Lac-Mégantic voit défiler ses accusés

Thomas Harding, Jean Demaître et Richard Labrie ont parcouru, menottes aux mains, la distance qui les séparaient du palais de justice improvisé de Lac-Mégantic.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Thomas Harding, Jean Demaître et Richard Labrie ont parcouru, menottes aux mains, la distance qui les séparaient du palais de justice improvisé de Lac-Mégantic.

Lac-Mégantic — Des policiers, quelques proches de victimes, des curieux et des médias. Beaucoup de médias. Sous le soleil de midi, mardi, ils étaient nombreux à attendre devant le centre sportif — le palais de justice temporaire — l’arrivée escortée des trois employés de la compagnie Montreal, Maine and Atlantic Railways (MMA), sommés à comparaître pour 47 chefs d’accusation de négligence criminelle ayant causé la mort.

 

Vers 14 h 10, le bourdonnement des conversations a brusquement cessé. Le fourgon cellulaire de la Sûreté du Québec s’est arrêté devant la porte. Silence. Thomas Harding, ingénieur, Jean Demaître et Richard Labrie, directeur des opérations et répartiteur, ont marché menottés jusqu’à l’intérieur, devant une foule hébétée, qui ne huait ni n’applaudissait. Moment de malaise.

 

Le retour des caméras

 

Pour les habitants de Lac-Mégantic, cette agitation et ces caméras braquées sur leur petit coin de pays, n’était pas sans rappeler les semaines suivant l’horreur du 6 juillet dernier, date où le déraillement d’un train rempli de pétrole a déclenché une explosion aux airs de fin du monde et a fauché la vie de 47 personnes. « Ça ravive des émotions », a dit Chantal Vachon, qui a perdu plusieurs amis dans la tragédie.

 

Faisant le pied de grue dehors, Raymond Lafontaine, un entrepreneur qui a perdu quatre proches, dont son fils, dans l’explosion, a tenu absolument à voir les « acteurs » de cette « pièce de théâtre ». « On a eu droit à une grosse représentation policière. Voyons donc ! Ces gens-là auraient pu venir main dans la main et ne pas être escortés par des chars blindés ! », a dit l’homme, très en verve. « Ils ont fait un gros show pour que notre âme soit en paix, car l’être humain veut toujours que son âme soit vengée. C’était une belle mise en scène. »

 

Lundi soir, la veille, les policiers lourdement armés de l’escouade tactique (SWAT) ont fait une visite-surprise aux endroits où se trouvait chacun des trois hommes pour procéder à des arrestations musclées. Les accusés ont passé la nuit au poste de police en détention jusqu’au lendemain. Peu après l’arrestation, l’avocat de Harding, Me Thomas Walsh, n’a pu parler que deux minutes à son client. Celui-ci, un résident de Farnham qui est en arrêt de travail car souffrant d’un choc post-traumatique, aurait été surpris de son arrestation. « On s’est toujours dit que la Couronne allait nous avertir avant pour qu’on ait le temps de se préparer », a dit l’avocat. « Le nombre de policiers qu’on avait aujourd’hui n’était pas nécessaire. Ce n’était pas nécessaire d’aller avec une escouade tactique, a-t-il soutenu. J’ai l’impression que c’était comme tuer une mouche avec un canon. »

 

Depuis le drame, plusieurs procès ont lieu à Sherbrooke plutôt qu’à Lac-Mégantic même. Pourquoi revenir à Lac-Mégantic ? Parce que ce qui s’est produit est majeur et qu’il était important que les accusations se fassent dans le lieu d’origine, a expliqué le directeur des poursuites criminelles et pénales, Me René Verret, à sa sortie du palais de justice. « Normalement, les accusations sont prises dans le district judiciaire où les infractions ont été commises. On voulait respecter ce principe-là. Il y a une salle d’audience aménagée ici et qui était déjà prête. »

 

La comparution

 

« La Cour du Québec, sous la présidence de l’honorable Paul Dunnigan, est ouverte ». C’est silence dans la salle d’audience. Le climat est plutôt solennel. Une trentaine de places seulement étaient disponibles, dont dix pour des journalistes. Certains proches de victimes, frustrés, ont dû attendre dehors.

 

La Couronne a proposé au préalable des conditions de remise en liberté à la défense, qui les avait jugées raisonnables. Le juge en a fait la lecture : une caution de 15 000 $, garder la paix et une bonne conduite, ne pas être en possession d’armes, demeurer au Québec, ne pas déménager à moins d’en aviser la Cour, rendre son passeport, ne pas travailler dans une compagnie ferroviaire à moins d’être en compagnie d’une personne qualifiée mise au courant des conditions.

 

Il y a possibilité que le procès se fasse devant jury, si l’un des accusés en fait la demande. L’audience aura duré 15 minutes. La date de l’enquête préliminaire a été fixée au 11 septembre.

 

D’autres coupables ?

 

Toute la journée, les conversations ont porté sur l’émoi causé par les trois accusés. S’ils sont reconnus coupables, les employés pourraient écoper d’une peine d’emprisonnement à perpétuité. Justice est-elle rendue ? « Ça ne se pardonne pas ce qu’ils ont fait. En prison, ils vont être trop bien traités », a lancé Richard Boulet, 67 ans, qui a frôlé la mort la nuit du drame.

 

Jacques Leblond n’est pas d’accord. « C’est pas juste de leur faute. Les accuser oui, les punir, oui. Mais pas à vie ! », a-t-il dit.

 

Raymond Lafontaine doute que mettre des gens derrière les barreaux soit la solution. Pour lui, le blâme va au gouvernement fédéral. « Aujourd’hui il ne se montre pas, il ne parle pas, mais on sait que c’est lui qui est responsable de la sécurité ferroviaire. »

 

Pour Denise, une employée d’entretien du centre sportif, ce n’est pas nécessairement un beau jour pour les Méganticois. « J’en entends plusieurs qui disent que ça ne va rien changer. Les vrais coupables, ils ne sont pas ici aujourd’hui », a dit cette résidante de Lac-Drolet. « C’est les grands boss, pis ils jouent au golf », a renchéri une passante du tac au tac.

29 commentaires
  • LAURENT PRADIES - Inscrit 14 mai 2014 02 h 12

    TOUS LES POUVOIRS...

    Les entreprises contrôlent tous les pouvoirs, elles ont mis main basse sur le gouvernement, tant provincial que fédéral, sur les parlements, il est logique qu'elles contrôlent la justice ... c'est en core les "lampistes" qui vont payer alors que les gros rigolent , impunis, assis sur leurs millions acquis au mépris de tout ...
    Ailleurs les gens se révoltent contre cela, en Chine, les populations se révoltent prenant les plus grands risques face à des policiers dont la violence n'a que peu de limites ... ici face à l'injustice, on se préoccupe de savoir si les millionnaires vaniteux et creux du Canadien vont passer un tour ... Il faut savoir ce qui est important dans ce bas monde

    • François Dugal - Inscrit 14 mai 2014 07 h 39

      La parodie de justice dont nous sommes les témoins impuissants démontre hors de tout doute raisonnable que la justice canadienne est une grosse farce de mauvais goût.
      Les vrais responsables portent des cravates, ils jouissent de facto de l'immunité la plus totale.

    • Bernard Leblanc - Inscrit 14 mai 2014 11 h 59

      Je suis impressionné par la réaction du peuple qui discerne bien que c’est un «show» de boucane qui nous est servi pour sauver la face des responsables des chemins de fer et par la bande de celui qui a la main dans le plat de bonbon, l'esclavagiste de MMA qui considère n’avoir aucun tord…?

  • Gilles Théberge - Abonné 14 mai 2014 02 h 58

    Encore une fois...

    Oui, encore une fois cela nous ramène aux animaux malades de la Peste de Jean De Lafontaine. Coupables? Prison à vie? Et la compagnie elle, et le gouvernement fédéral, pour ne pas dire impérial qui tergiverse et refuse de revoir les règles dont on sait maintenant qu'elles sont déficientes?

    Probablement que ces trois travailleurs seront punis sévèrement. Comme l'a prévu Lafontaine.

  • ghislaine fortin - Inscrite 14 mai 2014 07 h 10

    Victimes collatérales

    Ces trois hommes sont les victimes collatérales de l'incurie de politiciens à genoux devant les diktats de la piasse ($). Qui a déréglementé? Qui a donné l'autorisation d'un seul maître (!) à bord du train? Qui ne voulait pas payer de temps à un autre employé pour au moins le surveiller? qui a autorisé le transport de matières dangereuses non identifiées etc. etc. je suis révoltée par le sort de ces 3 hommes et de ce qu'ils ont subi lors de leur arrestation. Le pouvoir voulait faire un show de boucane pour, ont-ils sûrement pensé, faire oublier leur incurie criminelle.

    Non, tout ce qui s'est passé lors de ces arrestations nous scandalise et pointe encore plus les vrais coupables.....je suis loin d'être certaine que beaucoup de gens sont heureux de ce dénouement imbécile.

    Il y a eu 47 victimes et elles ont subi un sort injuste et tout s'est joué dans les hautes sphères pour faire économiser des $$$ à des multimillionnaires qui n'avaient rien à foutre du reste encore moins de la sécurité et c'est la faute à 3 employés obligés d'appliquer ces normes minimales exigées par leur patron??????

    Le ministre Paradis en rajoute une couche et il semble c'est son gouvernement qui a le plus déréglementé et, en plus, autorisé le transport avec un seul chef de train. Honte à lui!

  • Serge Lemay - Inscrit 14 mai 2014 07 h 15

    des comptes à régler !

    Si le gouvernement de Harper a des comptes à régler avec la cour suprême, ce serait le temps de pousser cette cause jusqu'à cette cour, peut-être que le contentieux trouverait une issue ...

  • François Dugal - Inscrit 14 mai 2014 07 h 33

    Les véritables responsables

    Les véritables responsables de le tragédie du Lac Mégantic sont:
    1- le ministre des transports fédéral qui a permis l'existence de compagnies ferroviaires de broche-à-foin.
    2- le président de la MMA qui exploitait la dite compagnie de broche-à-foin.

    • Benoît Gagnon - Inscrit 14 mai 2014 12 h 14

      J'ajouterais à cette liste :
      3- Les actionnaires majoritaires (et autre$ décideur$) chez MMA qui, en toute connaissance de cause, ont décidé d'employer des méthodes broche-à-foin pour faire toujours plus d'argent.

    • Jocelyne Gauthier - Abonnée 16 mai 2014 10 h 21

      ... et les compagnies pétrolières du Dakota du Nord qui engagent ces compagnies de broche-à-foin américaine qui circulent au Québec en évitant les règlements américains plus sévères et en faisant prendre les risques aux québécois et non aux américains boulimiques du pétrole. Le gouvernement américain avait sondé les états afin de savoir s'ils étaient favorables à l'augmentation du transport de pétrole. Ce gouvernement a-t-il demandé au Québec s'il était d'accord? Le Québec, et tout le Canada en fait, n'a rien à dire contre les désirs et caprices des américains.

      Les américains du mild-west ne veulent pas de l'oléoduc, donc nous on doit l'accepter. L'esclavagisme continue! Et malheureusement au Québec, c'est pire; on doit accepter de se faire polluer, de détruire notre environnement marin avec le port pétrolier de Cacouna, de tuer les dernier mammifères marins qui se trouvenent dans le St-Laurent et ce n'est pas grave. Bientôt, avec le Parti libéral, les compagnies recommenceront à venir pour explorer le gaz de schiste; et ça, c'est dans la cour de chaque québécois, même à Montréal!!

      Quand résisteront-nous à cette invasion. Quand le Québec ressemblera à l'Alberta, il sera trop tard!