Faire germer la justice alimentaire

Pour Éric Duchemin, l’enjeu fondamental est la justice alimentaire.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Pour Éric Duchemin, l’enjeu fondamental est la justice alimentaire.

Un sondage mené l’an dernier par la Ville de Montréal révélait que 42 % des citoyens pratiquent l’agriculture urbaine. Plus qu’une simple activité de jardinage, l’agriculture urbaine est un mouvement social qui peut servir d’outil d’éducation et de moyen d’atteindre la justice alimentaire. C’est avec ces idées en tête que quelque 200 citoyens et chercheurs participent à la 6e École d’été sur l’agriculture urbaine de Montréal qui commence ce lundi.

Créée en 2009 pour répondre à un besoin de formation — théorique et pratique — et pour permettre aux agriculteurs urbains de tous horizons d’échanger leurs savoirs, l’École d’été sur l’agriculture urbaine de Montréal est devenue un modèle d’éducation populaire dont veulent maintenant s’inspirer plusieurs institutions ailleurs dans le monde. En effet, Montréal est « en avance » dans ce domaine, assure le cofondateur de l’École Éric Duchemin, qui coordonne l’événement avec Jean-Philippe Vermette.

 

Au début de la saison estivale, Éric Duchemin, professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, était à Paris parce qu’il coorganisait les Ateliers d’été de l’agriculture urbaine et de la biodiversité qui s’y tenaient pour la première fois. C’est toutefois l’an dernier que la France voyait une première activité du genre se tenir en son territoire avec l’École thématique sur l’agriculture urbaine de Strasbourg, qui ressemblait davantage à un « colloque de chercheurs », précise M. Duchemin, ayant fait partie du comité d’organisation de l’événement.

 

Les ateliers parisiens risquent de se répéter l’an prochain, après le succès connu en juin dernier. Et bientôt, dans les années à venir, ce sera Marseille, Bruxelles, Liège, Toronto et Portland, en Oregon, qui mettront sur pied des écoles d’été en agriculture urbaine inspirées du concept montréalais.

 

Devant cet « engouement mondial » pour des formations axées sur l’agriculture en ville, la création de « réseaux » s’impose pour que les écoles se complètent plutôt que de se concurrencer, explique Éric Duchemin. Au Québec, l’Université Laval offre aussi une formation d’été sur le sujet à la mi-juillet. « J’étais conférencier [à Québec]. On a discuté de la façon dont on pourrait faire des maillages, mais aussi faire des trucs complémentaires. L’Université Laval a une faculté d’agronomie, ce serait intéressant qu’ils axent sur des questions agronomiques, ce que, nous, on ne fait pas à l’UQAM. Nous, on est vraiment “aménagement urbain”, plus axés sur les aspects de sciences humaines [de l’agriculture urbaine]. »

 

« Montréal est très dynamique. Il y a une connaissance, une réflexion sur l’agriculture urbaine, sur le lien entre agriculture et aménagement urbain beaucoup plus développé qu’ailleurs », ajoute-t-il, expliquant que c’est après leur passage à l’École d’été de Montréal qu’un professeur de l’université de Portland, en Oregon, et un de l’université Ryerson à Toronto ont décidé de créer des écoles du genre dans leur ville respective.

 

Autosuffisance alimentaire

 

Des mordus d’agriculture urbaine, assoiffés de nouvelles connaissances et de techniques à développer, il y en a. Du citoyen désireux d’optimiser sa récolte de légumes sur son balcon à l’enseignant qui veut se servir du jardinage comme outil d’éducation, les participants viennent de différents horizons. Certains d’entre eux s’inscrivent aux formations plusieurs années de suite. Des participants aux ateliers de Paris — Québécois et Français — sont donc également de la partie à Montréal cette semaine. D’où l’importance que chaque institution développe ses forces et que la formation montréalaise, avec ses 200 participants et 80 formateurs, « se renouvelle » année après année.

 

L’école d’été est bien sûr l’occasion pour chaque participant d’enrichir ses connaissances sur l’agriculture urbaine, mais aussi de réfléchir collectivement au développement de cette agriculture. La semaine de formation à l’UQAM s’ouvre justement avec une conférence sur l’autosuffisance alimentaire en milieu urbain. Concept utopique ? « Est-ce l’autosuffisance alimentaire de la ville qu’on cherche ou une certaine forme d’autonomie, une prise de conscience des besoins en milieu urbain ? », nuance Éric Duchemin. D’autant, qu’à ses yeux, l’enjeu fondamental est la justice alimentaire. « Je reviens toujours à ça : à Montréal, il y a des gens qui ne mangent pas à leur faim. […] L’agriculture urbaine vise entre autres ces personnes-là. Quand on parle d’autosuffisance, ça veut dire la production, mais aussi la transformation, la distribution et la mise en marché. »

 

Il donne l’exemple des surplus de production des jardins communautaires de la ville dont une partie finit au compost. À Montréal, on estime qu’il y a 30 % de « perte au champ ». Mauvaise organisation des cultures, paresse ou manque d’information quant à la transformation des produits et inexistance de structure pour la redistribution peuvent en être la cause. « Comment peut-on faire pour récupérer ces denrées alimentaires et les envoyer où elles vont être utiles pour la justice alimentaire ? » C’est un des objectifs de l’École d’été que d’y réfléchir.

 

Et finalement, ce sont les citoyens et les autorités municipales qui doivent faire avancer les différentes questions entourant l’agriculture urbaine. « Je pense qu’à Montréal, on est rendus à une étape où il faut lâcher les modèles “jardins communautaires/jardins collectifs” et penser à des initiatives comme des vergers urbains ou intégrer enfin les petits animaux de ferme », avance le professeur qui croit important de « trouver d’autres formules qui permettent une plus grande participation citoyenne dans le mouvement de l’agriculture urbaine ».

Éric Duchemin en cinq dates

2008: Il commence ses recherches et ses interventions en agriculture urbaine.

2009: En collaboration avec le Collectif de recherche en aménagement paysager et agriculture urbaine durable et Jean-Philippe Vermette, il cofonde l’École d’été sur l’agriculture urbaine.

2012: Il fonde le Laboratoire sur l’agriculture urbaine (AU/LAB).

2013: Il oeuvre à titre d’éditeur scientifique pour l’ouvrage Agriculture urbaine : aménager et nourrir la ville.

2014: Il codirige la série d’ouvrages sur l’agriculture urbaine pour Springer dont le premier s’intitulera : Informal Urban Agriculture : The Secret Lives of Guerrilla Gardening
5 commentaires
  • Claude Kamps - Inscrit 18 août 2014 10 h 30

    La première chose à faire et primordiale

    La première chose à faire et primordiale
    Permettre des poulalliers de 3 ou 4 poules en ville et de ce fait donner une ressource de protéine qui dors dans nos jardins.
    Il y a assez de bons poulalliers de jardin sur le marché pour le faire de façon sécuritaire.
    L'autre bon plan est d'exiger que les maisons de retraite aillent des jardins communautaires et des lapins et poules, cela donnerait une touche de retour à la terre à bien des gens qui n'ont plus grand loisirs...

  • Gilbert Talbot - Abonné 18 août 2014 11 h 39

    Aussi à Chicoutimi!

    À Chicoutimi c'est l'éco-kartier du centre-ville qui anime toute cette option pour l'agriculture urbaine et qui a d'abord développé un jardin communautaire dans la cour d'une ancienne école, où il y a aussi deux poules dans un petit poulailler. Cet été l'éco-kartier organise des 5 à 7 jardiniers où on échange conseils et trucs de jardinage urbain.

    Personnellement, j'ai planté des courges, entre autres, dans mon jardinet entre le trottoir de la rue et le solage de ma maison. Mal m'en prit, les courges ont pris toute la place et les carottes et salades ont été étouffées. Comme quoi, j'ai besoin de bons conseils et trucs en agriculture urbaine, dans des espaces si restreints!.

  • Victoria - Inscrite 18 août 2014 12 h 30

    Qu'est-il arrivé depuis un demi-siècle?

    Les plans d’urbanisme suite à la Loi. Les municipalités qui ont régi la vie perso.
    Alors les petits potagers personnels ont disparu au profit de l’asphalte et du béton et, de quelques parcs de verdure.
    Perte du savoir-faire de nos mère et grands-mères, aussi de leur conjoint respectif.
    Génération numérique en perte de connaissance pour se nourrir en cas de coup dur.

    Renverser la vapeur, tout un défi!

  • Jacques Moreau - Inscrit 18 août 2014 23 h 40

    Une nouvelle mode....

    Le jardinet dans les limites d'une grande ville ne peut être autre qu'un hobby. On peut apprendre de ce hobby, comme cultiver des fleurs, ... on peut cultiver des tomates, des radis, des carottes, etc.... mais pas pour se nourrir pour 12 mois. C'est éducatif, mais ça ne peut devenir une source de production d'aliments.

    • Frank Tang - Inscrit 19 août 2014 10 h 07

      Cela peut certainement devenir une source de production d'aliments, mais pas pour 12 mois évidement. Ayant consacré un bonne partie de mon terrain à l'agriculture, je parviens tout de même à entreposer beaucoup de betteraves et cornichons marinés, beaucoup de confitures de raisins et d'amélanches, purée de piments forts, je congèle des zucchinis, courges, brocolis, tomates, compotes, potages, sauce spag faite entièrement maison, j'ai de nombreuses herbes... en fait je suis surtout limité par la taille de mes congélateurs! Et il me reste à trouver des bonnes sources de protéines à cultiver...