Abusif, un questionnaire de la GRC aux réfugiés est retiré

À Saint-Bernard-de-Lacolle, en août dernier, un agent de la GRC avisait les migrants que traverser la frontière en dehors des postes frontaliers était illégal.
Photo: Charles Krupa La Presse canadienne À Saint-Bernard-de-Lacolle, en août dernier, un agent de la GRC avisait les migrants que traverser la frontière en dehors des postes frontaliers était illégal.

« Troublant », « choquant », « discriminatoire ». Un questionnaire qu’a fait passer la Gendarmerie royale du Canada à des demandeurs d’asile interceptés à la frontière a suscité une avalanche de critiques parce qu’il semble cibler les musulmans. Ayant eu lui-même des « inquiétudes »,le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, a jugé « inapproprié » cet outil, qui a finalement été suspendu mercredi.

 

« Comment vous sentez-vous par rapport aux femmes qui ne portent pas le hidjab […] ? »« Quelle est votre opinion à propos du Groupe État islamique, des talibans, etc. ? »« Pratiquez-vous votre religion ? Si oui, à quelle fréquence ? » Ce sont là quelques-unes des 40 questions d’un guide d’entrevue utilisé par les agents de la GRC lors de leurs interventions cet été dans les environs de Lacolle au Québec, obtenu par le Toronto Star.

 

« Ce sont des questions qui ne sont pas du tout pertinentes. Je peux ne pas être d’accord avec quelqu’un sur le plan religieux, mais ça ne veut pas dire pour autant que la personne est une menace pour la sécurité », s’est indigné Mitchell Goldberg, président de l’Association canadienne des avocats et avocates en droit des réfugiés (ACAADR). « Ça me semble être un questionnaire sur les valeurs, le genre de questions posées par les candidats au leadership conservateur. »

 

Aucune des questions ne faisant allusion à une religion autre que l’islam, ce « filtrage » est « extrêmement troublant », a réagi pour sa part le Nouveau Parti démocratique par voie de communiqué. « Le nombre de fois que quelqu’un prie ne devrait avoir aucune incidence sur son statut de réfugié. Cela ne reflète pas qui nous sommes », a déclaré Jenny Kwan, sa porte-parole en matière d’immigration et de réfugiés.

 

C’est un exercice « tendancieux et discriminatoire », croit le directeur du Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR), Fo Niemi. « Qu’est-ce qu’on est en train de rechercher avec ce genre de questions ? Quel message on est en train de donner ? Il faut que le ministre examine ça de près. »

 

Une preuve de discrimination

 

Pour plusieurs militants des droits de la personne, ce questionnaire est la preuve d’une intuition du milieu : la discrimination systémique existe bel et bien au sein des forces de l’ordre. « On savait déjà qu’il y avait du profilage racial à la frontière », soutient Émilie Nicolas, présidente de Québec inclusif. « Souvent, on nous raconte l’expérience des gens qui vivent le profilage racial, mais on n’a pas de document tangible qui dit “Voici la politique officielle du profilage”, mais ce qui est intéressant avec ce questionnaire-là, c’est qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Et ce questionnaire est le feu. »

 

Coprésident de l’Association des musulmans et des Arabes pour la laïcité au Québec (AMAL-Québec), Haroun Bouazzi n’est pas non plus surpris de cette pratique de la GRC. « Il y a des biais évidents dans les appareils de sécurité canadiens envers les musulmans, a-t-il fait remarquer. C’est un exemple patent du racisme des institutions où on associe à une religion une culture qui serait par définition dangereuse. »

 

Pour lui, cela est une atteinte aux droits des réfugiés, enchâssé dans le droit et les conventions internationales. « L’accueil d’un réfugié ne dépend pas de ce qu’il pense, mais de son risque d’être torturé ou tué dans son pays d’origine. C’est vraiment ne pas savoir ce que c’est que d’être réfugié que de poser ces questions-là. »

 

Même s’il juge cela « choquant », Me Goldberg ne veut pas spéculer sur le caractère systémique de la discrimination, mais il souhaite que les données soient détruites pour qu’il n’y ait pas de préjudice pour les demandeurs d’asile.

 

Questionnaire suspendu

 

Le questionnaire n’est plus utilisé, mais quand et pendant combien de temps il l’a été ? Le Devoir n’a pas pu obtenir des réponses précises de la part de la GRC. Il n’a pas non plus été possible de savoir si ce questionnaire a été soumis systématiquement à toute personne interceptée ou seulement à celle ayant l’islam comme religion. « Toutes les questions ne sont pas posées. C’est seulement un guide », a néanmoins indiqué par courriel Annie Delisle, aux relations médias de la GRC.

 

Le questionnaire n’aurait été utilisé que pour les demandeurs d’asile arrivés par le chemin Roxham aux environs de Lacolle. Cette année, ils ont été environ 12 000 à arriver au Québec de cette manière, fuyant le climat d’hostilité du gouvernement Trump. Mme Delisle a rappelé que traverser la frontière par un autre endroit que le poste-frontière est une infraction et que, en pareille situation, la GRC doit effectuer une évaluation préliminaire des risques pour vérifier les liens d’une personne avec une activité illégale ou le crime organisé.

 

Pour sa part, le Nouveau Parti démocratique entend talonner le gouvernement libéral pour avoir des réponses. « De deux choses l’une : le ministre était au courant de cette pratique et n’a rien fait, ou encore il n’a pas de contrôle sur les pratiques qui sont utilisées », a affirmé Matthew Dubé, porte-parole du NPD en matière de sécurité publique et de protection civile.

 

Plusieurs souhaitent que cette question soit portée devant le comité à la Chambre des communes qui mène actuellement des audiences sur « les formes de racisme et de discrimination religieuse systémiques. » Ces audiences, qui se terminent le 10 novembre, se tiennent dans la foulée de la motion 103, pilotée par la députée libérale Iqra Khalid, qui appelait notamment à condamner l’islamophobie.


Extraits du questionnaire

24. Quelle est votre opinion sur les attaques terroristes ?

31. Le Canada est un pays très libéral qui croit à la liberté de la pratique religieuse et à l’égalité entre les hommes et les femmes. Quelle est votre opinion sur le sujet ? Comment vous sentiriez-vous si votre patron était une femme ? Comment vous sentez-vous par rapport aux femmes qui ne portent pas le hidjab (couvre la tête), le dupatta (couvre la tête et les épaules), le tchador (couvre la tête et le corps), le niqab (couvre la tête, la figure et le corps), la burka (couvre tout le corps, incluant les yeux) ?

40. Avez-vous des affiliations avec des groupes extrémistes ?
3 commentaires
  • Pierre Fortin - Abonné 13 octobre 2017 10 h 48

    Un questionnaire inquiétant mais révélateur


    Le questionnaire de la Gendarmerie royale du Canada est peut-être discriminatoire et inapproprié, mais il est surtout révélateur d'un manque flagrant de discernement. Comment ne pas voir qu'un terroriste désirant se faufiler dans la ruée de migrants pourra facilement déjouer le questionnaire en fournissant des réponses rassurantes. Quel manque de ciconspection !

    Il est plutôt rare de pouvoir apprécier in vivo la compétence de nos corps policiers, mais la légèreté avec laquelle cette opération de sécurité semble gérée est inquiétante. Comment a-t-on pu autoriser l'utilisation de cet outil parfaitement inutile puisqu'on ne peut se fier aux résultats qu'il génère ? À quelles conclusions ont mené les réponses formulées avant que ce test soit suspendu ?

    Ce n'est pas seulement de rejeter le questionnaire qui est pertinent, mais d'exiger des responsables de sa conception et de son utilisation qu'ils justifient leur décision. Nos services de polices sont-ils vraiment dirigés avec autant de désinvolture et si peu de discernement ?

  • Carmen Labelle - Abonnée 13 octobre 2017 11 h 12

    Est-ce discriminatoire de demander si on respectera l'égalité?

    Je ne vois rien de discriminatoire dans ces questions. L'égalité homme-femme est une loi.On demande s'ils sont prêts à respecter la loi canadienne. Pour évaluer s'ils le sont, on pose des exemples concrets. Dans plusieurs cultures cette égalité n'existe pas ou n'est pas respectée. Des musulmans ont affirmé ici comme ailleurs, que leurs principes religieux étaient au-dessus de la loi. En ce qui concerne les groupes terroristes, comment est-on sensé repérer ceux qui y appartiendraient? Comment la GRC peut-elle nous protéger si elle ne peut pas s'informer sur les personnes qui veulent entrer chez nous? En Europe il est connu que des terroristes se sont glissés parmi réfugiés. Le seuil de tolérance est de plus en plus bas quand on parle de l'islam et l'on crie au racisme pour le moindre refus d'accomodement déraisonnable. Haroun Bouazzi qui dit que «L’accueil d’un réfugié ne dépend pas de ce qu’il pense, mais de son risque d’être torturé ou tué dans son pays d’origine.» pense donc que les réfugiés sont torturés aux USA? Du vrai délire, qui jette encore de l'huile sur le feu et use la patience de bien des gens qui commencent à se demander si certaines minorités religieuses ne sont pas centrées que sur elles-mêmes, intolérantes à toute critique et incapables d'adaptation.

  • Hermel Cyr - Abonné 13 octobre 2017 11 h 25

    Navrant !

    Des questions d'une naïveté qui confine à la bêtise. Comment la Police-montée-à-cheval du Canada a-t-elle pu laisser passer sans les filtrer de telles questions idiotes ?

    Quant à y être on aurait pu leur demander s’ils portent une ceinture explosive !

    Imaginez si un tel questionnaire avait été concocté par la SQ ... l'hilarité à travers le pays de Justin.