Petits philosophes, grands penseurs

Âgés de 4 à 16 ans, les apprentis philosophes se retrouvent pendant trois semaines dans la cour du campus Loyola pour aiguiser leur esprit critique.
Photo: Photos Annik MH de Carufel Le Devoir Âgés de 4 à 16 ans, les apprentis philosophes se retrouvent pendant trois semaines dans la cour du campus Loyola pour aiguiser leur esprit critique.

«On ne peut pas décréter soi-même qu’on est sage. Ça appartient aux autres de l’observer et de nous le dire.

 

— Ça rend intelligent, être sage, mais être intelligent, ça veut pas dire que tu es sage.

 

— C’est relatif. Par exemple, un voleur de banque doit bien avoir une certaine forme d’intelligence. Pour lui, voler une banque, c’est sage. Il peut même donner des conseils pour ça. Mais pour le gouvernement, c’est tout le contraire.

 

— Mais la sagesse est basée sur des faits, pas des opinions.

 

— Ça se peut aussi qu’un gouvernement considère qu’un acte est sage, sans que ce soit pourtant dans l’intérêt réel de la population. »

 

Cela se peut, en effet. Du haut de leurs 7 à 13 ans, Cashel, Opal, Cohen et leurs sept compagnons de camp de jour l’ont déjà un peu compris. Quatre garçons et six filles, assis en cercle à l’ombre clémente d’un arbre dans la cour du Campus Loyola. Version 2017 d’un beau mélange d’agora et d’arbre à palabres. Ici, ce sont les enfants qui dissertent, pas un maître qui inculque. « Qu’est-ce que la sagesse ? Comment l’acquiert-on ? » Sitôt lancé, le sujet allume les esprits. Si les idées se font trop éparses, l’animateur aide à garder le cap, mais les enfants restent maîtres et responsables de la qualité de l’échange. Les esprits s’échauffent, comme pour imiter la température de cette journée caniculaire. Cela ne se traduit pourtant jamais par un mot plus haut que l’autre. « Une idée à la fois, s’il vous plaît », rappelle simplement l’animateur quand ça fuse trop vite. Ça fuse généralement très vite.

 

Cours de défense intellectuelle

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Sitara, huit ans et demi, fait partie des participants du camp.

Natalie Fletcher a fondé Brila il y a cinq ans. Praticienne en philosophie pour enfants, doctorante multidisciplinaire à Concordia (pédagogie, philosophie et art communautaire), elle regarde ces petits philosophes non pas comme des adultes en devenir, mais comme des agents de changement à part entière. « Les enfants sont généralement très influencés. On veut leur donner la chance de réfléchir, d’analyser ce qui les entoure, ce qui leur arrive, tout ça pour être plus autonomes. Ils ont besoin d’outils, et la métacognition [conscientiser le fait de réfléchir] en est un excellent. » Brila s’inscrit dans le mouvement de la Philosophie pour enfants, visant le développement de la pensée critique et de la responsabilisation. Pendant une semaine (trois pour les plus mordus — nombreux), le camp de jour accueille des jeunes de 4 à 16 ans. Environ 200 seront passés par là cet été. Demandes de franchise venues de l’étranger, liste d’attente : le succès point.


Natalie Fletcher voit la philosophie comme un levier de changement extraordinaire, une « façon d’apprendre l’autonomie tout en étant sensible aux autres. Il faut valoriser le partage des différences, trouver ce qui nous rassemble malgré elles et sans chercher à les effacer ». Un mélange de bienveillance et d’admiration l’habite face à ces philosophes en herbe. Aux enfants de professeurs d’université se mêlent des réfugiés ou des enfants de milieux moins favorisés, bénéficiaires du programme de bourse de Brila. Il faut le savoir, parce que rien ne laisse soupçonner la moindre disparité des chances quand on écoute le groupe palabrer. « On a tous des origines différentes, et c’est justement pour ça qu’on apprend plein de choses », souligne Cohen.

 

Une des choses qu’AJ affectionne particulièrement lors de ces camps, c’est l’exercice consistant à imaginer des mondes alternatifs. Un monde sans chiffres. Un monde dans lequel on cesserait à jamais d’inventer de nouveaux mots. Un monde où les enfants seraient responsables. « Tu imagines ça, un monde où les enfants prendraient les décisions importantes ? » J’imagine, oui. J’imagine aussi comment ces enfants-là résoudraient ce qui leur a été proposé ce matin. « Nommez trois problèmes dans le monde qui mériteraient qu’on leur accorde de la sagesse. » Morceaux choisis. « La dépendance au cellulaire ou au fidget spinners — mauvaises distractions qui empêchent de se concentrer et de penser. » « Le sort réservé aux peuples autochtones. » « Le réchauffement climatique — il va falloir que des gens acceptent de faire des sacrifices à court terme si on veut des bénéfices à long terme. » « Comment composer avec Donald Trump, ses décisions stupides et son non-respect des règles, sachant qu’il a probablement été élevé comme ça ? »

 

À observer le groupe philosopher, une question me taraude. « Vous ne trouvez jamais ça ennuyant ? » Sciemment provocatrice, la perche lancée tape dans le mille, les réponses se bousculent.

 

— Ça a quelque chose de compétitif, se convaincre les uns les autres, c’est stimulant.

 

— Plus on avance en âge et plus c’est passionnant.

 

— Pas exactement, objecte Cashel, sept ans. Je suis là depuis que j’ai cinq ans et j’ai TOUJOURS aimé ça. Je ne me suis jamais ennuyé.

 

— Ce n’est même pas une question d’âge, ajoute Valeria. Ça dépend de la personnalité. Même des adultes pourraient ne pas aimer ça.

 

— C’est tout le temps excitant, tranche Sahana, à condition de rester engagé dans la réflexion, sinon on perd le fil. Moi, ça me pousse à prendre de meilleures décisions, à être plus créative. Ça m’ouvre l’esprit.


À huit ans « et demi », Sitara croit qu’on acquiert la sagesse en étant intègre et en ayant le courage d’affronter nos peurs. Pas question de se prendre au sérieux plus que de raison pour ça. C’est d’ailleurs le mot d’ordre du camp, Laisse aller ton fou. Prendre le travail au sérieux, surtout pas soi-même. « Les jeunes vivent trop de pression à la performance, ici on veut les aider à comprendre que se tromper est très correct. Ils n’ont pas besoin d’être sûrs d’eux », explique Natalie.

 

Les fourmis dans les jambes se font sentir après un temps. Pause. Penser n’exclut pas de bouger, et inversement. Les activités physiques sont conçues de façon à poursuivre la réflexion. Il y a quelques jours, un danseur professionnel néo-zélandais a appris aux campeurs le haka, danse maorie traditionnelle. L’occasion de discuter d’appropriation culturelle.

 

Vient le temps de reformer le cercle sous l’arbre, pour conclure sur la sagesse. Avant d’aller se rasseoir, Cashel semble vouloir m’inviter à la réflexion. « Est-ce que le seul fait de participer à Brila n’est pas en soi une forme de sagesse ? » Sans doute, Cashel, sans doute.

  • Louise Melançon - Abonnée 15 août 2017 08 h 29

    Très intéressant!

    Mais je me pose une question: ce camp est-il en français ou en anglais?.....

    • Marc Therrien - Abonné 15 août 2017 21 h 02


      Sur le site de l’Association québécoise de philosophie pour les enfants (AQPE), la description du projet Brila est bilingue.

      À quand un article sur le projet de La Traversée? Il s’agit d’un centre d’aide aux femmes et aux enfants de la Rive Sud de Montréal victimes d’agressions à caractère sexuel qui a conçu, en collaboration avec des spécialistes en Philosophie pour les enfants, un programme tout à fait innovateur qui utilise la pratique de la philosophie avec les enfants dans le but de prévenir la violence sous toutes ses formes.

      Marc Therrien

    • Jacques Nadon - Abonné 15 août 2017 21 h 20

      Ce camp est bilingue. Section française et section anglaise? Brila utilise une apporche basée sur la philosophie pour enfants qui est reconnue par l'UNESCO.

  • Robert Boucher - Abonné 15 août 2017 10 h 28

    Un article qui doit faire peur...

    ...à tous les ''Couillard" et " Jean là là Tremblay" de ce monde.
    Robert Boucher Saguenay

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 15 août 2017 18 h 24

      En effet, si les jeunes commencent à penser, même les anglophones, cela augure mal pour le parti libéral.

    • Marc Therrien - Abonné 15 août 2017 21 h 13

      Puissent ces apprentis-sages être capables de résister au rapetissement de la pensée et au rétrécissement du champ de leur conscience qui leur seront proposés à leur entrée dans le système "d'inéducation" professionnelle (réf: Joëlle Tremblay, professeure de philosophie) qui aspire à ce qu'ils ne s'intéressent qu'à ce qui est utile pour eux et la société dont ils sont les producteurs en devenir.

      Marc Therrien

  • Maxime Courval - Abonné 15 août 2017 20 h 18

    Passionnant mais

    Reportage intéressant mais incomplet. Les petits Cashel ,Sahana, Sitara et compagnies
    font-ils de la philo en français ou en espéranto? Avez-vous traduit leurs paroles ? Quel est la proportion de franco ? Il me semble que ces points sont très pertinents . Comment ont-ils pu vous échapper.
    Maxime Courval