Visite guidée en autobus dans le Montréal musulman

Les participants de l’activité ont fait un arrêt à la mosquée Al Islam, dans l’arrondissement Saint-Laurent, la toute première mosquée au Québec, construite en 1965.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les participants de l’activité ont fait un arrêt à la mosquée Al Islam, dans l’arrondissement Saint-Laurent, la toute première mosquée au Québec, construite en 1965.

Pour combattre les préjugés et l’islamophobie, un organisme communautaire financé par les jésuites propose un tour guidé pour mieux faire connaître les différents visages de l’islam dans la métropole. Bienvenue dans le Montréal musulman.

 

« Un, deux, un deux », la guide teste son micro qui sonne comme une boîte de conserve et ça rigole. On redevient toujours un peu des enfants dans un autobus scolaire. À bord, des jeunes et davantage de moins jeunes, des étudiants et des universitaires curieux, des croyants et des athées, quelques quidams, un béret et un foulard.

 

« On a d’abord pensé le circuit pour qu’il s’adresse à notre public naturel. Des Québécois et des Québécoises, à majorité francophone, et qui n’ont pas les cheveux qui se dressent en voyant un hidjab », convient Mouloud Idir, responsable du secteur Vivre ensemble au Centre justice et foi, organisme qui publie la revue Relations et qui s’intéresse depuis 30 ans aux questions d’immigration.

 

Voilà un an qu’il planche sur l’idée d’une activité explorant les contours de cette « islamité québécoise » en collaboration avec Montréal Explorations, une OBNL à mission éducative spécialisée dans les circuits d’exploration urbaine. Après tout, on balade bien les touristes dans le quartier des juifs hassidiques ou le Plateau-Mont-Royal de Michel Tremblay. Alors en cette période où le Québec connaît une poussée d’intolérance, en particulier envers l’islam, pourquoi ne pas s’intéresser à la diversité musulmane à Montréal ? « Je suis venue parce ces questions d’immigration et de racisme m’intéressent », explique Sophie Benoît, étudiante à la maîtrise. « C’est le fun de visiter un quartier qu’on ne connaît pas sous cet angle. »

 

Mais Mouloud Idir insiste : il ne s’agit pas de dire aux gens quoi penser. « On sent que les gens se questionnent énormément et c’est pourquoi on a voulu réfléchir avec eux. Qu’est-ce que c’est de penser que l’islam fait partie du paysage matériel ? Nous sommes l’une des rares organisations religieuses du milieu communautaire à prendre le sujet à bras-le-corps. »

 

Les cimetières, la radicalisation, la place des femmes… Durant trois heures, on parlera de tout, sans tabou. L’idée du circuit, qui comprend en après-midi des échanges et une activité de bibliothèque vivante, est de déboulonner les mythes et les préjugés. Il y a 9 % de musulmans à Montréal, selon les résultats du recensement incomplet de 2011 rapportés dans le dépliant remis aux participants. « Mais ce ne sont pas tous des croyants. Beaucoup ignorent que plus de la moitié des musulmans ne vont pas à la mosquée », prend le temps de préciser la guide, Catherine Browne, donnant du même coup le ton à la visite.

 

Atténuer la religion

 

Premier arrêt, le Petit Maghreb. Sur Jean-Talon, l’artère commerciale qui anime le quartier du Petit Maghreb, les cafés où on fume la chicha et les boucheries halal côtoient la lainerie Lépine et la poissonnerie Castel. « Ici, 80 % des Maghrébins sont musulmans. Un très grand pourcentage parle français et ils sont très scolarisés, 41 % possèdent un grade universitaire », souligne Mme Browne.

 

Après être passé devant deux petites mosquées, l’autobus tourne sur une avenue. « Là, les pâtisseries sont très bonnes », me souffle Mouloud Idir, en pointant un petit commerce de coin de rue. La gourmandise est le premier passeport vers les autres cultures. « Mais au-delà des restos et cafés, il faut voir la capacité des gens à se réinventer », souligne cet Algérien d’origine. Il ne se cache pas qu’il est las des clichés, des regards qui ne s’attardent qu’à ce qui est différent. « On veut essayer d’atténuer le poids de la variable religieuse et ethnique. On veut faire entrer des éléments d’ordre sociologique et parler des gens, de leurs parcours migratoires. Ça donne plus de justice à ce que c’est. »

 

Bochra Manaï, qui a fait un doctorat en études urbaines sur ce quartier, abonde. « Il y a tout un vécu identitaire des gens qui est kidnappé par le discours sensationnaliste », constate-t-elle.

 

Deuxième arrêt : Parc-Extension

 

L’autobus file maintenant vers l’ouest, sur Jean-Talon, dans Little India, où l’odeur de cari chatouille délicieusement les narines en ce samedi pluvieux. Une grosse cage faite de grillage de clôture grise trône au milieu d’un parc. « C’est pour s’entraîner au cricket », lance la guide. Plus loin, le marché Macca, une épicerie « pakistanaise-indienne-canadienne »,déclenche les rires. On est bel et bien à Parc-Ex. Car « tous les musulmans ne sont pas arabes et tous les Arabes ne sont pas musulmans », rappelle notre guide.

 

L’autobus passe devant la mosquée Assuna Annabawiyah, que le Pentagone aurait associée à al-Qaïda il y a quelques années, selon les révélations des journaux. Le prétexte est bon pour parler de la couverture des médias, qui sont accusés de ne montrer qu’un côté de la réalité. Existe-t-il vraiment un « Montréalistan », concept étayé dans un livre par un journaliste d’enquête ? La guide s’en tient aux faits, parle des résultats des recherches sur la radicalisation et émet des doutes. Quelques minutes plus tard, une dame demandera à descendre de l’autobus. Le mystère demeure entier sur les raisons de son départ. Était-elle choquée ou avait-elle simplement autre chose à faire ? « Les gens qui sont venus ici se posent des questions et c’est déjà bien », a lancé Mouloud Idir, qui ne veut présumer de rien.

 

Plus de mosquées

 

L’autobus jaune s’est frayé un chemin jusque dans Côte-des-Neiges, où la vue d’un cimetière juif a permis d’aborder la question sensible des lieux de sépulture des musulmans. Des mosquées dans d’anciens ateliers de carrosseries ou au deuxième étage d’un bar de téquila ont fourni l’occasion de réfléchir aux règlements de zonage.

 

En fin de parcours, le clou de la visite fut certainement la mosquée Al Islam du Centre islamique du Québec, dans l’arrondissement Saint-Laurent, la première mosquée au Québec (1965). Le bâtiment original a fait place à une construction plus récente, ornée d’un petit dôme vert et d’un minaret. « La seule qui ressemble à une vraie mosquée », a lancé un participant. « J’aurais beaucoup aimé la visiter », s’est désolée Gilda Elmaleh, une juive marocaine retraitée de l’UQAM. Elle n’en a pas moins aimé son petit voyage. « J’aime ce genre d’activités qui permettent de réfléchir. Je connaissais déjà le Petit Maghreb, mais ça m’a passionnée de découvrir toutes les facettes de la communauté musulmane. » Même qu’elle souhaiterait voir, au même titre que les synagogues et les églises, davantage de « belles mosquées » dans le paysage montréalais, « pas juste des bâtiments qu’on cache ». Et ainsi découvrir une islamité bien québécoise, dont on se contente, pour l’instant, de parcourir les contours en autobus.

23 commentaires
  • Eric Vallée - Inscrit 16 octobre 2017 00 h 49

    Comment normaliser le fait qu'on ne soit plus chez nous

    Tel est devenu le Canada si cher à Trudeau. Il vient d'ailleurs de recevoir en cadeau ses bas "happy Eid." Par une belle opération de propagande amicale, on nous fait accepter ce que nous sommes devenus. Quand ils feront des prières de rue avec haut-parleurs, on dira que c'est simplement un élément du paysage montréalais. Quand un hôpital de la ville décidera de ne plus servir de porc, on dira que c'est une ouverture à une islamité bien québécoise. Si vous protestez, on vous dira que vous êtes racistes, fermés, ignorants et qu'une commission sur le racisme systémique est nécessaire pour vous apprendre à vous taire.

    • Myriam Boivin-Comtois - Abonnée 16 octobre 2017 09 h 52

      Ce "chez nous" dont vous parlez est manifestement labile.

    • Suzanne Provost - Abonné 17 octobre 2017 04 h 00

      Il me semble qu'on ne sert pas de porc à l'Hôpital général juif de Montréal. Il n'y a là rien de nouveau.

  • Jean Gadbois - Abonné 16 octobre 2017 01 h 48

    Est-ce l'initiative des musulmans?

    Ou de québécois non-musulmans? Là est la question, que l'Islam prenne les moyens de ses ambitions; c'est à dire être un contre-pouvoir à la mondialisation des marchés spoliateurs des ressourses de leurs pays d'origine et qui les envoient chez nous prendre asile... Pour que nous les comprennions, les acceptions, les acceuillons et puissions fraterniser, enfin!

  • Nadia Alexan - Abonnée 16 octobre 2017 02 h 17

    Le masque d’un communautarisme victimaire et agressif.»

    Les musulmans laïques de la France viennent de publier un article dans Libération, où ils déplorent la façon dont ils sont dépeints par les médias: «Nous, musulmans laïques….liberation.fr/debats/2017/10/12/nous-musulmans-laiques_1602710
    «Au lieu de faire entendre nos voix qui condamnent l’islamisme, qui défendent le droit des femmes, qui approuvent le principe précieux de la laïcité, des journaux de gauche privilégient des organisations communautaristes comme le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Cette fausse association antiraciste n’est qu’un groupe politico-religieux sectaire répercutant de plus ou moins loin les idées des Frères musulmans. Camouflé en promoteurs de «l’intersectionnalité des luttes», ce n’est en fait que le masque d’un communautarisme victimaire et agressif.»
    «Au premier rang des connivences avec ces militants, on trouve des journalistes aveuglés par leurs «bons sentiments» : il y a des «alliés» dont on se passerait bien, tant leurs remèdes surpassent les maux contre lesquels ils sont censés lutter. Naïvement ? Nous refusons de nous laisser embrigader par ces journalistes dans des visions obscurantistes de nos cultures et religion.»
    Si l'on veut vraiment révélé les vraies caractéristiques de la communauté musulmane, il faudrait arrêter de résoudre aux porte-paroles intégristes qui ne représentent pas cette majorité silencieuse et qui lui donne une fausse image victimaire. Ces portes-paroles font du tort à la communauté qu'ils sont censés défendre.

  • Daniel Bérubé - Abonné 16 octobre 2017 03 h 05

    Merci au Devoir

    de publier un article sur la chose, ce que plusieurs journaux auraient évité de faire ou... l'auraient fait mais de façon différente malheureusement.

    Si l'amour pouvait exister entre beaucoup de peuple, les races et les religions n'auraient plus d'importance, car ce serait ce même point qui nous unirait, permettant de vivre dans une paix réciproque; malheureusement, trop semblent trouver plaisir à mettre la pagaille dans la chose, souvent croyant plus à leurs idées crochues qu'en la réalité. De plus, il ne faut jamais généraliser à partir de quelques exeptions...

    • André Labelle - Abonné 16 octobre 2017 15 h 42

      Aux USA, l'immense vague d'immigration du XIX e siècle a permis la création de l'expression «le melting pot américain».

      Ici on fera exactement le contraire : saluer et officialiser le contraire. Belle stratégie pour accentuer et encourager les différences

  • Jean Jacques Roy - Abonné 16 octobre 2017 05 h 05

    Connaître sa ville et ses gens.

    Beau travail journalistique Madame Gervais qui nous permet de nous poser des questions sur nous-mêmes et de ce que nous pensons savoir de notre ville, de ses quartiers et de ses habitants.

    Sans doutes que ce tour de ville est insuffisant pour « connaître les différents visages de l’Islam » de la métropole. Mais il a le grand mérite, pour ceux et celles qui acceptent de monter dans l’autobus jaune, de poser un geste simple de rapprochement.