Électrochoc de Val-d’Or à Québec

La ministre Lise Thériault s’est émue aux larmes lors du point de presse de vendredi matin.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne La ministre Lise Thériault s’est émue aux larmes lors du point de presse de vendredi matin.

Des femmes battues, humiliées et même agressées sexuellement par des policiers : le reportage de Radio-Canada sur le sort des autochtones de Val-d’Or a provoqué une onde de choc dans tout le pays. Les appels à la tenue d’une enquête publique se multiplient, tant à Québec qu’à Ottawa.

 

La ministre Lise Thériault, émue jusqu’aux larmes, a confié au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) la suite de l’enquête criminelle sur huit policiers de la Sûreté du Québec (SQ) soupçonnés d’avoir agressé des femmes autochtones de l’Abitibi. La SQ, qui a enquêté jusqu’à ce jour sur ses propres policiers, s’apprête à transmettre des dossiers au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), a indiqué le gouvernement.

 

La SQ a enquêté sur 14 événements impliquant huit policiers entre 2002 et 2015. Douze personnes ont porté plainte. Les policiers visés par les allégations d’agression ont été suspendus vendredi matin et doivent rester chez eux, selon Guy Lapointe, porte-parole de la SQ. Une nouvelle directrice, la capitaine Ginette Séguin (qui n’est pas originaire de l’Abitibi), a été nommée au poste de la SQ à Val-d’Or.

 

« La SQ estime que ces comportements allégués sont complètement inacceptables, a dit M. Lapointe. Aussitôt qu’on a eu des informations selon lesquelles il y avait des allégations, on a agi immédiatement. »

 

Les partis d’opposition jugent la réponse du gouvernement Couillard nettement insuffisante. Ils réclament que l’enquête sur les policiers de Val-d’Or soit confiée au Bureau des enquêtes indépendantes, créé sous l’impulsion du Parti québécois. « Est-ce que le premier ministre considère que des enquêtes de la Sûreté du Québec sur ses propres policiers seront de nature à rassurer la population ? […] Une enquête indépendante est la seule chose à faire pour rétablir la confiance du public », a dit le chef péquiste Pierre Karl Péladeau.

 

Le premier ministre Philippe Couillard a écarté cette requête de l’opposition. « Le Bureau d’enquêtes indépendantes n’est pas encore en place, n’est pas encore fonctionnel. Je pense qu’on aurait été blâmés si on avait dit à cette Assemblée : bien, on va attendre que le bureau soit en place pour commencer l’enquête », a-t-il dit.

 

Une enquête interne a été entreprise par la Sûreté du Québec à la mi-mai, quand le ministère a été informé des allégations. La ministre Thériault a dû justifier les délais qui se sont écoulés. « Je n’avais pas de noms de femmes, je n’avais que des allégations, c’est ce qui a été porté à ma connaissance ! On n’aurait pas pu faire plus ! » a-t-elle déclaré, en se défendant d’avoir été insensible en mai.

 

Climat de peur

 

Le reportage de l’émission Enquête a semé la consternation au pays. Des femmes autochtones ont raconté avoir été victimes d’une série de crimes — et depuis longtemps — par des policiers de la SQ du détachement de Val-d’Or. Une jeune femme a expliqué avoir été forcée de faire des fellations à au moins sept policiers, au fil des ans. Ils l’emmenaient sur un chemin isolé, lui donnaient de la bière et lui demandaient des faveurs sexuelles. Elle était payée 200 $, soit « 100 $ pour le service et 100 $ pour que je ferme ma gueule ».

 

Une autre femme aurait été abandonnée sur un chemin près de l’aéroport, en pleine nuit par une température arctique. Un policier a cassé des bouteilles de bière dans le sac à main de la victime, a détruit son téléphone mobile et a jeté les souliers de la femme dans la neige. Une autre femme a raconté avoir été agressée sexuellement par un policier en plein poste de police.

 

La police est aussi montrée du doigt pour être restée les bras croisés durant des mois après avoir appris la disparition de Cindy Ruperthouse, une autochtone de 44 ans qui n’a pas été revue depuis le printemps 2014. Ses parents, Johnny Wylde et Emily Ruperthouse, ont eux-mêmes mené l’enquête sur la disparition de leur fille. Ils n’avaient reçu aucun appel téléphonique des policiers avant que l’équipe d’Enquête se pointe en Abitibi. Toutes ces histoires ont créé un climat de peur et de méfiance chez les autochtones.

 

La pointe de l’iceberg

 

Ce drame n’a rien de surprenant pour Carole Lévesque, professeure à l’Institut national de recherche scientifique (INRS), Centre urbanisation, culture et société. Elle travaille depuis 1972 auprès des autochtones. « Ça fait longtemps qu’on voit des manifestations claires de mépris envers les autochtones. Ce scandale nous permet de constater la faillite d’un système de politiques publiques calqué sur celui du reste des Québécois, mal adapté aux réalités autochtones. Ça laisse la porte ouverte à toutes sortes d’abus », dit-elle en entrevue au Devoir.

 

Les Cris et les Inuits ont remporté des succès au fil des traités négociés avec les gouvernements, dont la Convention de la Baie-James, qui accorde des revenus importants et des emplois aux autochtones en échange du développement de l’hydroélectricité. Mais ces victoires ne doivent pas faire oublier la « tragédie » des autres communautés — notamment les Amérindiens qui vivent dans les villes, et qui représentent 60 % des autochtones du Québec, rappelle Carole Lévesque.

 

Elle cite des chiffres inquiétants : le taux de natalité des autochtones est trois fois supérieur à celui du reste de la population ; le taux de grossesse chez les adolescentes, 18 fois plus élevé ; et le nombre de familles monoparentales dirigées par des femmes, cinq fois plus élevé que dans le reste du Québec.

 

La tenue d’une enquête publique ne doit pas empêcher les gouvernements d’agir rapidement contre le triste sort réservé aux autochtones, selon la professeure. « Dès demain matin, on peut accorder davantage de ressources aux centres d’amitié autochtone, qui font un remarquable travail de terrain, dit-elle. Toute cette histoire n’aurait pas été révélée sans le Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. On peut s’attendre à ce qu’il y ait d’autres témoignages de sévices, et pas seulement à Val-d’Or. Il faut s’assurer que les victimes sont accueillies par un système d’entraide rassembleur. Ça donne des forces. »

 

Édith Cloutier, directrice générale du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or, a réclamé de façon « urgente » une enquête gouvernementale sur le cas spécifique de Val-d’Or, ainsi qu’une commission d’enquête indépendante sur les femmes disparues ou assassinées. « Ne pas agir, c’est se rendre complice », a plaidé Mme Cloutier.

 

Le chef de la première nation Abitibiwinni, David Kistabish, a lui aussi pressé le premier ministre désigné Justin Trudeau de mettre en oeuvre « dès maintenant » sa promesse d’instaurer une commission d’enquête publique sur les 1200 femmes autochtones disparues ou assassinées. « Je suis perturbé. Comme père de famille, je suis dégoûté. Comme Algonquin, je suis blessé. Comme chef, je suis choqué », a-t-il tranché.

 

M. Kistabish a souligné que le Québec avait également ses responsabilités dans ce dossier. Il faut « faire le point, de nation à nation ». « Comme leader de ma communauté, je ne resterai pas les bras croisés, et je ne vais pas rester invisible […]. M. Trudeau, M. Couillard, je vous demande de passer aux actes », a-t-il déclaré.

39 commentaires
  • Pierre Cantin - Abonné 24 octobre 2015 02 h 54

    Plutôt ironique...

    La police qui enquête sur des «confrères» !
    Pénible !

  • Yves Petit - Inscrit 24 octobre 2015 06 h 29

    La porte

    J'espère vivement que tous les policiers impliqués dans ces crimes seront congédiés prestement et qu'ils feront de la prison pour ces comportements innaceptables et honteux.

    • Sylvain Rivest - Inscrit 24 octobre 2015 10 h 29

      c'est plus profond que ça... Le racisme en région n'est pas qu'une affaire d'immigrant. Je connais des gens vivant en région qui sont très raciste envers les autochtones. En fait, ce racisme a pris naissance avec l'envahissement des anglais lors de la conquête. Sachant que nous étions très lié avec les communautés autochtones ils ont divisé pour mieux régner. En fait, le racisme envers les autoctones était tel qu'a comparer avec les noirs les 'indiens' étaient des sous-homme.

      Ce que les communautés sont devenus nous en sommes responsables collectivement, malgré que je croie que c'est plutôt les anglais qui en sont responsables. Mais puisque nous n'avons pas su comment maintenir notre lien avec ces peuples nous sommes aussi fautif.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 25 octobre 2015 21 h 43

      Les angais a Tere-Neuve tiraient sur les autochtones comme a la chasse aux lievres tellement qu'ils les ont exterminésCe qui et qu ont-ils fait aux Metis de Louis Riel et a lui-meme.Et le Quebec bashing ca vient de qui?Ce qui n excuse en rien nos protecteurs les policiers du Quebec. J-P.Grisé

  • Marcel Lemieux - Abonné 24 octobre 2015 07 h 00

    Nos sœurs et frères Autochones sont- ils les Roms d'Amerique? Ces actes de barbarie devront être soumis à un tribunal international comme un genocide.

  • Yvon Pesant - Abonné 24 octobre 2015 07 h 06

    Pour qui la peine?

    D'abord, il est à se demander si madame la ministre Thériault pleure depuis cinq mois sur le triste sort de ces femmes autochtones. On peut aussi se demander si elle pleure, en cette fin octobre, parce que c'est finalement l'émission Enquête qui met au grand jour la chose qu'elle sait depuis le mois de mai dernier. Cela la faisant si mal paraître aux yeux de toute la population québécoise et plus encore.

    Mais surtout, il faut se demander si les agents de la SQ mis en cause dans cette pénible histoire auraient agi différemment si les personnes ainsi traitées par eux avaient été des femmes blanches de peau. Poser la question, c'est beaucoup y répondre. Il y a un mot pour ça. Racisme.

    Depuis 2002 sinon plus avant, on serait porté à le croire, que semblables exactions sont connues au sein des forces de l'ordre et que la confrérie s'est tue. Pourquoi? Par solidarité avec des collègues de travail abuseurs? Alors, pour qui la peine, madame Thériault? Et de quelle ampleur? Car, de toute évidence, il y a bien plus que huit personnes fautives dans cette histoire. Et j'espère bien que nous n'aurons pas affaire à une enquête bâclée pour couvrir le flagrant laxisme des unes et des autres.

    • Robert Beauchamp - Abonné 24 octobre 2015 12 h 27

      Des pleurs du plus mauvais effet après 5 mois. Il nous faut une enquête publique de toute urgence afin de dépolitiser le dossier d'abord, et qui ensuite serait serait révélatrice des traitements subis par les uns et des conditions de travail des autres. Au final, discriminer le vrai du faux, sanctionner les fautifs, adopter un plan de réinsertion sociale pour certaines populations en difficulté et outiller adéquatement les intervenants sociaux et policiers.

  • Hélène Gervais - Abonnée 24 octobre 2015 07 h 48

    Comment se fait-il ...

    que ça ait pris 5 mois, et surtout l'émission ENQUÊTE pour que la ministre fasse quelque chose? Elle a beau dire et répéter que tous les éléments n'y étaient pas, pis après? C'est grâce à ce reportage, et à la confiance que les femmes ont accordée à la journaliste, que cette enquête a eu lieu. Merci pour tous ceux qui y ont travaillé. Quant à la ministre, ses larmes de crocodile je n'y crois aucunement.

    • Jean Morissette - Abonné 24 octobre 2015 10 h 04

      Je crois plutôt aux larmes de crocodile de la ministre. Elle pleurait toute son incompétence sur ce dossier scandaleux et très important.