La déprime de la classe moyenne

Près d’un ménage canadien sur dix (8,3 %) souffre « d’insécurité alimentaire ». Des gens éduqués et dynamiques, qui ont souvent un emploi, doivent frapper aux portes des banques alimentaires.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Près d’un ménage canadien sur dix (8,3 %) souffre « d’insécurité alimentaire ». Des gens éduqués et dynamiques, qui ont souvent un emploi, doivent frapper aux portes des banques alimentaires.

Caroline Masse est essoufflée. Elle roule une heure et demie dans sa vieille Chevrolet Cavalier, matin et soir, pour se rendre au travail et aller conduire son petit Yohan à la garderie. Parfois, elle doit donner un coup de marteau sur le dash pour faire démarrer la voiture. Et il y a des jours où les cartes de crédit se remplissent plus facilement que le garde-manger.

 

« Le coût de la vie augmente, mais les salaires ne suivent pas », dit la mère de famille de 31 ans, qui travaille comme adjointe administrative chez un courtier immobilier de Laval.

 

Caroline Masse et son conjoint Stéphane Michaud, qui est camionneur, ne se plaignent pas. Ils aiment leur travail même s’ils ne roulent pas sur l’or, mais ont surtout réalisé leur rêve : acheter une petite maison à la campagne où leur fils de cinq ans peut jouer sans déranger les voisins. Ils vivent dans une maison mobile montée sur des blocs de béton, à Sainte-Sophie, près de Saint-Jérôme, dans les Laurentides.

 

Le couple aimerait bien habiter plus près de Laval, mais les maisons sont trop chères en ville. Il gère son budget « à la cenne près » et paie à gros prix ses « erreurs de jeunesse » : au début de la vingtaine, tous deux ont rempli leurs cartes de crédit pour se la couler douce, louer des voitures, aller au resto, faire de gros cadeaux de Noël. « On n’avait pas d’expérience, on ne savait pas comment gérer notre argent sainement et on se faisait offrir des cartes de crédit à tour de bras, dit Caroline Masse. On a dit : “ Wow ! on peut acheter plein de choses !” Depuis ce temps-là, on est tout le temps dans le jus. »

 

Ajoutez à cela des imprévus — une perte d’emploi, un chèque de congé de maternité qui met trois mois à arriver, une réparation sur la voiture — et des dépenses qui s’accumulent, entre autres pour le gamin, et vous avez la recette pour faire de l’insomnie. « On se trouve en situation précaire. Ça crée du stress. Notre fils le sent. Depuis six mois, quand on lui donne son assiette pour souper, il demande s’il en reste d’autre », dit Caroline Masse.

 

Cette jeune famille n’est pas seule à se sentir étouffée par les dettes et le manque d’argent, bien au contraire. L’endettement moyen des Canadiens atteint le taux record de 164 % du revenu disponible, a révélé Statistique Canada le mois dernier. Ça veut dire que, pour chaque dollar gagné, on s’endette de 1,64 $.

 

Signe des temps, près d’un ménage canadien sur dix (8,3 %) souffre « d’insécurité alimentaire ». Des gens éduqués et dynamiques, qui ont souvent un emploi, ont de la difficulté à manger à leur faim et doivent frapper aux portes des banques alimentaires, a rapporté Le Devoir cette semaine. Les femmes et les enfants sont les premières victimes de la faim au pays.

 

Caroline Masse reconnaît que ses beaux-parents aident à l’occasion à remplir le frigo et le garde-manger chez elle. Son fils a remarqué qu’il y a moins de barres tendres à la maison qu’à la garderie. Ça coûte cher, des barres tendres.

 

Moins grave au Québec

 

Une nouvelle classe de travailleurs pauvres est-elle en train de naître au pays, comme les « working poor » poussés dans la misère par la crise économique aux États-Unis ? Difficile à dire, selon les experts que nous avons consultés. Chose certaine, l’écart grandit entre les ultrariches (le fameux 1 %) et le 99 % restant de la population, ici comme partout dans le monde. Mais les inégalités sont moins grandes au Québec à cause des programmes sociaux. Bref, la classe moyenne et les travailleurs pauvres se portent mieux chez nous qu’ailleurs.

 

« L’État-providence a permis au Québec de mieux résister à la hausse des inégalités », dit Alain Noël, professeur au Département de science politique de l’Université de Montréal.

 

Les mères de famille comme Caroline Masse ont beau déplorer avec raison la hausse du coût de la vie, elles souffriraient davantage sans les programmes sociaux québécois. Les garderies à 7 $, les congés parentaux, l’assurance-médicaments, le maintien de droits de scolarité parmi les plus bas en Amérique du Nord, et le taux d’imposition progressif de l’État québécois — 40 % des contribuables ne paient pas d’impôts — ont permis au Québec de traverser plutôt en douceur la crise économique qui a ébranlé le monde.

 

Les chercheurs arrivent difficilement à mesurer l’ampleur du phénomène des « working poor », parce que le marché du travail a changé au cours des dernières années, souligne Alain Noël. Des étudiants qui travaillent au salaire minimum peuvent être contents d’avoir un revenu d’appoint. Des travailleurs autonomes qui gagnent de bons revenus peuvent vivre de longues périodes « d’insécurité » entre deux contrats. Et des gens qui ont de mauvaises conditions de travail peuvent vivre confortablement si leur conjoint a un emploi bien rémunéré.


Festival de la consommation

 

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que la situation financière de tous les groupes de contribuables — riches ou pauvres — s’est améliorée depuis 1998 au Québec. Mais si on calcule depuis le milieu des années 80, on constate que les très riches se sont enrichis davantage que la classe moyenne, explique Nicolas Zorn, chercheur indépendant et responsable du Rendez-vous stratégique sur les inégalités sociales de l’Institut du Nouveau Monde (INM).

 

Les 1 % les plus riches accaparaient 7 % de tous les revenus au Québec en 1985, comparativement à 11 % en 2008 et à 10 % après la crise économique, selon lui. Aux États-Unis, pays le plus inégalitaire du monde, les 1 % d’ultrariches touchent 23 % des revenus. Et 46 millions de personnes se débrouillent avec une poignée de dollars par jour pour se nourrir.

 

Un des problèmes de la classe moyenne, c’est que le pouvoir d’achat fait du surplace, souligne Nicolas Zorn. Les salaires stagnent parce que les banques centrales ont donné la priorité à la lutte contre l’inflation. Les gens s’endettent parce qu’ils n’ont aucune marge de manoeuvre financière.

 

Et pourquoi s’endettent-ils ? Pour imiter les riches et acheter un tas de produits de luxe dont ils n’ont pas besoin, explique Nicolas Zorn. « Les riches définissent les nouveaux standards de consommation, dit-il. Tout le monde veut être comme eux. Il y a des gens de la classe moyenne qui vont se priver de bouffe pour s’acheter un téléphone intelligent, une voiture de luxe, des vêtements griffés et une maison trop grande. »

 

Caroline Masse et Stéphane Michaud, en tout cas, disent avoir eu leur leçon. Ils sont en voie de rembourser leurs dettes de cartes de crédit. Ils limitent leurs dépenses au « strict minimum ». Ils se sont débarrassés de leurs deux téléphones cellulaires. Ils essaient d’arrêter de fumer. « Il faut mettre de l’argent de côté pour notre retraite, dit Caroline Masse. Et si tout va bien, on a un rêve : démolir notre maison mobile et construire une maison neuve, dans 10 ou 15 ans. »

 

Le couple a franchi la première étape vers la réalisation de son rêve. Il a jeté ses cartes de crédit à la poubelle.

6 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 11 janvier 2014 09 h 11

    Mystère éclairci ?

    « L’État-providence a permis au Québec de mieux résister à la hausse des inégalités », dit Alain Noël, professeur au Département de science politique de l’Université de Montréal. » Doit-on voir ici la raison de l'acharnement de Charest à le détruire, ce providentiel État-providence ? Comme Duchesneau, je ne fais que poser une question.

  • Jean-Guy Aubé - Abonné 11 janvier 2014 10 h 30

    typique du développement inégal

    Ce couple ne fait plus partie de la classe moyenne mais des "working poors". La classe moyenne est ce qui donne une apparence de mobilité sociale et maintient la paix sociale en amérique du nord, mais comme cette classe est en voie de disparition, l'opposition prolétariat vs grande bourgeoisie risque de se recristalliser et de se radicaliser au fur et à mesure de l'appauvrissement de la classe moyenne qui est en voie de prolétarisation. Les nouvelles générations sont de plus en plus pauvres que leurs parents. Les problèmes de la faim pour les familles travailleuses est un symptôme de cette situation.

  • Fred Fortier - Inscrit 11 janvier 2014 19 h 40

    Salaire de base

    Quoi d'autres que de commencer à parler de salaire de base, de salaire maximum et de fortune maximum!

  • Roland Berger - Inscrit 11 janvier 2014 22 h 50

    Marx avait-il raison ?

    Karl Marx a avancé que la révolution prolétarienne émergerait en Amérique du Nord. Il semble qu'il ait eu raison. Comme le signale Monsieur Aubé, « l'opposition prolétariat vs grande bourgeoisie risque de se cristalliser et de se radicaliser... » C'est qui la grande bourgeoisie ? Elle était très bien représentée aux funérailles du génie de la spéculation financière à l'église Notre-Dame.

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 13 janvier 2014 12 h 01

      En fait, Marx considérait que ce serait la Grande-Bretagne qui deviendrait le premier pays socialiste, puisque c'est elle qui a vu émerger le capitalisme et qui était, à l'époque, la plus avancée en terme de concentration du capital et en commerce international.

  • France Marcotte - Abonnée 12 janvier 2014 08 h 51

    Des désirs à soi

    «Les gens s’endettent parce qu’ils n’ont aucune marge de manoeuvre financière.
    Et pourquoi s’endettent-ils ? Pour imiter les riches et acheter un tas de produits de luxe dont ils n’ont pas besoin, explique Nicolas Zorn. Les riches définissent les nouveaux standards de consommation, dit-il. Tout le monde veut être comme eux...»

    Faut dire qu'on ne manque pas de nous poser les riches comme seul modèle ou presque. De quoi d'autre parle la publicité?

    Notre société souhaite-t-elle vraiment qu'on se coupe de ces exemples à suivre, qu'on les envoie valser?

    Faudrait au moins qu'on trouve le temps et la liberté de penser d'avoir des désirs à soi.