La police a-t-elle failli à la tâche en matière de drames conjugaux?

Les corps policiers disposent d’outils pour évaluer la dangerosité d’un contexte de violence conjugale.
Photo: iStock Les corps policiers disposent d’outils pour évaluer la dangerosité d’un contexte de violence conjugale.

Le drame qui a coûté la vie à une jeune femme de Mont-Saint-Hilaire, Daphné Boudreault, est la répétition d’un triste scénario. Il y a huit ans, une femme trouvait la mort dans les mêmes circonstances, poignardée elle aussi par un conjoint violent alors qu’elle était escortée par un seul policier, ce qui contrevient aux pratiques policières en matière de violence conjugale.

 

Cela suffit, tonnent les ressources d’hébergement pour femmes violentées, qui réclament du ministre de la Sécurité publique la révision de tous les cas de femmes assassinées depuis cinq ans à la suite de violence conjugale.

 

« On interpelle le ministre de la Sécurité publique pour demander une révision de tous ces cas d’homicide survenus depuis l’implantation du plan d’action gouvernemental 2012-2017 en matière de violence conjugale », a insisté jeudi Sylvie Langlais, présidente du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, qui regroupe 42 maisons d’aide et d’hébergement.

 

Dans le cadre de ce plan d’action, le ministère de la Sécurité publique s’était engagé à créer un comité de révision de tous les décès dus à cette forme de violence, qui est à l’origine de plus de 17 000 interventions policières par année au Québec. Mais cinq ans plus tard, le comité n’a toujours pas vu le jour, se désole Mme Langlais.

 

Chronique d’une mort annoncée

 

Mercredi, Daphné Boudreault, âgée de 18 ans, a été assassinée à l’arme blanche par son ex-copain Anthony Pratte-Lops dans une résidence de Mont-Saint-Hilaire, plusieurs heures après avoir demandé l’aide de la Régie intermunicipale de police de Richelieu-Saint-Laurent. Tôt en matinée, les policiers avaient répondu à l’appel de la jeune femme, terrorisée par son ex-conjoint, qui l’avait talonnée jusqu’à son lieu de travail. Selon des témoins, les quatre policiers dépêchés sur place ont laissé repartir le jeune homme et donné un numéro de téléphone à la jeune femme en cas de problème. Dès 8 heures, Pratte-Lops avait diffusé sur les réseaux sociaux deux vidéos contenant des propos injurieux et menaçants envers la jeune femme.

 

C’est vers 12 h 30, en retournant chercher ses effets personnels au logement de son ex-ami, accompagnée d’une seule policière, que Daphné a été surprise et poignardée par Anthony Pratte-Lops, 22 ans. Ce dernier a été formellement accusé de meurtre prémédité jeudi après-midi au Palais de justice de Saint-Hyacinthe, où il devra comparaître à nouveau le 19 avril prochain.

 

Des ratés sur toute la ligne

 

Pour les organismes d’aide aux femmes violentées, cette affaire, « c’est la chronique d’une mort annoncée ». « C’est aberrant ! Il y a des protocoles très stricts pour la récupération des effets personnels, il doit toujours y avoir deux policiers. Un pour surveiller le conjoint, et l’autre, la victime », se désespérait jeudi Manon Monastesse, directrice provinciale de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF).

 

Les corps policiers disposent d’outils pour évaluer la dangerosité d’un contexte de violence conjugale. Dans ce cas-ci, tous les indices d’une situation explosive semblent avoir été ignorés, déplore-t-elle. Non seulement y avait-il déjà eu une plainte il y a un an par la victime, mais il y avait des signes clairs de harcèlement (l’inculpé avait trafiqué le compte Facebook de la victime et volé son cellulaire) et de violences verbales de la part d’un individu en état de crise (vidéos diffusées). La jeune femme aurait dû être dirigée sans délai vers une ressource pour femmes, affirme Mme Monastesse. « C’était un drapeau rouge ! Pour moi, ça sent la bavure du début à la fin », s’est indignée la directrice du FMHF, qui a rappelé le scénario tragique de la mort de Carmen Jobin, 66 ans, survenue dans les mêmes circonstances en 2009, à Saint-Jean-de-Matha. Laissée quelques minutes sans supervision avec son conjoint par le seul policier venu l’escorter, elle a été poignardée à mort par son conjoint. Ce raté a valu à l’agent une suspension de sept jours.

 

Une formation déficiente ?

 

Soulagée que le ministre Martin Coiteux ait confié au Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) le mandat de faire la lumière sur ce qu’elle dit être un dérapage, Sylvie Langlais croit qu’il faut aller plus loin. Malgré les règles de pratiques policières et les outils existants, la formation des policiers reste déficiente. Sur un an passé à l’École de police de Nicolet, les futurs agents ne reçoivent que six heures de formation sur l’intervention dans un contexte de violence conjugale.

 

« Des guides existent, mais sont-ils appliqués ? Il y a des lacunes, surtout dans la formation continue. À Montréal, à Québec et à Longueuil, le SPVM a adopté un outil d’appréciation du risque d’homicide conjugal, dont on voit les effets, mais ailleurs… », soulève Mme Langlais.

 

Un problème structurel ?

 

Pour Myriam Dubé, coauteure de cet outil d’aide aux policiers créé par le Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et sur la violence faites aux femmes (CRI-VIFF), ces pratiques sont loin d’être adoptées par tous les corps policiers. D’ailleurs, elle ne jette pas le blâme sur les seuls policiers, mais estime que c’est tout le système qui fait défaut. « Comment espérer que les policiers soient formés s’il n’y a pas de fonds investis pour cela par la Sécurité publique ? Ces facteurs dépassent le seul comportement des policiers. Le problème est structurel. Il me semble qu’il y a assez de violence conjugale au Québec pour justifier qu’on y mette les budgets adéquats », plaide la chercheuse et professeure à l’École de travail social de l’UQAM.

 

À Québec

 

Après avoir mandaté cinq enquêteurs du BEI pour faire la lumière sur cette affaire « d’une tristesse infinie », le ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, a déclaré jeudi qu’« il était toujours important que les signaux soient pris très au sérieux ».

 

La Sûreté du Québec a quant à elle été chargée de mener l’enquête sur ce meurtre.

 

Voyez le ministre Coiteux réagir aux circonstances entourant la mort de Daphné Boudreault.

 

 

La violence conjugale en chiffres

18 746 infractions liées à la violence conjugale rapportées par les corps de police au Québec

78,5 % des victimes sont des femmes (14 716 femmes victimes comparativement à 4030 hommes)

11 homicides commis, tous contre des femmes

30 victimes de tentative de meurtre, dont 80 % étaient des femmes

21,5 % des victimes sont âgées de 18 à24 ans et 30,4 %, de 30 à 39 ans

80,5 % des auteurs présumés étaient de sexe masculin

47,1 % des auteurs présumés étaient les conjoints ou conjointes des victimes, 33,9 % étaient des ex-conjoints ou ex-conjointes et 19 % étaient des amis ou amies intimes

Ministère de la Sécurité publique, Statistiques 2014
5 commentaires
  • Jean-Pierre Gagnon - Inscrit 24 mars 2017 08 h 56

    Et l'enquête?

    C'est un bien triste drame qui s'est déroulé à St-Hilaire. Je trouve cependant dommage que la journaliste du DEVOIR tire des conclusions et semble rapidement condamner les policiers concernés par la tragédie. La rigueur journalistique commanderait qu'on laisse d'abord la Sûreté du Québec faire son enquête avant de tirer des conclusions solides. J'aimerais aussi préciser que les 18 746 infractions mentionnées sont des déclarations faites à la police. Ce chiffre ne tient pas compte de ses suites devant les tribunaux, des fausses allégations, des condamnations ou des non-condamnations...

    • Robert Beauchamp - Abonné 24 mars 2017 14 h 45

      Les médias de tous horizons tirent hâtivement des conclusions. Les questions sont pertinentes, mais les conclusions sont trop souvent hâtives et les enquêteurs se doivent d'éviter ces lectures et toute pression populiste pour conserver l' objectivité. Ce que l'on entend déjà ici c'est: ou bien la police a mal fait son travail ou bien la police a été mal formée. Attendons! Car le courage politique faisant souvent cruellement défaut, des boucs émissaires sont ciblés et deviennent les premières victimes colatérales du monde politique pour calmer la grogne avec la plus grande des lâchetés. Des vies professionnelles et des réputations sont ainsi anéanties.

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 24 mars 2017 09 h 23

    Une culture décadente qui laisse tuer ses femmes.

    Balayons le devant de notre porte.Il m'aura toujours été incompréhensible que l'on
    puisse violenter une femme,ne serait-ce que moralement.Lui vouant un culte depuis
    mon adolescence,je n'aurai eu de cesse,ma vie durant,de les aimer,les adorer parfois
    et de les protéger de ces gros mâles insensibles,incultes et narcissiques.S'attaquer
    physiquement à plus faible que soi est de l'ordre d'un crime de lèse-majesté!Mon père
    est le seul homme que j'aurai aimé finalement.

    Mais qu'en est-il de cette culture québécoise incapable,durant 5 ans,de mettre en
    fonction ce comité de révision des homicides reliés à la violence faites aux femmes?
    Cette incapacité est symptomatique de quècchose que devra nous expliquer l'actuel
    Ministre libéral de la Sécurité Publique (2012-2017).Une promesse péquiste étrangère
    à la mentalité libérale... se défendra-t-il!!!

  • Louise Collette - Abonnée 24 mars 2017 09 h 51

    Tristesse

    Oui en effet, tristesse infinie, tout ça aurait pu être évité.
    Il faudrait qu'on commence à prendre ces jeunes femmes au sérieux, qu'on les écoute et surtout qu'on investisse dans la formation des policiers et autres intervenants, cela ne doit plus jamais se produire.

  • Sarah Saidi - Abonnée 24 mars 2017 11 h 51

    Formation policière

    Si l'on doit critiquer la formation policière au Québec, il vaudrait mieux le faire sur la base d'information exacte. Contrairement à ce que ce texte laisse entendre, la formation initiale en patrouille-gendarmerie à l'École nationale de police du Québec ne dure pas un an, mais bien 15 semaines (450 heures).