Invasion de punaises de lit à Montréal

Petit insecte d’à peine sept millimètres de longueur, la punaise de lit n’en constitue pas moins un problème de santé publique de plus en plus important, a constaté Le Devoir. L’épidémie est tout simplement hors de contrôle à Montréal, en plus de gagner du terrain partout au Québec, tandis que l’action gouvernementale est tout simplement insuffisante pour enrayer le fléau.

 

« La situation empire d’année en année, et ça ne peut pas faire autrement, laisse tomber le président des Entreprises Maheu Extermination, Harold Leavey, qui suit depuis plusieurs années la propagation de cette peste urbaine. Dans les années 1990 et jusqu’au début des années 2000, on traitait deux ou trois cas par année. Ces jours-ci, on traite entre 25 et 30 logements par jour. Mais à partir de la fin du mois de juillet, on peut aller jusqu’à 60 ou 70 logements par jour. »

 

Selon lui, il faudra s’habituer à leur présence à long terme. « Les punaises sont installées dans toutes les grandes villes du monde. Elles sont là pour de bon, et pour très longtemps. Je ne vois pas comment on pourrait un jour les enrayer. Elles s’adaptent rapidement et elles s’immunisent. La nature a tout fait pour qu’elles puissent survivre », insiste l’entomologiste.

 

Les statistiques fournies au Devoir par l’Office municipal d’habitation de Montréal témoignent d’ailleurs d’une très forte progression des infestations au cours des dernières années. L’organisme, qui gère environ 20 000 logements, recensait 219 interventions pour traiter des cas de punaises en 2006. Le nombre de cas avoisine maintenant les 1700 chaque année, soit une hausse de près de 800 % en à peine une décennie.

 

La Ville de Montréal, qui demande aux exterminateurs de déclarer leurs interventions sur un site Web consacré aux punaises, a recensé pour sa part près de 12 000 logements traités chaque année depuis 2013. Et tous les quartiers de Montréal sont touchés. Loin de se cantonner aux secteurs défavorisés, comme Hochelaga-Maisonneuve, la punaise est très présente sur le Plateau Mont-Royal, dans Villeray, dans Rosemont et Ahuntsic, en plus de se propager vers l’ouest de l’île.

 

Problème sous-estimé

 

Preuve du sérieux de la situation, la Ville a produit un dépliant d’information qui a été traduit en 18 langues. La campagne de sensibilisation, qui coïncide avec la période des déménagements, est aussi diffusée dans le métro. Même si les chiffres démontrent une progression rapide du problème en quelques années à peine, Marianne Cloutier, chef de division amélioration de l’habitat à la Direction de l’habitation, estime toutefois que la situation est désormais « stable ».

 

S’il dit que la Ville fait un bon travail dans ce dossier, malgré les moyens limités par sa juridiction, Harold Leavey juge que le portrait n’est pas complet. « Ce n’est pas de la mauvaise volonté, mais la Ville sous-estime le problème », souligne-t-il. Le registre des déclarations prend uniquement en compte les logements locatifs. Or ce ne sont pas tous les exterminateurs qui déclarent leurs interventions, selon lui. Qui plus est, on ne connaît rien de la situation dans les hôpitaux, les CHSLD, les écoles, les garderies, les lieux publics comme les bibliothèques, mais aussi les cinémas et les hôtels.

 

Le Devoir a d’ailleurs constaté qu’il est difficile d’obtenir des détails sur les interventions ou l’ampleur du problème. Les hôteliers contactés ont dit n’avoir aucun problème avec les punaises de lit, et ce, même si ces lieux constituent historiquement un vecteur de propagation, selon M. Leavey. À la Commission scolaire de Montréal, on a simplement dit qu’un dépliant d’information existe pour les écoles.

 

Des données obtenues en vertu de la Loi sur l’accès à l’information indiquent par ailleurs qu’au cours des dernières années, la Grande Bibliothèque a eu recours à des services externes de traitement pour des insectes. Mais la direction n’a pas confirmé de lien entre ces interventions et la présence de punaises dans l’établissement.

 

La directrice du Bureau de la présidence et des affaires institutionnelles, Sophie Montreuil, s’est d’ailleurs voulue rassurante. « Les punaises que nous avons trouvées exceptionnellement ont été transportées à l’intérieur de nos murs par des personnes. Lorsqu’une telle situation est arrivée, nous avons appliqué des mesures correctives immédiates. Nous ne pouvons donc parler de tendance et, en ce qui nous concerne, aucun cycle n’est observable. Nous maintenons une vigie très serrée en cette matière », a-t-elle répondu par courriel.

 

Infestations extrêmes

 

En plus de la propagation de l’épidémie, Harold Leavey constate que les infestations gagnent en sévérité. « Le nombre de cas augmente, mais aussi la gravité des cas. Ça devient donc de plus en plus difficile de traiter les infestations. » Son équipe doit traiter quotidiennement des logements qui sont infestés par des centaines de punaises, qui ont eu amplement le temps de se reproduire et de s’installer. Il cite même des cas où les punaises de lit se comptent par dizaines de milliers.

 

De plus en plus de personnes s’improvisent exterminateurs, ce qui a souvent pour effet d’aggraver la situation. Non seulement le recours à des produits inadéquats a pour effet de disperser les punaises, mais elles développent aussi des mécanismes de résistance. Dans certains cas, les produits utilisés par les spécialistes peinent désormais à éliminer ces bestioles.

 

D’autres situations compliquent passablement la tâche des équipes d’intervention. Certains locataires refusent de préparer leur logement avant le traitement. Parfois, ce sont les propriétaires d’immeubles comptant plusieurs logements qui se contentent d’en traiter un, ce qui a pour effet de repousser les insectes, qui vont alors s’installer ailleurs.

 

Drames humains

 

Dans pratiquement tous les cas, insiste M. Leavey, la présence des punaises provoque des situations dramatiques. « C’est affreux ce que les gens vivent, souligne l’entomologiste. J’ai plus de gens qui viennent pleurer dans mon bureau au mois de juillet que dans des bureaux de psychiatres. »

 

Qui plus est, les cas les plus problématiques sont le lot de gens vulnérables. « La vulnérabilité, sous toutes ses formes, est le principal vecteur de propagation de l’épidémie : problèmes de santé mentale, solitude, itinérance, etc. La pauvreté a quelque chose à voir dans le problème. Et avec les compressions dans les organismes de proximité, on risque d’aggraver le problème, parce que les gens n’auront pas de ressources vers lesquelles se tourner. »

 

M. Leavey milite d’ailleurs depuis déjà quelques années pour qu’une action gouvernementale s’attaque au problème des punaises de lit. Selon lui, il faudrait mener une vaste campagne d’information, notamment en insistant sur le fait qu’« il ne faut pas avoir honte d’être pris avec des punaises ».

 

Pour le moment, les outils de sensibilisation mis en place ne suffisent clairement pas. Le problème gagne d’ailleurs du terrain, et bien au-delà des quartiers de Montréal. Selon Michel Maheu, de l’exterminateur Maheu Maheu, basé à Québec, le problème existe dans toutes les régions du Québec, de la Gaspésie à l’Abitibi. « On a constaté une explosion des cas à partir des années 2008 et 2009 », souligne-t-il.

 

 

Un insecte accro à l’humain

Si la punaise de lit côtoie l’être humain depuis des millénaires, c’est pour se nourrir de son sang. On la retrouve donc là où ses proies demeurent assises pendant un certain temps, comme les divans et les fauteuils. Elle a toutefois une préférence pour les lits et les sommiers.

Elle préfère en effet sortir la nuit pour nous piquer. Elle retourne ensuite se cacher, digérer et pondre ses oeufs. Le plus souvent, seules des taches de sang sur les draps trahissent sa présence. Mais la détection nécessite une observation attentive, jusqu’à ce que la population explose.

Très bien conçues pour la survie, les punaises sont par ailleurs très patientes. Elles peuvent attendre le retour de leur victime pendant des semaines, voire des mois. Les adultes peuvent vivre jusqu’à un an sans manger.

« Plus on lui fait la vie dure, plus elle survit longtemps, résume l’entomologiste Harold Leavey. Elle peut ralentir son métabolisme et attendre les bonnes conditions pour pouvoir se nourrir et accomplir son cycle de vie. Elle a appris à piquer la nuit, lorsque nous dormons. Elle est attirée par notre CO2, mais aussi par notre chaleur. Elle s’installe dans un rayon de cinq pieds autour de nous, non seulement pour se nourrir, mais aussi pour que ses rejetons puissent se nourrir sur nous. »
 
4 commentaires

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  • Daniel Lemieux - Abonné 2 juillet 2016 04 h 04

    Déni et omerta des propriétaires

    Afin de ne pas ternir l'image de leurs immeubles en location, les propriétaires font tout pour que les infestations demeurent secrètes, allant jusqu'à ne pas reconnaître la nécessité d'avoir recours à des exterminateurs professionnels.

    Ajoutons que toutes les exterminations ne sont pas signalées aux autorités, pour ne pas nuire à la réputation de ceux qui paient des taxes municipales.

    Manifestement, il ne sera jamais possible de connaître l'étendue réelle du problème.

  • Christian Bloch - Abonné 2 juillet 2016 07 h 16

    Faut pas exagérer non plus

    Propriétaire de 22 logements, j'ai eu quatre fois des punaises de lit dans quatre logements différents, et quatre immeubles différents. À la signature du bail, je préviens les étudiants que j'assume les frais de l'exterminateur et qu'ils doivent me prévenir au premier soupçon et de ne surtout utilisé aucun produits vendu dans le commerce. Les quatre fois, les étudiants m'ont prévenu alors qu'une seule chambre était contaminée, et que peu de punaises s'était répandues dans le logement. Plus on intervient tôt, plus l'intervention est efficace. Ensuite, je demande aux étudiants de suivre un protocole assez strict, et je n'ai pas eu de récidive. Du coup, ça ne m'angoisse plus, même si ce n'est pas drôle. Je pense que beaucoup de locataires et de propriétaires tardent trop, ou interviennent de façon inadéquate.

    • Daniel Lemieux - Abonné 2 juillet 2016 11 h 33

      Tout n'est pas toujours aussi clair, monsieur Bloch.

      Je suis locataire dans un immeuble dit « de qualité », détenu par un important propriétaire foncier de la région de Montréal qui a bonne réputation.

      Ayant eu à signaler un début d'infestation dans le logement, la firme propriétaire a assumé ses responsabilités mais m'a d'emblée considéré comme étant à l'origine du problème et a tenu à ce que l'information ne circule pas auprès des autres locataires, même si je savais que des espaces communs de l'immeuble étaient touchés et que d'autres occupants préféraient taire leur problème d'infestation, par peur de représailles.

      Le premier traitement ne s'étant pas avéré à 100% efficace - ce qui est normal -, j'ai été vu comme un « pestiféré » même si j'avais pris toutes les précautions et préparé le travail des exterminateurs.

      Et je voyais régulièrement dans les conteneurs de déchets des matelas en bon état mis au rebut, un signe qui ne trompe pas.

      Les problèmes ont duré plus de 9 mois et ont touché au moins une douzaine de locataires, sans que la firme propriétaire ne fasse quoi que ce soit pour inciter les locataires à signaler une infestation, même en toute confidentialité.

      Ce genre d'attitude, fort répandue, n'aide en rien à éradiquer le problème.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 2 juillet 2016 14 h 02

    Vous oubliez...

    Les commentaires ci-dessus semblent négliger les lieux publics comme espace de transmission, espaces où les gens se rendent, comme par exemple, pour assister à un spectacle et qu'ils en ramènent chez eux. Il faut sortir des notions reliées aux logements concernant la propagation.