La ruralité comme tiers-monde numérique

À travers le Québec, près de 800 000 ménages n’auraient pas accès ou disposeraient d’une connexion médiocre à l’Internet.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir À travers le Québec, près de 800 000 ménages n’auraient pas accès ou disposeraient d’une connexion médiocre à l’Internet.

Les temps changent, mais pas partout dans le Québec des régions. Cinq ans après le dévoilement du rapport du Groupe de travail provincial sur les collectivités rurales branchées et ses recommandations pour démocratiser l’accès à la téléphonie cellulaire et l’Internet partout sur le territoire, plusieurs ténors de la ruralité dénoncent toujours et encore un sous-développement numérique chronique et persistant loin des grands centres urbains.

 

Ils appellent d’ailleurs à une prise de position forte et urgente, de tous les ordres de gouvernement, en faveur de ces services jugés désormais essentiels et sans lesquels plusieurs villages seraient, selon eux, condamnés à l’agonie et à la disparition.

 

« Ce n’est pas un luxe, mais une obligation, lance à l’autre bout du sans-fil Arnaud Warolin, préfet de la MRC de Témiscamingue. Une zone rurale sans cellulaire efficace et un accès à Internet de qualité ne peut plus attirer de familles, des entreprises, ni même de villégiateurs. C’est comme si on n’avait plus de route, d’eau potable et d’électricité. Et notre avenir est en jeu. »

 

Dans son rapport présenté en 2011 au ministère des Affaires municipales du Québec, le Groupe est arrivé aux mêmes conclusions et recommandait que le ministère prenne des mesures rapides pour que l’Internet à haute vitesse soit offert à l’ensemble des foyers et entreprises rurales et urbaines d’ici 2015 « au plus tard ». Le rapport appelait à des tarifs suivant la moyenne enregistrée dans les pays de l’OCDE et insistait sur l’importance d’une collaboration Québec-Ottawa pour assurer une couverture complète des territoires ruraux par la téléphonie cellulaire.

 

« Les recommandations étaient fermes et bien dirigées pour améliorer l’accessibilité, résume Claire Bolduc, ex-présidente du défunt organisme Solidarité rurale du Québec et membre de ce groupe de travail, mais aucune décision n’a été prise. Cinq ans plus tard, le retard que nous avions souligné en 2011 s’est désormais accentué », dans l’indifférence gouvernementale, selon elle.

 

Un plan insuffisant

 

En mai dernier, Philippe Couillard et Dominique Anglade, ministre responsable de la Stratégie numérique, ont dévoilé un plan d’action pour « propulser l’économie québécoise vers l’avenir numérique » : 200 millions sur cinq ans, dont 100 millions dédiés à « la connectivité des ménages et des entreprises installées dans les zones éloignées ». C’est 20 millions par année. Ottawa, pour sa part, a présenté un programme similaire doté d’une enveloppe de 500 millions sur cinq ans, soit 100 millions par an pour couvrir la ruralité de dix provinces.

 

« Ça prend plus que cela », résume Larry Bernier, maire du village de Lac-Édouard — 200 âmes perdues dans le bois au nord de La Tuque et où la téléphonie cellulaire n’est pas accessible le long de la route 155, qui permet d’atteindre la grande ville la plus proche. « Il en coûterait 2 millions pour assurer la couverture sur les 65 km qui nous séparent de La Tuque. Et il y a des centaines de cas comme celui-là partout au Québec. »

 

Selon lui, la démocratisation de l’Internet à haute vitesse et du cellulaire sur l’ensemble de la ruralité du Québec devrait cesser d’être vue comme un coût, et plutôt être considérée comme un investissement. « Si l’on veut occuper le territoire et s’assurer que cette occupation est porteuse de richesse et de développement économique, il faut s’assurer d’avoir les outils technologiques pour le faire, surtout ceux qui sont désormais incontournables dans la nouvelle réalité économique et sociale du Québec. »

 

Connexion difficile

 

Dans les Laurentides, à peine 15 % des ménages sont branchés à un service Internet à haute vitesse. Les trois quarts jouissent d’une vitesse trop faible pour leur permettre d’interagir correctement avec la modernité. À travers le Québec, près de 800 000 ménages n’auraient pas accès ou disposeraient d’une connexion médiocre à l’Internet. « Ce n’est pas acceptable, dit le député libéral fédéral de la circonscription Laurentide-Labelle, David Graham, qui vient d’être nommé président du Caucus national de l’infrastructure numérique. Nous devons réunir à la même table les entreprises privées et les organismes publics pour trouver ensemble des solutions », et accroître la rapidité de l’Internet et la fiabilité du cellulaire en région et en réduire les coûts. À Lac-Édouard, l’Internet par satellite coûte 100 $ par mois, pour un service inférieur à ce qui est disponible dans les villes.

 

Pour Claire Bolduc, il faut rendre obligatoire la connexion à haute vitesse de toutes les résidences du Québec par une loi forçant les compagnies à tirer leurs câbles jusqu’aux exclus de la modernité. « À l’époque de l’électrification, dans les années 40, c’est ce qu’a fait Adélard Godbout, dit-elle, pour amener l’électricité dans chaque rang. Aujourd’hui, le gouvernement dirige les citoyens vers une multitude de services en ligne sans se soucier de leur accès à un réseau. C’est en train de faire apparaître un ensemble de citoyens de deuxième zone qui, depuis deux ans, entrent dans les préoccupations plutôt silencieuses de notre gouvernement. »

  • Sylvain Auclair - Abonné 8 juin 2016 12 h 27

    Si c'est un investissement...

    pourquoi les municipalités ne le font-elles pas, cet investisssement?

    • Gilles St-Pierre - Abonné 8 juin 2016 15 h 27

      Tout simplement parce que les coûts per capita de ces infrastructures sont trop élevés et qu'ils doivent être absorbés par les revenus de la clientèle qui sont strictement très rentables pour les entreprises; ces gens savent que trop bien calculer pour engranger des profits et éviter les pertes et enfin, surtout qu'ils en n'ont rien à foutre du développement rural