Il y a 70 ans, Mackenzie King devenait le premier citoyen canadien

Le juge en chef Thibaudeau Rinfret remet à W. L. Mackenzie King le tout premier certificat de citoyenneté.
Photo: ?Bibliothèque et Archives Canada Le juge en chef Thibaudeau Rinfret remet à W. L. Mackenzie King le tout premier certificat de citoyenneté.

Le 3 janvier 1947, il y a 70 ans jour pour jour en ce mardi, le premier ministre du Canada, William Lyon Mackenzie King, participe à un événement bien spécial dans l’édifice de la Cour suprême à Ottawa. À cette occasion, le juge en chef du plus haut tribunal du pays, Thibaudeau Rinfret, lui remet un certificat numéroté 0001. King devient ainsi officiellement le tout premier citoyen canadien de l’histoire.

L’idée d’une citoyenneté authentiquement canadienne germait depuis un certain temps déjà, et elle était particulièrement chère aux yeux de Paul Martin, ministre dans le cabinet libéral de King et père du futur premier ministre du même nom. Alors que sévissait la Deuxième Guerre mondiale et que le Canada y allait d’un effort important, Martin avait songé à proposer un projet en ce sens. Mais ce n’est qu’après le conflit, alors qu’il visitait le cimetière de Dieppe, où reposaient tant de Canadiens fauchés au combat, qu’il entreprit d’agir.

Photo: La Presse canadienne / Bibliothèque et Archives Canada Mackenzie King a été premier ministre du Canada à trois reprises entre 1921 et 1948.

Jusque-là, les Canadiens étaient, juridiquement, considérés comme de simples sujets britanniques. Le statut exact de tout un chacun se perdait dans un fouillis de lois portant sur l’immigration, la naturalisation, le concept de « ressortissant », etc., qui se contredisaient parfois. Un ménage s’imposait donc et, à la faveur d’une vague de fierté nationale qu’avait provoquée la guerre, le moment était idéalement choisi.

Le 22 octobre 1945, le ministre Martin dépose donc un projet de loi à la Chambre des communes. La Loi sur la citoyenneté canadienne est adoptée le 27 juin 1946 et elle entre en vigueur le 1er janvier 1947. Deux jours plus tard, Mackenzie King et 25 autres personnes, dont le célèbre photographe Yousuf Karsh, sont reçus à la Cour suprême. Le symbole est puissant, et il marque un nouveau jalon dans la longue (et lente) évolution du pays.

En vertu de la nouvelle loi, toutes les personnes nées au Canada deviennent citoyens canadiens, et d’autres peuvent revendiquer le statut à certaines conditions.

Ce soir du 3 janvier 1947, King déclenche des applaudissements dès la première phrase de l’allocution qu’il prononce. « Je parle en tant que citoyen du Canada », déclare-t-il d’entrée de jeu.

« La citoyenneté représente l’honneur le plus élevé qu’une nation peut accorder à un individu qui n’est pas né en son sein, poursuit-il. Sans la citoyenneté, tout est pas mal insignifiant. Il n’y a aucun pays dans le monde duquel ses citoyens ont de meilleures raisons d’être fiers que le Canada. Il existe des pays plus vieux, il existe des pays plus grands, mais aucun n’occupe aujourd’hui une place plus élevée dans l’estime des autres nations. Être un citoyen du Canada, c’est détenir un passeport qui sera reconnu partout. »

Un aboutissement

Pour King, on peut parler de l’aboutissement d’un long parcours. Certes, le Canada est devenu un dominion avec la ratification de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique par Londres en 1867, mais la conquête de l’indépendance a dû se faire par étapes. Encore en 1914, quand le roi George V de Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne, cela entraîne automatiquement la participation du Canada ; le pays peut décider de l’ampleur de son engagement, mais pas de l’engagement lui-même.

King a vu ce que la guerre pouvait provoquer de déchirements internes, notamment entre anglophones et francophones, qui mèneront à la crise de la conscription de 1917. Élu premier ministre en 1921, il sera soucieux d’éviter que pareilles tensions ne se reproduisent.

Une première occasion de mettre son poing sur la table survient en 1922, lorsque les Britanniques semblent au bord d’un conflit armé avec la Turquie pour une question de territoires dans le secteur des Dardanelles (« l’affaire de Chanak »). Le premier ministre David Lloyd George invite alors instamment King à promettre une contribution du Canada, mais celui-ci répond froidement qu’il reviendra au Parlement de décider. L’affrontement n’aura finalement pas lieu, mais la volonté d’autonomie diplomatique est bien assise. D’incident en incident, on filera d’ailleurs vers une modification du rôle du gouverneur général — qui ne représentera plus le gouvernement britannique, mais la Couronne — et vers le Statut de Westminster de 1931, qui consacre l’autonomie complète des dominions du Commonwealth.

King tiendra aussi à ce que le Canada émette sa propre déclaration de guerre, par l’entremise du roi George VI, lorsque la Deuxième Guerre mondiale éclatera en 1939. Une nouvelle crise liée à la conscription, encore une fois marquée par de profondes divisions entre francos et anglos, surviendra certes, mais avec moins de conséquences que la première

Rapprochement​

Dans son discours du 3 janvier 1947, King tient à faire valoir que la nouvelle citoyenneté canadienne devrait rapprocher des communautés souvent opposées par le passé et en même temps offrir un exemple au monde.

« La nouvelle conception de la citoyenneté vise à créer des ponts au-dessus des fossés créés par la géographie et l’origine raciale. En tant que peuple, les Canadiens seront tissés plus serré du fait de cette reconnaissance. Notre unité et notre force seront accentuées par cette citoyenneté commune et sa profonde signification. »

« Le Canada d’aujourd’hui a été décrit comme un acte de foi suprême. La vision et le courage d’hommes et de femmes ont transformé notre pays, qui consistait en de petites régions virtuellement inconnues, en une des plus grandes nations industrielles au monde. »

« Mais cette vision et ce courage ont produit beaucoup plus que de la croissance matérielle. Nos gens ont aussi continuellement cherché à défendre et à repousser les frontières de la liberté. Plus d’une fois au nom du pays, les fils et les filles du Canada ont servi vaillamment, et des milliers sont morts pour préserver la liberté du monde. »

« Dans les affaires internationales, notre pays possède un dossier exceptionnel en matière de responsabilité et d’intégrité. Notre appartenance à la nation n’est pas fondée sur la supériorité d’une seule race ou d’une seule langue. Le Canada a été fondé sur la foi que deux des races les plus fières au monde, malgré les barrières de la langue et de la religion, travailleraient ensemble avec tolérance et respect mutuels pour développer une nationalité commune. Dans notre partenariat d’égal à égal de Canadiens de langue anglaise et de langue française, nous avons accueilli des milliers de personnes d’autres origines raciales et qui parlent d’autres langues. Tous et chacun ont recherché un pays où la nationalité ne signifie pas la domination et l’esclavage, mais l’égalité et la liberté. »

Une cérémonie de commémoration des 70 ans de l’avènement de la citoyenneté canadienne aura lieu ce mardi à la Cour suprême à Ottawa.

9 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 3 janvier 2017 02 h 58

    Ces malades qui nous gouvernent (!)

    Sans commentaire.

    JHS Baril

  • Claude Bariteau - Abonné 3 janvier 2017 05 h 46

    Des oublis dans votre texte

    La citoyenneté canadienne s'inscrit dans un processus de construction nationale dont le canevas est le rapport de la commission Rowell-Sirois déposé en 1941.

    Auparavant, il y eut la reconnaissance de la souveraineté du Canada sur ses affaires internes et externes par la Grande-Bretagne en 1931. Cette reconnaissance découle de la demande des États-Unis à la suite de la Première Guerre mondiale que le Canada, aussi l'Autralie et la Nouvelle-Zélande, soit signataire du Traité de Versailles de 1919 qui comprend la création de la Société des Nations.

    Le fait que le Canada le fasse est une reconnaissance des pays signataires qu'il est un pays indépendant. C'est dans ce cadre que King répond au premier ministre britannique qu'il revient au parlement canadien de décider de sa participation dans « l'affaire de Charnak ».

    D'ailleurs, il fera par la suite des démarches pour que le gouverneur général n'ait aucune autorité sur le parleemnt, ce qui conduira au statut de Wesminster.

    Autre point : en 1947, la cour suprême du Canada est dépendante de celle de la Grande-Bretagne, car ce n'est qu'en 1949 qu'elle en sera indépendante.

    S'agissant des deux « races », les propos de King sont du verbillage. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, s'il en tient compte au début, il change d'attitude en 1941 en demandant d'être délié de son engagement sur la conscritption. Puis, après la deuxième conférence internationale tenue à Québec en 1944, il active la conscription même si l'une des deux « races » s'est manifestée clairement contre.

    Par après, le Canada pousuit sa construction nationale en refusant d'assumer ses engagements envers les provinces pour avoir accès en 1941 à leur pouvoir de taxation directe.

    Ce n'est qu'en 1964 qu'il corrige temporairement son tir sous la pression du Québec alors que les Nations Unies confirment le droit à l'autodétermination externe aux peuples colonisés. Après, Pierre Elliott Trudeau s'activera à ramener le Québec sous le giron du Canad

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 3 janvier 2017 10 h 50

      « notre partenariat d’égal à égal de Canadiens de langue anglaise et de langue française »
      William Lyon Mackenzie King

      « S'agissant des deux « races », les propos de King sont du verbillage » (verbiage) Claude Bariteau

      Merci à monsieur Bariteau de nous rappeler que les discours creux en provenance d’Ottawa, ça ne date pas d’hier.

  • François Dugal - Inscrit 3 janvier 2017 07 h 37

    Le premier matin ensoleillé

    Alors, le 3 janvier 1947 aura été le premier "sunny morning" (matin ensoleillé).

  • Michel Duval - Abonné 3 janvier 2017 11 h 20

    150 ans ou 70 ans?

    C'est l'année du 150e anniversaire de la Confédération, mais les citoyens canadiens n'existent que depuis 1947.
    Les soldats tués à Juno Beach en 1944 étaient des sujets britanniques, ils sont devenus citoyens canadiens à titre posthume.
    Que le sulfureux King pontifie sur les "races fondatrices" et l'immigration devrait aussi nous rappeler son attitude en 1939 par rapport à l'immigration juive et la politique de son gouvernement: "Aucun c'est déjà trop." Il a renvoyé un plein navire de réfugiés juifs allemands à leur triste sort.
    En attendant King orne notre billet de 50 dollars et on peut fleurir sa statue sur le devant du parlement à Ottawa. Avis aux intéressés.

  • Claude Richard - Abonné 3 janvier 2017 11 h 23

    Le Devoir, fier journal canadien?

    Le Devoir serait-il en train de fêter à sa façon le 150e anniversaire de la fédération canadienne? Le petit ton de fierté qui parcourt ce texte fait plutôt bizarre pour un article d'un journal censé représenter la pensée québécoise. On se croirait revenu au temps d'Henri Bourassa et du Canadien-français participant naïvement à l'émancipation du Canada son pays.

    Est-ce la normalisation du Devoir? Ce serait bien triste après la participation non négligeable de ce quotidien à la Révolution tranquille et à l'émergence d'un souverainisme québécois libérateur. Fini les folies au Devoir?

    • Yvon Turcotte - Abonné 4 janvier 2017 17 h 31

      La 'pensée québecoise' serait-elle monolithique au point de ne pas pouvoir souligner le repère historique que fut la création de la citoyenneté canadienne il y a 70 ans? Un progrès important à mon avis. Serait-il préférable d'être encore sujets britanniques et de voyager sous un autre passeport à défaut d'un passeport québecois?

    • Yvon Turcotte - Abonné 4 janvier 2017 17 h 35

      La 'pensée québecoise' serait-elle si monolithique au point de ne pas pouvoir souligner un tel repère historique nous concernant. Un progrès important à mon avis. Serait-il préférable de continuer à voyager avec un passeport de sujet britannique à défaut d'un passeport québecois?