Urgence philosophique

Frédéric Bouchard, premier titulaire de la chaire Ésope en philosophie de l’Université de Montréal
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Frédéric Bouchard, premier titulaire de la chaire Ésope en philosophie de l’Université de Montréal

Ce n’est pas banal. Un don anonyme de 1,5 million de dollars vient de donner vie, à la demande expresse du donateur, à un nouvel espace d’étude et de réflexion philosophique au Québec : la chaire Ésope en philosophie de l’Université de Montréal qui souhaite, entre autres choses, mettre la pertinence de ce champ de la connaissance davantage au diapason avec les préoccupations du présent. Le philosophe des sciences Frédéric Bouchard en est le premier titulaire.

Beau temps pour les apparences et les faux-semblants. La contraction du temps induite par les technologies, l’urgence d’agir pour enrayer les dérives environnementales, les mutations sociales et économiques, tout comme leurs conséquences forcément improbables, donnent aujourd’hui un terrain propice aux manipulateurs de tendance, exploiteurs d’opinion ou tourneurs de coins ronds, à des fins politiques, idéologiques ou économiquement intéressées.

 

Le présent fait apparaître de drôles de travers, que la philosophie, s’immisçant un peu plus dans les discours publics, les champs d’expertise ou les lieux où on ne l’attend pas, pourrait aider à mieux mettre au jour et à contourner, croit Frédéric Bouchard, qui vient de prendre la barre de la toute nouvelle chaire Ésope en philosophie de l’Université de Montréal. L’espace voit le jour en cette rentrée 2014 dans la foulée d’un don anonyme substantiel fait au département de philosophie de l’institution avec comme seule contrainte qu’il serve à stimuler l’étude et la recherche philosophique dans le cadre d’une chaire nommée en mémoire, étrangement, d’Ésope, écrivain grec, plutôt que philosophe. Il a vécu en 620 avant notre ère. Il est le père de la fable comme genre littéraire.

 

« La philosophie, depuis les Grecs, nous met en garde contre les apparences, contre le premier niveau d’apparence des choses, dit M. Bouchard, rencontré dans le décor oscillant entre suranné et classicisme d’un bureau d’université. Elle nous aide à ne pas tomber dans le panneau », et peut, du coup, être utile pour comprendre une époque, un présent qui ne manque pas d’en faire apparaître autant sur les nouveaux chemins de la connaissance que dans les discours publics portant autant sur les finances publiques, l’exploitation des gaz de schiste, la protection des bélugas, les intrusions dans la vie privée. Alouette.

 

Nébuleuses et manipulations

 

Les pièges à penseurs, consommateurs, internautes, citoyens, militants, commentateurs sont aujourd’hui nombreux, croit le philosophe, et prennent forcément plusieurs formes : celle des algorithmes décisionnels, à titre d’exemple, ces formules mathématiques nébuleuses qui discriminent l’information etguident nos choix. Ce sont eux qui sondent discrètement nos clics pour faire apparaître la bonne publicité sur une page Facebook, qui organisent les choix de réponse de Google ou structurent l’info accrochée sur un fil Twitter. Ce sont aussi eux qui invitent, selon lui, à nous rappeler « qu’il faut toujours s’inquiéter de ce qui essaye de restreindre ce à quoi nous sommes exposés ».

 

L’écologie offre d’autres écueils, nourris entre autres par l’urgence et l’incertitude de certains enjeux, qui, selon M. Bouchard, justifie dans le discours public tous les moyens, face à l’urgence, et surtout l’arrondissement de quelques coins. « Face aux changements climatiques, l’aspect politique et idéologique prend le dessus face à l’urgence, avec à la clé des démarches incomplètes, des faits et des conséquences volontairement occultés qu’une démarche philosophique peut aider à éclairer ».

 

L’arme, intellectuelle, serait redoutable, en amenant ceux qui s’y frottent à « développer un système immunitaire par rapport à la connaissance », poursuit le titulaire de la chaire Ésope, qui voit dans la philosophie des sciences une façon de contextualiser la démarche scientifique pour mieux apprécier les fruits qu’elle a à nous donner, de moins les craindre, mais également de distinguer les enjeux réellement scientifiques de ceux qui sont seulement politiques. « La philosophie permet aussi de mettre le présent en perspective, de prendre ce recul nécessaire pour voir les contours des panneaux qu’on dresse devant nous dans l’espoir de nous y voir tomber. Nos choix, par la suite, sont faits en connaissance de cause. »

 

Mode interrogatif

 

Le jeune professeur, qui est sorti de la Duke University il y a dix ans avec son doctorat, estime que « toute connaissance homogène, toute concentration d’opinions similaires », sur une page Facebook, comme ailleurs, « sans être suspecte, devrait toujours mettre l’humain en mode interrogatif ». Et il compte d’ailleurs, avec la chaire qu’il dirige désormais, contribuer à la chose en posant son regard dans les prochains mois sur les nombreuses variantes des définitions de la biodiversité dans les discours public, scientifique, politique, afin de comprendre ce qu’elles incorporent et ce qu’elles excluent. Il souhaite aussi se pencher sur les bases rationnelles permettant de définir, de reconnaître et d’évaluer les experts ou encore sur le concept d’individu, dans une perspective biologique plutôt que politique.

 

Mais surtout, il va le faire en menant malgré lui une certaine résistance, en alimentant cette branche de la connaissance qui est souvent crainte et qui n’est « pas très encouragée par les différentes formes d’autorités auxquelles nous sommes soumis », dit-il. « La philo, en réfléchissant sur la démarche du pouvoir, peut le soutenir, certes, mais elle peut également le remettre en question ». Elle est aussi perçue comme un risque par ceux qui souhaitent imposer leurs vues, puisqu’elle donne aux individus des moyens « de s’affranchir des discours qu’on essaye de leur imposer », et ce, en donnant à un présent en mutation une bonne raison de faire de ce pan de la connaissance une chose un peu plus influente et dominante. Paradoxalement.

Frédéric Bouchard en 5 dates

2004 : Obtient son doctorat en philosophie à la Duke University.

2005 : Devient professeur de philosophie à l’Université de Montréal.

2005 : Reçoit une bourse pour étudier le rôle des généralisations et des tendances en épistémologie de la théorie de l’évolution.

2014 : Est élu président de l’Association canadienne de philosophie.

2014 : Est nommé premier titulaire de la Chaire Ésope en philosophie de l’Université de Montréal.
14 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 2 septembre 2014 03 h 48

    Enfin...!

    Un poing intellectuel sur l'étale des mises en marché fondées sur l'omission comme
    rhétorique.

  • Roch Yves Simard - Abonné 2 septembre 2014 06 h 41

    intéressant

  • Léopol Bourjoi - Abonné 2 septembre 2014 06 h 42

    Essentiel

    En 1956 G. Eckstein publiait «The body has a head» signifiant que le cerveau est un organe comme un autre dont la seule fonction est de faire vivre un corps, un seul à l'exclusion de tous les autres (etc.). R.Dunbar anthropologue, prétend que ce qui semble capacités intellectuelles ne sont qu'habiletés sociales limitants les possibilités empathiques à un groupe restreint d'individus comme en tribu. 149 pour Dunbar, 200 à 300 selon d'autres. Nous n'avons pas pour nature celle que nous croyons. La nature naturelle qui est nôtre n'est pas humaine. Il n'y a que culturellement que nous adoptons des comportements que nous croyons humains. Il est temps plus que temps de l'étudier. Bourjoi, Montréal. @Bourjoi

    • Carole Jean - Inscrite 2 septembre 2014 08 h 26


      Non, le sentiment empathique n’est pas fixe.
      C’est plutôt un continuum qui va du sentiment empathique fort à un sentiment empathique qui va en diminuant à mesure que le cercle s’élargit et que les possibilités d’agir en fonction du sentiment empathique diminuent.
      De plus, le sentiment empathique varie d’un individu à l’autre.

  • Louise Vallée - Inscrite 2 septembre 2014 07 h 02

    sujet de réflexion:droits des animaux

    Se nourrir,se vêtir..... en asservissant cruellement un cochon,une vache,une poule.......et en les tuant sans questionnement et sans état d'âme.Est-ce de l'aveuglement volontaire ou un automatisme conditionné par l'industrie agro-alimentaire......qui finance les chercheurs de l'Institut Vétérinaire de l'université de Montréal .????
    La science serait-elle manipulée par l'industrie?
    Qu'en est-il de la crédibilité des universitaires?

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 2 septembre 2014 09 h 48

      @ louise vallée
      Votre toute dernière question m'interpelle...et j'ajouterais "...des universités dirigées par des personnages conditionnés par leur appartenance politique..."

  • André Côté - Abonné 2 septembre 2014 09 h 11

    Un besoin urgent!

    Rafraichissant, dans notre univers où, au quotidien, les valeurs marchandes à court terme et les idiologies nous imposent leurs vérités intéressées.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 2 septembre 2014 09 h 45

      les idiologies...sic...c'était voulu ou erreur de frappe