Haro sur le profilage numérique des enfants

Un nouveau rapport témoigne des effets par fois pervers induits par la numérisation de l’activité humaine.
Photo: Getty Images Un nouveau rapport témoigne des effets par fois pervers induits par la numérisation de l’activité humaine.

Préoccupations ! Au terme d’une troisième analyse d’applications pour appareils mobiles et sites Web populaires auprès des enfants, le Commissariat à la protection de la vie privée s’inquiète de la trop grande quantité d’informations personnelles collectée sur ces internautes mineurs, tout comme de l’impossibilité pour les enfants et leurs parents de s’en soustraire facilement. Dans la foulée, l’organisme fédéral, de concert avec 28 autres gardiens de la vie privée à travers le monde, appelle à la responsabilisation des concepteurs, au nom de l’enfance et du respect de l’intimité des enfants.

 

Dans les univers numériques, « on peut se demander s’il est approprié de suivre des enfants […] à des fins de [profilage] publicitaire », a résumé mercredi Daniel Therrien, commissaire à la protection de la vie privée du Canada, à l’occasion du dévoilement des données sur cette troisième analyse de services en ligne pilotée par le Global Privacy Enforcement Network (GPEN). Le Commissariat canadien en fait partie. « Trop de concepteurs recueillent des renseignements particulièrement sensibles auprès des enfants, comme des photos, des vidéos et le lieu où [ils] se trouvent et permettent souvent que ces renseignements soient affichés, alors qu’il y a, de toute évidence, des façons d’éviter cette pratique. »

 

1500 lieux numériques étudiés

 

Entre le 11 et le 15 mai dernier, la coalition internationale, composée de 29 organismes de défense des libertés individuelles et de la vie privée dans 21 pays, a passé au crible la Toile et ses ramifications vers les téléphones dits intelligents et tablettes tactiles. But ? Mesurer la collecte des données personnelles auprès des enfants sur les sites, et par les applications, les ciblant directement ou étant simplement très populaires auprès des jeunes. Des sites dédiés aux blocs Lego, à Barbie, des réseaux sociaux pour ados ou enfants comme Gurl ou Moviestar Planet tout comme les sites de Taylor Swift, Justin Bieber et One Direction étaient, entre autres, dans le panier.

 

Le bilan ne laisse guère place à l’interprétation. Les deux tiers (67 %) des quelque 1500 lieux numériques étudiés recueillaient en effet des données sur leurs jeunes visiteurs ou usagers, données parfois jugées « sensibles » par le commissariat : photos ou vidéos d’eux, numéro de téléphone ou adresse physique, décline l’organisme fédéral dans son rapport diffusé sur son site Internet. Pis, trois quarts des applications et sites Web examinés n’offraient même pas de moyens pour supprimer les informations personnelles liées à un compte d’utilisateur et à peine 14 % d’entre eux permettaient aux parents d’ajuster les paramètres de sécurité et de protection de la vie privée de leurs enfants, des pratiques « qui soulèvent une foule de questions sur les atteintes possibles à la réputation et au bien-être » de ces jeunes internautes, indique M. Therrien.

 

Fait à noter : 41 % des espaces en ligne soumis à l’analyse « ont suscité un malaise » chez les personnes chargées d’en étudier la mécanique de collecte de données personnelles, indique le rapport, et ce, parce que ces données permettant le profilage des enfants à des fins commerciales étaient partagées avec des tiers ou parce que l’usager pouvait être redirigé de manière plus ou moins discrète vers un autre site ou une autre application collectant également des informations sur l’usager.

 

Effets pervers

 

Pour le chercheur André Mondoux, professeur à l’École des médias de l’UQAM et spécialiste des données massives et de la surveillance en format numérique, ce rapport témoigne une nouvelle fois des effets pervers induits par la numérisation de l’activité humaine. « Dans la dynamique du big data [cette collecte massive d’informations dans les univers numériques afin de déduire et d’anticiper avec précision des comportements], on ne fait désormais plus de discrimination entre les individus qui, dans les réseaux numériques, sont réduit à une seule dimension : la donnée qu’ils représentent, dit-il. Cette perspective totalitaire et de la totalité [des données à analyser] fait que l’on ne se soucie plus de savoir si derrière cette donnée, il y a un enfant ou pas, et on doit remercier les organismes de protection de la vie privée de tirer à nouveau la sonnette d’alarme » en forçant la réflexion sur l’importance du respect de l’intimité des internautes, particulièrement celle des jeunes internautes, forcément plus vulnérables, selon lui.

 

Le travail de sensibilisation n’est d’ailleurs pas une sinécure. En 2008, le Commissariat à la protection de la vie privée, conjointement avec d’autres organismes du genre, avait adopté une résolution demandant à l’industrie du numérique de limiter, voire de bannir leurs intrusions dans l’intimité des enfants. Un appel qui, sept ans plus tard, ne semble pas avoir été parfaitement entendu.

67%
Les deux tiers des applications et des sites Web examinés par la coalition internationale recueillaient des renseignements personnels auprès des enfants
2 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 3 septembre 2015 07 h 25

    Big Brother ou Terminator ?

    Les visions d'horreur que cette situation fait entrevoir sont. il me semble, suffisants pour exiger des mesures drastiques face aux collecteurs d'information.

    Ces enfants dont on peut suivre la démarche tant de consommation que philosophique, puis politique et en fait en tout, seront bientôt des adultes.

    Des adultes ? Voire! Nous sommes déjà pour l'immense majorité totalement infantilisés, classés, étudiés comme des microbes sous le microscope. Aux moindres de nos pensées et gestes il y a en batterie mille moyens pour incliner nos intentions vers celles des marketeux et autres spécialistes.

    La fiction n'est pas de mise ici.

    Nous vivons dans une période où il est extrêmement facile de reconstituer la vie de quiconque. Pour être plus précis, de quiconque sauf les personnages publics qui ont un rôle dans cet état de fait. Pourtant, ce sont eux qui acceptent d'être publics, pas nous!

    J'aimerais vois la réaction de l'un de nos premiers ministres, ou chefs d'entreprise de téléphomie, si leurs plus petites habitudes étaient étalées au grand jour.

    Voyeurisme ? Je déteste les procès d'intention mais là, difficile de ne pas supputer.

    "On" sait quel papier de toilette j'utilise, mais aussi quels sont les héros que mes enfants suivent, ce qu'ils disent quand ils sont en colère contre leurs parents (non, je ne veux pas le savoir! Ils ont des droits), qui sont leurs amis et pourquoi.

    "On" le saura encore mieux quand ils seront en âge de voter.

    Le pire est probablememt que nous n'aurons ni Big Brother, ni Terminator, mais un amalgame des deux justifié par l'efficacité et la sécurité de quelques-uns, très humains et donc très stupides parfois, comme moi.

    L'autre pire est... "on" le sait déjà pour moi et je n'y puis strictement rien.

    Question bête : où est la démocratie ?

    Ah! C'est ce que je pensais. On va oublier les mesures drastiques, "ils" ont raison en tout déjà.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 3 septembre 2015 10 h 12

    Qu'en dis le ministre Blais?

    .... je suis curieuse d'entendre la réaction du ministre Blais, lui qui s'indignait il y a 2 jours que les parents politisent leurs enfants en faisant des chaînes humaines autour des écoles...