La révolution fumante de l’Uruguay

La légalisation du «pot» est d’abord une politique de santé publique qui vise à éloigner les enfants de la drogue, à encadrer la consommation des adultes et à éliminer le marché noir qui enrichit le crime organisé. Démonstration de ce qui attend le Canada à travers l’exemple de l’Uruguay.

En 2013, ce petit pays d’Amérique latine a lancé une véritable révolution en devenant le premier État à légaliser le cannabis, envers et contre tous. Deux ans et demi plus tard, cette politique ambitieuse de l’ancien guérillero José « Pepe » Mujica Cordano — devenu président puis sénateur, après avoir fait 14 ans de prison pour activités révolutionnaires — suscite encore la méfiance dans la population. Pour ces bons catholiques, la drogue incarne quasiment le visage du mal.

 

Le gouvernement de l’Uruguay a quand même fait le pari de légaliser le cannabis pour mieux le contrôler, un peu comme s’apprête à le faire Justin Trudeau. Malgré des difficultés normales, l’Uruguay semble en voie de remporter son pari. La méthode uruguayenne serait même celle à suivre, notamment par le gouvernement Trudeau, estiment des experts. Ce faisant, le Canada pourrait devenir à son tour un modèle pour le reste du monde, affirme Line Beauchesne, professeure au Département de criminologie de l’Université d’Ottawa.

 

« Le modèle uruguayen est observé de près à l’échelle internationale, car à ce jour, c’est le plus complet en matière de régulation, allant de la graine à la consommation du cannabis, et touchant à l’ensemble des usages de cette drogue », dit-elle au Devoir.

L’important, pour casser le marché noir, est de garder les prix bas. Pour cette raison, l’Uruguay a résisté à la tentation de taxer le cannabis.

L’experte a livré vendredi une présentation devant des élus fédéraux, à Ottawa. Elle leur a dit qu’ils ont une lourde responsabilité. « Il est important que le Canada soit un modèle dans cette légalisation du cannabis et non une “ expérience ” de plus à celles qui existent déjà. La déclaration de la ministre de la Santé publique à l’UNGASS [session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies sur la drogue, tenue la semaine dernière] laisse bon espoir que nous saurons être un bon modèle, même si ce sera très complexe à accomplir », a indiqué Line Beauchesne aux élus canadiens. La professeure nous a remis sa présentation PowerPoint.

 

« Si nous sommes un modèle, plusieurs autres pays emboîteront le pas et nous deviendrons un moteur de changement à l’international », a-t-elle précisé.

 

Une trêve dans la « guerre »

 

La fumée de pot plane plus ou moins légalement depuis quatre décennies en Uruguay, où le cannabis a été décriminalisé dans les années 70 (avant la légalisation en décembre 2013). L’Amérique latine a renoncé depuis longtemps à la « guerre totale » contre les drogues prônée notamment par Washington. Le Paraguay, la Colombie, le Pérou, le Chili, le Brésil, l’Argentine et le Mexique ont décriminalisé les drogues, à divers degrés, entre 1988 et 2009, indique Line Beauchesne.

 

Le premier souci de l’Uruguay et des États voisins est de mettre fin à la violence liée au trafic de drogue. Pour y arriver, le régime du révolutionnaire de « Pepe Mujica » s’est assuré de garder le cannabis à un prix très bas — 1 $ le gramme —, pour que les criminels se désintéressent du trafic de la drogue. Pour rassurer les pays voisins, l’Uruguay met aussi tout en oeuvre pour éviter les surplus de production, qui risquent d’envahir le marché par le biais du crime organisé.

 

L’État a formé un comité national d’experts chargé de réfléchir au meilleur modèle de légalisation. Il a ainsi créé un organisme national qui supervise toutes les étapes de la mise en marché du cannabis, de la culture à la vente.

 

Les citoyens de 18 ans et plus ont le droit de faire pousser six plants femelles en fleurs. Ils doivent s’inscrire à un registre leur donnant le statut légal de cultivateurs. À ce jour, les amateurs de pot font pousser eux-mêmes la majorité du cannabis consommé en Uruguay, malgré la porte ouverte à d’autres modes d’approvisionnement.

 

Les gens peuvent ainsi acheter un peu moins de 10 grammes par semaine (480 grammes par année) auprès d’une pharmacie ou d’un club de cannabis autorisé. Ces clubs privés, inspirés du modèle en vigueur en Espagne, peuvent regrouper entre 15 et 45 personnes qui s’organisent pour cultiver leur pot. Ces clubs ont le droit de cultiver 99 plants dans des jardins communautaires.

 

Ces lieux hautement contrôlés par une lourde bureaucratie sont peu populaires à ce jour : à peine une vingtaine de clubs de cannabis sont en voie de certification, indique Line Beauchesne.

 

La légalisation permet aussi la culture de marijuana par des producteurs privés regroupés dans une Fédération des cultivateurs de cannabis. Comme au Canada, où les producteurs de pot thérapeutique se trouvent sous une haute surveillance des autorités, les producteurs de l’Uruguay doivent obéir à des normes strictes de qualité et de sécurité.

 

« L’important, pour casser le marché noir, est de garder les prix bas. Pour cette raison, l’Uruguay a résisté à la tentation de taxer le cannabis. Au Canada, il faudra éviter de faire les mêmes bêtises qu’avec le tabac, qui est beaucoup trop taxé. Les gouvernements sont assoiffés de taxes », affirme Line Beauchesne.

 

Cannabis au volant

 

Comme la légalisation vise à « réduire les méfaits », l’Uruguay a interdit la promotion du cannabis et a réglementé l’étiquetage et la vente au détail. Une vaste campagne contre le cannabis au volant fait aussi partie du plan de légalisation.

 

« Le Canada doit régler tout de suite la question du cannabis au volant, avant la légalisation. C’est primordial. Il existe une façon simple de le faire : il s’agit d’interdire la conduite avec les facultés affaiblies, que ce soit par l’alcool, le cannabis, les médicaments ou la fatigue. Au moins 15 % des accidents de la route sont dus à la fatigue », dit Line Beauchesne.

 

Un des plus grands défis de la légalisation du cannabis au Canada sera de créer une synergie entre Ottawa, les provinces et les territoires, qui devront tous jouer un rôle. Le gouvernement fédéral donnera le ton en énonçant les grands principes, mais la mise en oeuvre de la légalisation sur le terrain relèvera en bonne partie des provinces, rappelle la professeure de l’Université d’Ottawa.

 

Qui vendra le cannabis ? La Société des alcools du Québec ? Les pharmacies ? D’autres détaillants ? Quelles seront les heures d’ouverture ? Quel sera le niveau de taxation ? Dans un monde idéal, Ottawa dicterait les grandes lignes du projet. Les provinces s’y conformeraient, mais la légalisation sera sans doute à géométrie variable, estime Line Beauchesne.

 

« Les provinces peuvent détruire la politique de légalisation. Ça paraît simple de légaliser le cannabis, mais ça ne l’est pas. »

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