#EtMaintenant: les Québécoises solidaires avec les victimes de violence sexuelle

Aurélie Lanctôt et Léa Clermont-Dion à l'émission «Tout le monde en parle» dimanche soir.
Photo: Radio-Canada Aurélie Lanctôt et Léa Clermont-Dion à l'émission «Tout le monde en parle» dimanche soir.

Après le carré rouge des étudiants, place au coeur jaune en appui au mouvement #MoiAussi. Six féministes québécoises, déjà appuyées par quelque 180 signataires, lancent l’initiative « Et maintenant » pour appuyer les victimes de violence sexuelle et rejeter l’idée de « la liberté d’importuner », mise en avant dans les pages du Monde par un collectif de 100 femmes, dont l’actrice française Catherine Deneuve.

Le lancement officiel du mouvement, symbolisé par un coeur jaune, s’est fait dimanche soir pendant l’émission Tout le monde en parle, qui avait invité les jeunes auteures, communicatrices et féministes Léa Clermont-Dion et Aurélie Lanctôt. À la base de cette prise de parole se trouvent aussi Françoise David, Josée Boileau, Francine Pelletier et Élisabeth Vallet. Ces deux dernières, comme Mme Lanctôt, sont par ailleurs chroniqueuses au Devoir.

« On voulait remettre les pendules à l’heure, réitérer notre solidarité aux victimes de #MoiAussi et rappeler le fondement du mouvement, qui est tout sauf une chasse à l’homme, mais plutôt un mouvement de solidarité et de libération de la parole », a expliqué au Devoir Léa Clermont-Dion.

Alliance intersexuelle

La déclaration d’Et maintenant — qui possède son mot-clic, #EtMaintenant — rappelle que, « partout dans la société, les femmes sont exposées aux diverses formes de violence ou d’agression sexuelles » et qu’elles « n’acceptent plus d’être réduites au statut d’objet du désir masculin ».

Le texte rejette la « victimisation » et met en avant « une force qui enfin s’affiche », en plus de souligner que, si « les retombées de #MoiAussi sont positives », « les révolutions suscitent toujours de l’inconfort ».

« Et maintenant ? dit la missive. Nous voulons continuer sur cette lancée, les hommes à nos côtés. » Pour Aurélie Lanctôt, à l’avenir, « pour qu’on pense la fin des violences sexuelles, il faut vraiment créer une alliance avec les hommes, ça concerne tout le monde, et on espérait vraiment mettre ça en avant dans la déclaration. »

Parmi les signataires, qui sont toutes des femmes, on compte entre autres Marie-France Bazzo, Magalie Lépine-Blondeau, Liza Frulla, Julie Snyder, Fanny Britt, Emma Verde, Anne-Élisabeth Bossé, Anaïs Barbeau-Lavalette, Brigitte Haentjens, Charlotte Cardin et Mélanie et Stéphanie Boulay. Toutefois, hommes et femmes pourront appuyer la déclaration sur la page www.etmaintenant.net.

Deneuve et la « liberté d’importuner »

La déclaration d’#EtMaintenant n’en parle pas nommément, mais sa création même est due en grande partie à la récente lettre ouverte publiée dans le journal français Le Monde par un collectif de 100 femmes, dont l’actrice Catherine Deneuve, et qui défendait « une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ».

Dans cette tribune, les signataires disaient ne pas se reconnaître « dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité ».

En banalisant les violences sexuelles à l’aide d’une rhétorique aussi simpliste, les auteures de la lettre culpabilisent des milliers de femmes, jeunes et moins jeunes, victimes d’agressions sexuelles qui auraient souhaité porter plainte ou dire “moi aussi”

 

« Moi, ça m’a choquée au plus haut point », a affirmé Françoise David, jointe aux îles de la Madeleine. L’ancienne politicienne et féministe de longue date n’est pas surprise qu’un changement de culture de la sorte crée des remous. « Je l’ai vécu depuis les années 1970, c’est toujours difficile quand les femmes disent que des choses devraient se passer différemment. Et c’est normal et c’est correct, mais il ne faut pas revenir en arrière. Le droit d’importuner, je m’excuse, mais c’est moyenâgeux, là. »

La chanteuse Stéphanie Boulay, qui est des signataires d’#EtMaintenant, estime que le mouvement #MoiAussi et ses dérivés ne sont en rien une lutte contre les rapports de séduction. « Mais certaines personnes, par mauvaise foi ou par paresse intellectuelle, balancent dans le même panier des concepts aussi opposés que le désir-le plaisir-la séduction et l’humiliation-la domination. C’est important ici de rappeler la nuance. C’est important donc de réitérer avec « Et maintenant ». »

Léa Clermont-Dion, qui elle-même a porté plainte à la police en octobre pour agression sexuelle contre le fondateur de l’Institut du Nouveau Monde, Michel Venne, a écrit une réplique à Catherine Deneuve et à ses cosignataires, réplique qui a été publiée dans les pages du Monde vendredi.

« En banalisant les violences sexuelles à l’aide d’une rhétorique aussi simpliste, les auteures de la lettre culpabilisent des milliers de femmes, jeunes et moins jeunes, victimes d’agressions sexuelles qui auraient souhaité porter plainte ou dire “moi aussi”, dit Mme Clermont-Dion dans sa lettre. Que des femmes utilisent leur capital symbolique pour occuper l’espace public et semer une telle culpabilisation, c’est non seulement honteux, mais irresponsable. »

« J’ai eu la même réaction quand j’ai lu cette lettre-là que quand Lise Payette m’a dit “écoutes, tu ne t’es pas fait violer, pourquoi tu porterais plainte ?”, lance la jeune femme au Devoir. C’est extrêmement difficile de parler publiquement, ce n’est pas pour rien qu’il y a juste 5 % des victimes d’agression sexuelle qui osent porter plainte. On vit avec le blâme. »

Mme Clermont-Dion est toujours en attente d’une réponse officielle faisant suite à la plainte déposée auprès de la Sûreté du Québec. Rappelons que l’auteure avait affirmé en octobre avoir été agressée en 2008 par M. Venne alors qu’elle était mineure (17 ans) et qu’il était son patron. M. Venne a toujours nié les allégations.

À suivre

Et maintenant, justement, que créeront cette nouvelle initiative et ses coeurs de feutre jaune ? « Est-ce que tout ça va donner lieu à un grand mouvement organisé ? Non, ce n’est pas le but, il faut qu’on soit bien clairs, on n’a aucune prétention organisationnelle », explique Françoise David.

Aurélie Lanctôt note que plusieurs choses « sont en marche » depuis quelques mois, comme l’octroi de nouveaux budgets pour les centres pour femmes et hommes victimes de violences sexuelles, ou le projet de loi 151 pour encadrer les cas d’agressions à l’université.

Et de concert avec le mouvement Québec contre les violences sexuelles, « il se prépare quelque chose pour le 8 mars, quelque chose d’assez important », dit Léa Clermont-Dion.

D’ici là, les six signataires fondatrices espèrent que le public adhérera à l’initiative et à sa déclaration, qui souhaite que les « non » s’élèvent quand il le faut. Et « que ce soit à nos désirs et à nos amours qu’ensemble, hommes et femmes, nous disions “oui” ».

18 commentaires
  • Gérard Garnier - Abonné 14 janvier 2018 21 h 18

    Réaction d'un Français devenu Canadien

    Dès le lancement du mouvement #moiaussi, je remarquai les différences de réaction entre les lecteurs, essentiellement français, du journal "le Monde" ou du "Figaro" et ceux de la presse canadienne parlée ou écrite. Avez-vous entendu ou lu beaucoup de dénonciations d'inconduite en France ? Cela m'étonnerait que la société française soit beaucoup plus vertueuse que la nord-américaine. Différence culturelle évidente dont je me demandai quand elle éclaterait. C'est fait.

    • Raymond Chalifoux - Abonné 15 janvier 2018 04 h 06

      Faut souligner qu'il y a aussi cette différence importante quant au sport national. Ici c'est le hockey alors qu'en France c'est.. le débat.

      Dites n'importe quoi sur n'importe quoi et il y en aura toujours un ou une qui prestement "Mais je ne partage pas du tout votre avis, bien au contraire j'ai la conviction que..." Et bla, et bla, et bla... Et n’attendez pas la fin pour aller dormir car il n’y en aura pas!

      Et le présent, de débat, est non seulement superflu mais aussi contre-productif - pour tous ceux et celles qui vachement ont subi.

      Il y a un univers entre la drague mal lâchée et l'abus de pouvoir et ça, il n'y a pas un mec qui ne comprenne pas ça et pas une fille non plus. Et il était frappant de voir la différence de discours, hier soir à TLMEP entre les deux plus jeunes et les deux autres... Quel aplomb, quelle intelligence, quel justesse dans le discours et l’argumentaire de ces Léa et Aurélie!

      Et parlons-en de cette Aurélie que je ne connaissais pas du tout sauf pour l’avoir entendue déjà, je crois, sur les ondes de Radiocan. Cette fille jase « live » et sans préavis avec la justesse, la couleur, la profondeur, la beauté et de la métaphore argentée d’une longue tirade de théâtre, laquelle a d’abord été imaginée, écrite, corrigée, recorrigée, lue, apprise par cœur, clamée devant un miroir et dite et redite en répétition : parfaite, la cassette! Souverainement intelligente, informée et magistralement « gearée », cette fille! Une vraie… transmission CVT de la répartie et de la parole tout court! Chapeau! Vite un cœur jaune s’il vous plaît!

      Quant à madame Payette et à Michel Venne... "Je me souviens!"

    • Pierre Fortin - Abonné 15 janvier 2018 19 h 27

      Eh oui! Nous voilà avec un autre débat manichéen en forme de show.

      « Et maintenant » pour appuyer les victimes de violence sexuelle et rejeter l’idée de « la liberté d’importuner ».

      Quel est le nœud du problème et l'objectif le plus important de ce nouveau litige ? Faire taire les adversaires en rejetant leurs idées ou discuter avec elles du problème en recherchant des voies de convergence ? Si je comprends bien, elles sont toutes dans le même bateau, après tout, non ?

      C'est mal barré !

      On saute aux conclusions et aux ripostes avant même d'avoir circonscrit le problème et on tire à bout portant sur celles qu'on ne saurait trop qualifier d'ennemies ou d'adversaires, mais qui pourraient bien s'avérer des partenaires. On doit peut-être éliminer un ennemi, mais on doit surpasser son adversaire pour le vaincre; mieux, il est hautement préférable de consolider les convergences de vues. Il y a trop de pathos dans notre nouvelle tragi-comédie. Encore une fois !

      Il est grand temps d'apprendre à s'affronter entre gens de bonnes manières. À quoi sert donc la culture pour un peuple s'il ne sait pas faire la paix avec lui-même ? Gueuler plus fort ne confère aucune autorité.

  • Marie Nobert - Abonnée 15 janvier 2018 02 h 53

    Les intrigues «hexagonales» (!)

    Sans commentaire.

    JHS Baril

    • André Joyal - Abonné 15 janvier 2018 12 h 11

      * Mme Nobert. Je ne dois pas être le seul à souhaiter connaître votre commentaire. Sinon, pas la peine de...ne pas en faire ( ou de nepas en avoir).

  • Sylvain Lévesque - Abonné 15 janvier 2018 07 h 22

    parfums politiques

    J'ai la vague impression qu'on tente de faire démarrer une "révolution" politique et de récupérer le mouvement "Moi aussi" à des fins électoralistes à la faveur de QS. Ça stagne du côté des solidaires, et l'élection approche, il leur faut une manoeuvre pour intéresser l'électorat. On verra si ça s'avère.

    • David Cormier - Abonné 15 janvier 2018 12 h 57

      Je crois que vous voyez juste. Il ne serait pas étonnant de voir Aurélie Lanctôt se présenter pour QS aux prochaines élections.

  • Simon Sauvé - Inscrit 15 janvier 2018 08 h 55

    Après le rose ce sera maintenant le jaune.

    ....on n’a aucune prétention organisationnelle », explique Françoise David.

    Ça me rappelle vaguement quelque chose:

    https://www.onf.ca/film/industrie_du_ruban_rose/

    Bon courage aux victimes et au mesures efficaces.

  • S. A. Samson - Abonnée 15 janvier 2018 09 h 46

    Reaction d'une Québécoise

    On la connaît cette différence...culturelle et sociale. C'est souvent même une source de déception et même de gêne. Ceci dit, mes ancêtres venant de France, je ressens aussi beaucoup de fierté de venir de ce grand peuple.