«Dans ton combat contre le monde, seconde le monde» — Franz Kafka, écrivain

David Munroe, monseigneur Alphonse-Marie Parent, Gérard Filion et sœur Marie-Laurent de Rome de la commission Parent
Photo: Archives Le Devoir David Munroe, monseigneur Alphonse-Marie Parent, Gérard Filion et sœur Marie-Laurent de Rome de la commission Parent

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

C’est un assez formidable paradoxe de notre société moderne ou postmoderne, qui se saisit donc d’emblée comme historique, qu’elle peine autant à transmettre sa dimension historique, à la rendre accessible et vivante dans l’esprit de ses acteurs, comme si le présent était délié du passé. Du passé faisons table rase !

Comme si l’individu contemporain, héritier amnésique et inconscient des utopies sociales qui entendaient fabriquer « l’homme nouveau », poursuivait, mais en solitaire cette fois, le mythe de l’autocréation, de la construction de soi tout héritage effacé. Or, cette détestation du monde reçu au profit d’un tel simulacre de liberté enraye toute éducation et empêche toute innovation. La célèbre analogie kantienne, bien que transposée ici, l’illustre à merveille. « La colombe légère, lorsque, dans son libre vol, elle fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait s’imaginer qu’elle réussirait bien mieux encore dans le vide. » Loin d’être son ennemi, l’air est la condition même de son envol, ce sur quoi ses ailes prennent appui, mais aussi ce qu’elles combattent tout à la fois. Or, c’est précisément dans ce combat, dans cette distance à soi, que l’homme se libère de l’emprisonnement qu’est l’imaginaire du seul présent.
 

François Dugré

Ce n’est qu’en cultivant « ce dialogue que nous sommes » qu’une société peut se mettre à distance d’elle-même et se préserver du chant des sirènes qui appelle au naufrage des humanités au profit du strict arrimage formation-emploi, lorsque ce n’est pas au nom d’une « adaptation » à ceux que l’on désigne étrangement, comme s’il y avait là une insurmontable incompatibilité, les « nouveaux étudiants ».

Sans ce lest en héritage, toujours à reconquérir, nous sommes sans défense pour lutter contre les puissances du moment : la mondialisation qui déstabilise et érode la souveraineté des États ; les droits de l’homme et l’humanitaire confondus aveuglément avec le politique et les exigences de la citoyenneté ; les médias sociaux qui semblent progressivement remplacer, surtout chez nos jeunes, bibliothèques, collèges comme universités ; le perfide tribunal inquisitorial du « politiquement correct » qui empoisonne et gêne l’indispensable affrontement des idées, etc.

Il ne faut pas s’y tromper, qui dit tradition ne dit pas transmission passive d’une doctrine incontestée ou quelque enfermement identitaire, car nous ne saurions en épuiser l’altérité ; sans elle, il serait tout simplement impossible de connaître, de s’examiner ou de dessiner quelque avenir. Il s’agit tout au contraire, grâce et malgré des conflits parfois sanglants avec les autorités religieuses et politiques, aujourd’hui également économiques, d’une transmission critique et créative de préoccupations, d’interrogations fondamentales et de débats souvent contradictoires mais libres qui nous révèlent notre humanité inquiète et qui nous ouvrent à un monde commun que nous avons en partage.

C’est au nom des membres de la Nouvelle alliance pour la philosophie au collège que je veux ici témoigner de notre gratitude à l’égard des commissaires du rapport Parent qui ont su créer le cégep, mais aussi à l’égard de tous ceux et celles qui ont su lutter pour maintenir et cultiver cette institution publique gratuite qui favorise l’égalité des chances, qui privilégie la polyvalence ainsi qu’une saine complémentarité entre la formation professionnelle du travailleur et la formation générale commune indispensable à une citoyenneté éclairée et à notre humanité.

1 commentaire
  • Jacques de Guise - Abonné 18 novembre 2017 16 h 40

    Le présentisme et ses effets pervers

    Évidemment, je souscris totalement à votre principal argument voulant que notre société ne parvienne pas à transmettre adéquatement sa propre historisation. Pourquoi?

    Il y aurait lieu de convoquer notamment l’enseignement de l’histoire pour comprendre le type d’historisation que celle-ci promeut.

    Vu que l’école se donne comme mission première de transmettre le savoir et que le savoir réparti entre les disciplines scolaires n’est pas historicisée, chacune renvoyant à l’enseignement de l’histoire la tâche de développer l’historialisation de l’identité personnelle et sociale, du savoir, de la constitution disciplinaire et de l’évolution des concepts particuliers à chaque discipline, etc. etc., on peut comprendre que l’enseignement de l’histoire ne peut s’acquitter adéquatement de toutes ces tâches et qu’il revient à chaque discipline de le faire. Or, elles ne le font pas!

    Pour faire court, c’est ici que nous divergeons. Vous vous appuyez sur la « tradition, sans laquelle il serait impossible de connaître, de s’examiner ou de dessiner quelque avenir.» Pour moi, c’est plutôt la conscience de soi qui débouche sur la confiance en soi, qui, à son tour, amène l’ouverture vers les autres. Au cégep, à l’adolescence, contrairement à ce que vous dites, ce n’est surtout pas le moment de les distancer d’eux-mêmes, ils sont à un moment crucial dans l'appropriation de leurs propres processus. Ce n'est pas le moment de les noyer dans le savoir abstrait et objectif des contenus disciplinaires réifiés! Pour moi, c’est un crime d’une violence inexcusable!!

    C’est du savoir autobiographique dont ils ont un immense besoin et dont il faudrait les alimenter pour qu’il puisse se construire une conscience, notamment une conscience historique. L’histoire de l’autobiographie (qu’il faut sortir de l’enseignement de la littérature, pour en faire un fondement éducatif) à travers les temps ressemble à l’histoire du développement de la personnalité humaine. Voilà une prémisse anthropologi