Citoyennes de troisième zone

Tous les indicateurs le confirment : les femmes autochtones sont trois à quatre fois plus susceptibles que les autres femmes de subir de la violence, physique ou sexuelle, ou d’être assassinées. Et pendant que l’on cherche les coupables de cas précis qui ont réveillé l’opinion publique, les causes plus profondes de cette détresse refont aussi surface. Le sous-financement des programmes sociaux et la discrimination systémique, deux questions liées, figurent au banc des accusés.

 

Ghislain Picard, grand chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, l’a admis sans équivoque lors de sa sortie de mardi : « On reconnaît que le climat social au sein de nos communautés est loin de refléter l’idéal, mais on n’a pas les ressources nécessaires pour procéder à ce vaste chantier. »

 

Pour Stéphane Grenier, le sous-financement des programmes sociaux dans les communautés autochtones est une évidence. Ce professeur de travail social à l’UQAT a une expérience terrain de la réalité autochtone, notamment à travers le refuge La Piaule de Val-d’Or.

 

Le chercheur raconte que, pour une étude en travail social, il a tenté de trouver des jeunes Algonquins d’environ 16 ou 17 ans qui n’auraient jamais été placés en foyer d’accueil par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). « On n’en a pas trouvé. » Il y a selon ses données aujourd’hui plus d’autochtones placés hors des communautés qu’au temps des pensionnats.

 

Le rapport avec les femmes autochtones ? Les conditions de vie et « le faible capital social » des communautés créent des terreaux fertiles à la violence ou rendent très difficile de s’extirper de situations périlleuses. « Une discrimination structurelle », dit Stéphane Grenier, à cause du sous-financement des services, qui entrecroise une potentielle « discrimination systémique ».

 

La question de la pénurie de logements dans les réserves a par exemple une incidence sur la dénonciation de la violence conjugale par les femmes autochtones. Celles-ci n’étant pas assujetties au droit de la famille québécois, elles n’ont pas de protection juridique pour obtenir l’usage exclusif du lieu de résidence en cas de séparation. Elles sont donc placées devant un dilemme, car dénoncer de la violence conjugale peut signifier devoir quitter la communauté, faute d’un autre logement disponible.

 

Si la Commission de la protection des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) n’a pas statué sur la question précise du groupe des femmes autochtones, Renée Dupuis, l’une de ses vice-présidentes, explique que la discrimination systémique est « la somme des effets d’exclusion disproportionnés qui résultent de préjugés ou stéréotypes, mais aussi de politiques et de pratiques ». Le racisme et le sexisme s’insinuent dans les institutions, même dans des normes en apparence neutres.

 

Une cause a d’ailleurs été portée devant l’équivalent fédéral de la CDPDJ, sur le sous-financement des services de protection de la jeunesse. C’est donc dire que les instances chargées de faire respecter l’égalité entre tous se préoccupent du sort des femmes autochtones.

 

Autre signe que des amendements législatifs restent à entreprendre, la Cour supérieure du Québec a reconnu en août dernier que la discrimination fondée sur le sexe persiste pour les femmes autochtones et leurs descendants en quête d’un statut. Avant 1985, elles perdaient carrément leur statut lorsque mariées à un non-autochtone. Malgré des modifications subséquentes, les zones d’ombre subsistant faisaient en sorte que de mariage mixte en mariage mixte, le statut se « diluait » plus rapidement pour la descendance de femmes avec le statut d’Indiennes.

4 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 31 octobre 2015 10 h 38

    Voeux pieux

    Il y a beaucoup de voeux pieux dans le discours journalistique et politique concernant les autochtones. La pauvreté, l'ignorance et le chômage massif engendrent les problèmes sociaux et la criminalité. Les exemples, que ce soit chez les Noirs des ÉU, dans les infâmes "banlieues" européennes, les bidonvilles d'Afrique ou d'Amérique latine, sont convaincants. Or, il n'y a pas, et il n'y aura jamais d'économie productive et payante dans ces réserves situées aux limites Nord des zones habitables. La seule façon par laquelle les autochtones pourraient devenir productifs et prospères tout en restant entre eux, pour présumément garder leur culture, serait qu'on leur "donne" une province entière, disons le Manitoba ! (Comme les francophones ont le Québec). Sinon, il faut qu'ils sortent des réserves et, comme les immigrants, refassent leur vie à Drummondville ou Vancouver où il y a de l'emploi et de bonnes écoles. Les Noirs américains supposément libérés de l'esclavage mais restés dans le Sud profond n'avaient d'autre choix que de travailler comme ouvrier exploité chez leur ancien maître. Ceux qui sont partis travailler dans les grandes villes industrielles ont amorcé leur libération véritable, même si elle n'est pas terminée.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 1 novembre 2015 03 h 41

      Intéressant votre idée de donner aux autochtones une province à eux, comme le Manitoba...Mais les communautés autochtones sont dispersées à la grandeur du Canada...Devra-t-on alors faire une grande opération du type grand dérangement ? Je ne suis pas sûr que ces mêmes communautés accepteront cette solution...L'autre solution serait de leur faire une place honorable à l'intérieur des provinces qu'elles habitent actuellement et leur donner droit au chapître...Faire en sorte qu'elles se prennent en main elles-mêmes sans trop d'ingérences politiques extérieures...Cesser de forcer leur soumission aux seules prérogatives dictées par les Blancs...

  • Hélène Gervais - Abonnée 1 novembre 2015 05 h 51

    Je me suis toujours demandé ...

    pourquoi les réserves existaient. Qu'est-ce que ça rapporte aux familles autochtones d'y demeurer? Je comprends très bien et accepte très bien qu'ils ont droit à des territoires de chasse, ou autres vu qu'ils sont les premières nations. Mais s'ils vivaient parmi nous, qu'est-ce que ça leur enlèverait? Il me semble que leur vie serait plus facile, rien ne les empêche d'avoir un camp sur leur territoire et d'y aller quand ils veulent, mais de vivre ensemble, sans les réserves, nous permettrait de nous côtoyer, il me semble qu'il y aurait moins d'injustice, surtout envers les femmes et les enfants.

  • Claude Gélinas - Abonné 1 novembre 2015 10 h 53

    Conférence fédérale-provinciale !

    Après tant de rapports déposés rapidement sur les tablettes, pourquoi ne pas organiser en priorité une rencontre fédérale provinciale visant à mettre en application les recommandations contenues dans ces rapports. Et cette fois, un programme qui ne sera pas supprimée comme l'a fait Stephen Harper.