#MoiAussi: des centaines de Québécoises dénoncent le harcèlement sexuel

L’actrice américaine Alyssa Milano
Photo: Mike Coppola Archives Getty Images / AFP L’actrice américaine Alyssa Milano

La vague du mot-clic #MoiAussi#MeToo en anglais — a déferlé lundi partout dans le monde après que, dans la foulée de l’affaire Harvey Weinstein, l’actrice Alyssa Milano eut invité les femmes à dénoncer sur Twitter le harcèlement sexuel dont elles ont été victimes. Tandis qu’au Québec des centaines de femmes ont répondu à l’appel, des spécialistes s’inquiètent de voir que des femmes se sentent plus écoutées en dénonçant le harcèlement sur les réseaux sociaux plutôt qu’auprès des autorités.

« J’avais 14 ans, un imper jaune flash et une couette sur le côté. […] Une fois parmi tant d’autres », a raconté sur les réseaux sociaux la comédienne québécoise Ingrid Falaise.

L’auteure du livre Le monstre a répondu à l’appel de l’actrice américaine qui a publié dimanche un message sur son compte Twitter pour inviter les femmes victimes de harcèlement à témoigner.

« Si vous avez été harcelée ou agressée sexuellement, écrivez “moi aussi” dans votre réponse à ce tweet », a écrit Alyssa Milano.

   

Le mouvement a été lancé par l’actrice après que de nombreuses comédiennes eurent brisé le silence sur le comportement du producteur Harvey Weinstein. Ce dernier est visé par de nombreuses accusations de viol et de harcèlement sexuel.

Lundi, plus de 52 000 personnes avaient répondu au message de l’actrice, hissant le mot-clic #MeToo au premier rang des tendances sur Twitter.

« Un tel mouvement permet non seulement une mise en visibilité du harcèlement, mais aussi d’être solidaire envers celles qui l’ont vécu. L’ampleur qu’il suscite montre que ça touche tout le monde, ta soeur, ta mère, ta conjointe et ça permet de prendre conscience que c’est pandémique », souligne Mélanie Millette, professeure au Département de communication sociale et publique de l’UQAM.

Cette vague de solidarité cache toutefois un problème de fond, croit Mme Millette. « Le fait que des victimes de harcèlement sentent qu’elles ont plus d’écoute et de portée en dénonçant sur les réseaux sociaux qu’auprès des autorités, c’est symptomatique d’un problème dans le système judiciaire », indique-t-elle.

Louise Langevin, professeure de droit à l’Université Laval, y voit une critique du système de justice actuel. « Si j’étais une juge, je n’aimerais pas lire que des gens se font justice à eux-mêmes. Le système ne répond pas aux besoins des femmes victimes de violence, on l’a entre autres vu avec l’affaire Ghomeshi », souligne Mme Langevin.

En 2016, l’animateur de radio Jian Ghomeshi avait été acquitté de toutes les accusations d’agression sexuelle qui pesaient contre lui, parce que les plaignantes avaient été jugées non crédibles par le juge.

Mme Langevin prévient qu’il faut demeurer prudent puisqu’un tel mouvement peut se retourner contre les victimes qui accusent publiquement un agresseur. « Il y a matière à réflexion : est-ce que le fait d’aller dans l’espace public peut porter préjudice si jamais ces victimes intentent une action au criminel ? Je pense à l’affaire Ghomeshi : les plaignantes avaient beaucoup communiqué entre elles, et on le leur a reproché », dit-elle.

Elle rappelle également l’affaire plus récente d’Alice Paquet, qui alléguait avoir été agressée sexuellement par le député québécois Gerry Sklavounos et qui avait accepté de parler dans les médias. « On lui a reproché d’avoir parlé sur la place publique et d’avoir donné plusieurs versions des faits. Devant un juge, elle se ferait dire qu’elle n’est pas crédible », indique Mme Langevin.

Les femmes peuvent aussi s’exposer à des poursuites, mentionne la professeure. « Les médias sociaux, tu mets une info là-dessus et ça se répand partout sur la planète. Ces femmes pourraient être poursuivies par l’agresseur présumé pour atteinte à la réputation », souligne-t-elle.

Les deux spécialistes estiment toutefois que le mot-clic #MoiAussi est plus porteur que ceux utilisés dans les dernières années qui visaient également à dénoncer des agressions.

En octobre 2016, le mot-clic #NotOkay avait été lancé après la diffusion d’une vidéo de 2005 dans laquelle Donald Trump, alors candidat républicain à la Maison-Blanche, parlait en termes grossiers des femmes qu’il convoite.

« Le #MeToo ou #MoiAussi a, au niveau sémantique, une logique qui est très solidaire et qui permet à tous de s’identifier. On avait eu #AgressionNonDénoncée qui demandait beaucoup de courage, parce que les femmes exposaient sans détour qu’il s’agissait d’un viol, tandis qu’ici on va plus loin, on dénonce tout comportement et les femmes ont la possibilité de raconter leur histoire ou tout simplement de dire, solidaires, “moi aussi” », remarque Mme Millette.

Selon Mme Langevin, le mouvement peut également permettre aux hommes de prendre conscience de leurs agissements.

« Ce mouvement pourrait faire en sorte que de plus en plus de femmes dénonceront publiquement, se prendront en main pour se faire leur propre justice, et peut-être que ça aura pour effet que certains qui ont les mains baladeuses vont y penser à deux fois avant d’agir. Peut-être que ça aura l’effet recherché, ce que les tribunaux n’ont pas réussi à faire. »

Avec Marie-Lise Rousseau

6 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 17 octobre 2017 08 h 22

    Où s'en va-t-on?

    Je croise un bébé un jour, tellement mignon, dans une poussette, avec son père et sa mère qui conduit. Un petit toit empêche les parents de voir que le bébé me regarde, comme s'il était curieux. Je suis tenté de lui faire un sourire complice. Mais je me suis abstenu, quand j'ai croisé le regard du père. Était-ce le regard du père pas du tout sympathique ou moi qui imaginait toute sorte de choses de lui à mon endroit? Le sujet d'alors était encore la question des prédateurs sexuels. Ai-je imaginé qu'il me voyait pour un pédophile potentiel.

    Ce matin, je lis le gentil commentaire d'une dame. Elle parle d'un adolescent dans le métro qui regarde les jeunes femmes. Il ne lui semble pas avoir de mauvaises intentions. Il ne fait que les regarder, admirer leurs beautés, comme elle le dit si bien, avec une certaine chaleur, j'imagine la scène, dans le regard. De mon côté, je me rappelle une scène, j'ai 12 ans, une jolie voisine mère de famille, environ 26 ans. Elle me regarde d'une drôle de façon! Me voit- elle comme un «objet» potentiel de plaisir intime ou l'enfant un peu malcommode qui avait cette réputation dans le temps?

    Autre époque, au CEGEP, j’avais suivi un cours de Philosophie de la sexualité. Vers la fin, le professeur avait demandé de faire un travail à chacun de nous concernant notre initiation à la sexualité, les premières explorations de notre sexualité. Une fois les travaux remis, nous avions discuté de nos travaux, tous ensemble. En bref, il ne faudrait surtout pas croire que nos initiations reposaient sur la lucidité et un certain consentement éclairé? Ne sommes-nous pas de simples humains qui apprenons de la vie, pas des robots? Bien sûr, on parle plutôt ici de prédateurs sexuels. Je pense alors à relation de pouvoir et subalterne. Je veux juste dire que juger d’un prédateur sexuel et partir de ce point de vue pour penser que tout n’est que ça, il y aurait certainement une dérive quelque part, dérive quasi maladive de l’intelligence.

    • Jacques Morissette - Abonné 17 octobre 2017 09 h 30

      Où s'en va-t-on! C'est le système qui est malade, pas nous, à moins d'avoir été intoxiquer par le système, de mille et une façons?

  • Claude Gélinas - Abonné 17 octobre 2017 09 h 30

    Les langues de dément !

    Cette déferlante de dénonciations démontre à l'évidence un dysfonctionnement du système judiciaire. Mais soyez rassuré la Ministre de la Justice du Québec, fière de déclarée qu'elle n'était pas féministe, veille au grain et agira avec son habituelle diligence.

    À l'ére d'internet, ce grand déballage révèle que les rapports hommes/femmes demeurent toujours difficiles et que l'histoire du Petit Chaperon rouge demeure d'actualité

    D'un côté des jeunes femmes prêtes à tout pour réussir y compris accepter les avances de grossiers personnages imbus de leurs pouvoirs de domination et de l'autre des prédateurs incapables de contrôler leurs pulsions sexuellles et qui voient à chaque femme l'objet de leurs désirs.

  • Laure Beaulieu-Marcoux - Abonnée 17 octobre 2017 09 h 49

    Pourquoi je n'ai pas dénoncé.

    Hier, j’ai fait partie de ceux qui ont fait son “coming out”. Mais encore plus, j’ai décidé de partager mon expérience sur mon blogue pour que mon message ait une plus grande portée. Oui, j’explique ce qui m’est arrivé, mais j’explique aussi pourquoi j'ai décidé de faire le choix de ne pas dénoncer mon agresseur; il m’a texté pour me dire qu’il était désolé et je l’ai cru... J’avais simplement l’impression “d’over reacter”. Quelques années plus tard, j’ai appris qu’il était retourné en prison... Eh, oui... j’ai bien dit retourner... Lorsqu’on habitait ensemble, il était en libération conditionnelle, mais je n’étais pas au courant. Si j’avais su... j’aurais peut-être porté plainte..!?!? L’année où j’ai appris qu’il était de retour en prison, j’ai voulu porter plainte. Cependant, le parcours n’est pas facile, pas du tout. En premier lieu, tu dois rencontrer une psychologue. Elle te donne de la documentation pour t'informer sur la procédure et elle discute avec toi de comment ça se passe... Après de longues discussions, j’en suis venue à une conclusion. Je ne porterai pas de plainte contre lui, car je ne serai pas en mesure de supporter cette démarche émotionnelle... surtout que souvent ça ne même à rien de concluant. Eh oui, le trajet pour se rendre là est très difficile pour une victime. Je suis désolée de dire ça, mais tu es déjà assez ébranlé après un viol que tu n’as pas besoin d’en mettre une couche de plus... Mais le pire dans tout ça, c’est que tout ce chamboulement émotionnel arrive pour rien en raison de manque de preuve. On va s’en dire que ce n’est pas quelque chose de facile à prouver; sa parole contre la mienne. Dans mon cas, c’est arrivé dans une autre province donc il aurait fallu que je m’y déplace. Arrêter toute ma vie que j’ai enfin réussi à rebâtir... pour aucun résultat... Non merci! Le système de justice n'encadre pas comme il le faut cet enjeu, mais il y a une multitudes de raisons qui font que les gens de dénoncent pas leur agresseu.

    • Serge Lamarche - Abonné 17 octobre 2017 16 h 25

      C'est ça. Si les femmes pouvaient se défendre mieux et même blesser les attaqueurs, le système judiciaire ne serait pas utilisé. Je vois mal un attaqueur se plaindre. Ce serait moins douloureux émotionellement, en fin de compte.
      Le problème avec la police et la cour est qu'ils doivent éliminer beaucoup de fausses accusations.

  • Serge Lamarche - Abonné 17 octobre 2017 16 h 27

    Ghomeshi

    On peut se plaindre que m. Ghomeshi a évité la prison mais il faut avouer que sa situation n'est pas maintenant beaucoup plus brillante. Les attaques contre lui ont bien porté fruit.