Michel Pepin, le poète de la rue Fleury, s’est éteint

Entouré de ses meilleurs amis, Michel Pepin, le poète de la rue Fleury, a rendu l’âme, peu après avoir célébré ses 45 hivers.
Photo: Mikaël Theimer Entouré de ses meilleurs amis, Michel Pepin, le poète de la rue Fleury, a rendu l’âme, peu après avoir célébré ses 45 hivers.

Michel Pepin, un ancien bum que la maladie — et la poésie — avait aidé à se repentir, a rendu l’âme le 11 novembre dernier, entouré de ses proches. Au printemps 2016, Le Devoir avait croisé la route de ce poète sur deux roues atteint d’une forme virulente de sclérose en plaques qui l’enfermait peu à peu dans son corps. Récit d’une fin de vie dans la dignité.

Les médecins lui avaient donné trois ans, peut-être cinq à vivre, tout au plus. Mais la mort est arrivée plus vite que ses amis voulaient le croire. Michel Pepin venait de perdre sa main droite, celle qui lui restait pour faire ce qu’il aimait le plus : écrire. Il était amaigri, affaibli par une pneumonie. Quelques heures avant son décès, il ne bougeait plus. Geneviève Gauthier et John Foley, un couple d’amis proches aidants, ont dû négocier ferme pour le transporter à l’hôpital. « Il refusait de manger. On lui a demandé s’il voulait au moins nourrir son âme par les mots. Et il a fait “oui, oui, oui” avec sa tête », raconte John.

 

Les mots. C’était ce qui pouvait apaiser ce poète de la rue, qui venait tout juste de célébrer ses 45 hivers. Enfant agressé sexuellement et abandonné par sa famille, il s’était réfugié dans les livres. Tombé dans l’enfer de la drogue et de la prostitution, l’homme a floué des gens, brisé leur confiance, volé des tiroirs-caisses. Devenu père de famille, il a tenté de s’occuper du mieux qu’il a pu de ses deux garçons qu’il aimait profondément avant d’être rattrapé par les limites de son corps, à l’aube de la trentaine. Et de renouer avec la poésie.

 

« Je dirais qu’il a eu comme une deuxième vie avec la maladie », croit Geneviève, en parlant d’une expérience salvatrice. « C’était un être paradoxal qui avait ses zones d’ombre, et ses démons du passé, mais qui aimait profondément sa Vie avec un grand V, comme deux bras tendus vers les étoiles. » Comme d’autres, elle avait rencontré l’homme, qui se présentait comme l’architecte du minuscule sur sa page Facebook, grâce à la poésie qu’il vendait, rue Fleury.

 

« Vous êtes magnifiques »

Photo: Mikaël Theimer
 

Parfois, sans quêter le moindre sou, le poète aimait simplement s’installer à l’entrée d’une station de métro avec un message sur un carton recto verso, « Vous êtes magnifiques » et « La vie est plus belle quand on lui sourit ». C’est là que Mikaël Theimer, photographe fondateur de Portraits of Montreal, a fait la rencontre de celui qui est vite devenu un ami.

 

Michel lui a ouvert la porte de son intimité du quotidien, qu’il a photographiée de près. Leur collaboration a donné lieu à des expositions de photos et de poèmes dans des cafés, des cégeps et au Monument-National. L’une des photos est même entrée au Musée canadien pour les droits de la personne à Winnipeg. « Je pense surtout qu’il a été fier de lui. Il a eu l’impression de prendre une revanche sur le mauvais garçon qu’il a été », souligne Mikaël.

Photo: Mikaël Theimer Réalisé à partir de 183 briques de sytromousse, l'oeuvre «Mouvements immobiles» symbolise les jours d'isolement du poète. 
 

Jusqu’à tout récemment, c’était un mur qui le tenait en vie. Ayant passé les deux derniers hivers enfermé chez lui, il avait demandé à des amis et des artistes, jeunes et moins jeunes, de créer de petites oeuvres d’art sur l’une des 183 briques de sytromousse distribuées, symbolisant ses jours d’isolement. « Michel ne voulait pas faire un mur qui divise, mais un mur qui unit et rassemble », explique Geneviève, décrivant l’intention derrière l’oeuvre Mouvements immobiles. Chacun devait récupérer une brique et, à une date prescrite, faire une activité — courir, faire de la raquette ou du ski — en pensant à lui. Même s’il était symboliquement emmuré, « quand il imaginait sa fin de vie, il voulait être chez lui », poursuit-elle.

 

Mourir à la maison

 

C’était aussi ça, mourir dans la dignité. « Il ne voulait pas aller en CHSLD et vivre avec des vieux. Je le comprends », dit Louise Venne, sa mère spirituelle, qui avec son mari a « adopté » Michel au fil de ses rencontres avec lui sur la rue Fleury. « Le droit de vivre où on veut vivre, il a toujours lutté pour ça, pour lui et pour les autres atteints de la maladie. Ça ne coûte pas plus cher de donner des services à la maison. »

Photo: Mikaël Theimer Michel Pepin a ouvert la porte de son intimité à Mikaël Theimer, photographe fondateur de «Portraits of Montreal». 
 

Pour Michel, il y a eu M. Cardinal, Loveline et, dans la dernière année, Rony Jean-Baptiste. Ce sont quelques-uns parmi les centaines de préposés envoyés par une agence de placement pour le faire manger, le laver, jusqu’à l’essuyer aux toilettes. Michel se savait vulnérable, pour lui, avoir besoin des autres, c’était une des belles choses de la vie. « Moi qui étais très cérébral, il m’a appris à ouvrir mon coeur », raconte Rony Jean-Baptiste, venu à la soirée hommage pour le poète le 23 décembre dernier. Le préposé a été le premier informé du décès. Plus qu’un soignant au salaire minimum, il était devenu un ami pour Michel et ne comptait plus les heures qu’il lui consacrait. « C’est grâce à Rony si Michel a pu rester chez lui jusqu’à la fin », souligne Louise.

 

Mais avoir de bons soins n’allait pas toujours de soi. Certains préposés n’étaient pas formés et parfois ne parlaient pas bien le français. Dans sa dernière année de vie, c’était devenu un combat au quotidien. Michel songeait même à faire une grève de la faim. « Mais il aimait bien trop manger pour faire ça », rigole son ami John en parlant de la tarte aux pommes de Geneviève. « C’était comme un orgasme pour lui. » Tout comme les framboises et les bleuets, qu’il dégustait les yeux fermés et qui explosaient de saveur dans sa bouche. « Quand tu as tout perdu ton corps, qu’est-ce qu’il te reste ? Pour Michel, c’était le goût et les mots. »

 

La fin d’un poème

 

Michel Pepin est mort entouré de ses proches et amis — ses « gladiateurs du bonheur », comme il les appelait. Ses deux fils, qu’il voyait peu, sont malgré tout arrivés à temps à son chevet, retrouvant leur père à l’agonie. Mais de toute façon, grâce à ses recueils de poésie autoédités, Michel savait qu’il allait continuer à vivre dans le coeur de ceux qui restent. « La mort de Michel, c’est la fin d’un poème », a résumé Mikaël, à qui Michel avait demandé de prendre des photos « jusqu’au bout de sa vie ». « De lui, je retiens une phrase : “On ne voit bien qu’avec le coeur. L’essentiel est invisible pour les yeux” », ajoute le photographe, qui s’est d’ailleurs fait tatouer sur un bras un Petit Prince, que Michel lui avait fait redécouvrir.

 

C’était le 11 du 11, à près de 11 heures du soir. La grande faucheuse n’allait pas tarder. Dans la petite chambre des soins palliatifs, le faisceau d’un néon tranchait la pénombre. Geneviève a repris un bouquin et s’est mise à lire un passage au hasard. Si le hasard existe. Ça parlait de la rencontre de l’auteure avec un ours. Métaphore d’un face à face avec la mort, où la peur cède le pas à quelque chose de plus grand. « [L’ours] est à quelques mètres et je suis paralysée de constater que ma vie ne se résume à rien d’autre que “ici, maintenant”. » Et c’est à ce moment que le poète a rendu son dernier souffle. « Je rabats mes paupières sur ma destinée et, curieusement, en fermant les yeux, c’est comme si c’était ouvert à l’intérieur sur une autre dimension, celle qui ne se voit pas. »