La fin du «pot» en pot?

La légalisation de la marijuana ne garantira pas nécessairement la fin de la production « artisanale » de cette herbe. Que la culture à des fins personnelles soit autorisée par Ottawa ou pas, certaines personnes qui aujourd’hui font pousser leur pot entendent bien continuer à l’avenir.

 

Alfred* vit dans la grande région d’Ottawa-Gatineau. Depuis de nombreuses années déjà, il cultive quelques plants de cannabis pour sa consommation personnelle et celle de quelques copains. On ignore encore si le gouvernement de Justin Trudeau, en légalisant cette drogue, autorisera les citoyens à en faire pousser eux-mêmes (comme en Uruguay, au Colorado, en Oregon et en Alaska) ou s’il l’interdira (comme dans l’État de Washington). Mais peu importe la décision, Alfred continuera ses activités « agricoles ».

 

« Je ne vais pas payer 5 ou 10 $ le gramme de pot alors que le mien me coûte environ 0,10 $ à produire ! » lance-t-il au Devoir. Les tribunaux ont récemment invalidé l’obligation qui était faite aux malades de se procurer leur marijuana thérapeutique auprès de fournisseurs accrédités par Ottawa justement pour une raison de prix : le gramme thérapeutique (qui doit être produit en respectant d’onéreuses mesures de sécurité) se vend entre 6 $ et 10 $. La compagnie Tweed offre une variété moins puissante à 5 $.

 

Alfred fait en général pousser entre cinq et dix plants par année. Son investissement annuel atteint, dans le pire des cas, les 150 ou 200 $ par année : « J’achète deux poches de ProMix, j’ajoute généralement du fumier de crevettes et de l’engrais pendant l’année. » Les plants ne coûtent que 5 $ chacun. Avec tous ces fortifiants, chacun produit au moins 200 à 300 grammes pour une production annuelle d’environ 1400 grammes de cannabis (50 onces). Sans compter les généreuses galettes de hachisch extrait des feuilles…

 

Après avoir prélevé sa part personnelle, Alfred fournit quelques-uns de ses amis proches et réussit à se faire un revenu d’appoint de quelques milliers de dollars par année. Le retour sur l’investissement est plus qu’intéressant. « Mes amis m’aident pendant la saison [surtout pour extraire le hachisch à l’automne]. Je ne leur vends pas cher, mais c’est certain que je fais de l’argent avec ça. Parce que c’est moi qui prends tous les risques. »

 

Pour Alfred ou ses amis, il restera encore beaucoup plus rentable de produire le pot eux-mêmes que de s’approvisionner auprès des détaillants accrédités. « Je pense que ça va avoir un effet à long terme, prédit-il. Les plus jeunes seront moins susceptibles de se lancer là-dedans désormais parce que ça va être disponible légalement. Donc d’ici 20 ou 30 ans, il n’y aura presque plus de monde comme moi. »

 

Alfred par ailleurs aime bien l’idée de produire sa propre herbe. « C’est de l’agriculture locale. Je sais où il est cultivé, je sais ce que j’ai mis dedans. »

 

Cet argument de la culture locale est repris par Julien*, qui a longtemps fait pousser en Outaouais quelques plants, pour sa consommation personnelle et pour faire des dons à des amis. Comme il préconisait la culture non supervisée en forêt (avec les risques de pertes à cause d’heureux randonneurs ou de chevreuils gastronomes) ou la culture en pot, sa production était réduite. « C’est l’fun de faire du jardinage et ça fait économiser des sous ! » lance Julien à propos de la culture à domicile. « Il y a aussi le plaisir de le voir grandir. » Selon lui, la légalisation « ne va pas changer grand-chose de ce côté-là ».

 

*Noms fictifs

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