Point chaud - La francophonie face à la tempête

Zachary Richard
Photo: Clément Allard - Le Devoir Zachary Richard

Edmonton — L’auteur-compositeur-interprète Zachary Richard ne brosse pas le portrait le plus optimiste de la francophonie en Amérique, encore moins dans son coin de pays. Cela n’empêche pas le porte-étendard cajun du fait français en Amérique d’appeler à poursuivre le combat.


Il n’y a qu’une façon de survivre à un ouragan, c’est de laisser le vent souffler, explique Zachary Richard, faisant allusion à une chanson de son dernier album, Le fou. C’est peut-être là aussi, pour les francophones du monde et de son coin de pays, la Louisiane, une façon de résister pacifiquement à l’envahisseur anglophone. Debout face au vent, chantant à tue-tête. « Je suis convaincu que les choses qui sont authentiques et qui ont de la valeur vont se transmettre de toute façon. C’est dans la nature de l’être humain d’aller vers la lumière », a déclaré le musicien chanteur, à un auditoire de jeunes et moins jeunes francophones participant à l’Université d’été du Centre de la francophonie des Amériques (CFA), qui avait lieu toute la semaine dernière à Edmonton.


Pourtant, plus tard en privé, il brossera un plus sombre portrait du fait français en Amérique, surtout en Louisiane, où le nombre de locuteurs francophones fond comme une glace à la vanille sous le soleil cajun. Sont-ils 250 000 (4 % des 4 millions d’habitants) comme on le prétend ? Difficile à dire. 25 000 ? Sûrement. 2000 ? C’est certain. « Mais est-ce qu’on va retourner à l’époque de mes grands-parents où 85 % de la Louisiane parlait français ? Non. Quand je suis né, en 1950, ça a commencé à pencher de l’autre côté et, la dernière fois qu’on a voulu regarder, on a fermé les yeux », dit le poète dandy de sa voix qui berce.


La culture vit une période noire, avec l’actuel gouverneur républicain de la Louisiane, qui a de grandes ambitions nationales. « Il veut montrer qu’il est capable de couper dans les budgets et la première chose à couper, c’est évidemment la culture. C’est notre Stephen Harper à nous », lance Zachary Richard, qui a sa petite idée là-dessus. « Le Sud-Est était de tradition très démocrate et, là, c’est bonjour le Tea Party. Pourquoi ? Parce qu’on ne parle plus le français. Le fait de parler français nous donnait une spécificité conceptuelle qui nous permettait une certaine liberté dans la vision politique. Ça a disparu parce qu’on parle maintenant comme les gens du Texas, du Mississippi, de l’Arkansas. On est devenus des Américains par la force de l’assimilation. »


En outre, ce qui n’aide pas, le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL) s’est fait réduire son budget qui dépassait le million, à environ 100 000 $.


Alors, le français est-il maintenu en vie artificiellement pour attirer les vacanciers ? « C’est bien d’avoir le français parce qu’on aime la bonne cuisine et que c’est bon pour le tourisme, mais mon point de vue, c’est que la langue française est un droit constitutionnel. C’est juste qu’ils ont changé la Constitution en 1920 pour la bannir », se révolte l’historien de formation. Plus qu’un élément de folklore, le français est une façon de penser et de voir le monde, croit-il fermement.

 

Amour et résistance


La cause de la francophonie dans les Amériques (33 millions de locuteurs), Zachary Richard l’a dans le coeur. Cet auteur-compositeur chouchou des Québécois a bien essayé d’arrêter de la porter à bout de bras, de la délaisser pendant plusieurs années pour développer sa carrière anglophone. « Il y a toujours quelque chose qui me ramène. Ma carrière a toujours été décidée par mon coeur. Si c’était par ma tête, je serais à Nashville en train de chanter du country. »


Il a plutôt choisi le Québec, l’Acadie et, bien sûr, la Louisiane, où il a été bercé par la langue française dans la maison de ses grands-parents. Sa grand-mère, qui donnait cinq sous à ses petits-enfants pour qu’ils parlent français avec elle, n’a pas eu à en faire autant avec le jeune Zachary, qui a été élevé dans cette langue par ses deux parents catholiques fervents. « C’est là que j’ai appris à aimer la langue. La sonorité de l’amour, c’était le français. C’était quelque part ancré très profond en moi. »


Plus tard, jeune musicien, il est sorti de ses bayous et c’est le choc lorsqu’il débarque au Québec en 1973, en plein carnaval : il comprend qu’il n’est pas seul. L’homme embrasse la cause souverainiste, milite, applaudit dans les rues le soir du 15 novembre 1976. « Je découvrais un peuple de résistants », note le multi-instrumentiste qui se produira mercredi 19 juin sur une scène extérieure des Francofolies.


Il est aussi touché par les luttes des Franco-Canadiens. En Acadie, en 1975, il admire l’identité forte des Acadiens et s’indigne quand on refuse de le servir parce qu’il parle français. « Je me suis dit : là, je vais les embêter. »


Zachary Richard l’introverti rage et résiste. À la manière d’un coureur de fond, qui entretient une douce colère. « Pour moi, être francophone, c’est aussi pour être “pissé off”. Je refuse que ma famille et mon histoire et mes enfants soient confinés dans une deuxième zone parce qu’ils parlent français. La notion de résistance, c’est quelque chose qui me ressemble. Ma famille est acadienne en Louisiane, arrivée avec le bateau de Brossard dit Beausoleil. C’était des têtes dures », s’anime-t-il, se décrivant pourtant comme un pessimiste qui a néanmoins « été surpris ». « Je ne dirais pas que j’aime me battre, mais quelque chose en moi refuse que la langue française de mes grands-parents et parents, que cette langue et cette culture si riches s’éteignent. » Et peut-être bien qu’on referme le cercueil alors que le cadavre se lève et demande une bière, se plaît à dire Zachary Richard.


Québec critiqué


Le Québec rassemble en lui tout l’espoir de la francophonie, mais il est aussi vivement critiqué. « On a une relation délicate avec le Québec. Il fait partie de notre famille dysfonctionnelle, mais c’est lui qui a les clés de la voiture », illustre-t-il. Il déplore l’ignorance et l’indifférence du Québec à l’égard des communautés franco-canadiennes, surtout. « Une des choses les plus bouleversantes que j’ai vues, ça a été de voir Antonine Maillet et Gaston Miron s’obstiner. L’une reprochait à l’autre d’être indifférent au sort des minorités francophones à l’extérieur du Québec et l’autre reprochait aux minorités francophones de ne pas assez soutenir le rêve d’indépendance. »


Et un jour le Québec a décidé qu’il ne pouvait pas sauver tous les chiens errants, constate le poète. « Les raisons sont compréhensibles, mais pas acceptables pour autant », dit-il. « Nous, en Louisiane, on a toujours vu les Québécois comme des lointains sauveteurs. » Même si la présence québécoise en Louisiane est quasi inexistante depuis que la délégation du Québec à Lafayette, ouverte en 1968, a déménagé ailleurs, déplore-t-il.


S’il a décidé de se joindre au Conseil d’administration du CFA, c’est qu’il se réjouit que les Québécois aient « enfin compris ». « Certains ont compris que l’intérêt du Québec est servi par une francophonie nord-américaine bien en place et que la sensibilité envers le Québec culturel et politique sera augmentée s’il y a des communautés francophones vivaces partout en Amérique », avance-t-il.


Après quarante ans de lutte, le « pessimiste » semble malgré tout confiant. « J’habite sur la prairie des Attakapas et il y a une rivière souterraine qui fait le paradis des écrevisses. Le courant dans cette rivière est pour moi la meilleure métaphore pour la francophonie. On ne la voit pas, mais elle coule toujours. »

44 commentaires
  • Yann Ménard - Inscrit 17 juin 2013 00 h 52

    Émouvant

    Moi qui suis normalement plutôt de l'avis que le Québec doive faire l'indépendance avec ou sans le soutien des autres communautés francophone, en lisant cet appel que nous lance Zachary Richard je change d'avis. Nous devons nous allier aux derniers des Francophones d'Amérique si nous croyons pouvoir laisser un héritage sur cette terre.

    • Yves Perron - Inscrit 19 juin 2013 08 h 13

      ...Pour s'allier, comme pour danser le tango il faut être deux...Moi je SAIT que jamais les francophones des autres provinces ne nous appuieront car ils ont trop peur(encore) de se ramasser seuls, mais ils oublient que leurs meilleure chance de rester vivants sera le fait que nous aurons aussi la possibilité de ''prendre soin '' de notre minoritée Anglophone comme le Canada prendra soin de sa minoritée Francophone, point barre.

  • Francis Robillard - Inscrit 17 juin 2013 02 h 58

    La dysfonction solidaire (1)

    Il n'y a jamais eu d'avenir pour l'errance et sans Québec souverain il n'y aura jamais d’Israël pour la francophonie des Amériques, pour les Autochtones de la Paix des Braves et tout homme ou femme animés de l'espoir d'une terre des Hommes aux delà d'une terre des intérêts particuliers.

    Le CFA, ces anciens "francophones hors Québec", qui s'arrangent bien sans le Québec, de toute façon les québécois n'étant pas maître chez eux, étouffé, piétiné en leurs terres, il vaut mieux prendre l'argent du fédéral qui aide ses minorités... enfin... sa seule minorité les anglophones à 4,5%, en terrain hostile (c'est-à-dire en terrain trop bilingue, mais surtout trop francophone) et toute l'aide là ou le nombre de francos-machin du ROC le justifie, c'est à dire rien, sauf ce qu'il faut pour entretenir le Qwebec bashing.

    Aucunes communautés, car ce sont bien que des communautés ne peuvent pas avoir des relations entre elles et avec le Québec qui ne soient pas dysfonctionnelles, parce qu'aucune de ces communautés et la Nation québécoise ne sont maître chez elles, de quelque façon que ce soit. L'indépendance et l'émancipation du Québec est le seul moyen, la seule option qui permettra encore à la francophonie de sortir de son marasme institutionnalisé dans les finalités de la "War against Frenchs and indians". Seul une Nation québécoise souveraine, dans ses intérêts propres et avec des moyens, qui sont actuellement détournés par Ottawa, pourrait rétablir les ponts et relever ce qui est soumis aux lois de l’assimilation, ce relents anciens du fantasme vivace d'une hégémonie ségrégationniste anglo-américaine.

    • Zohra Joli - Inscrit 17 juin 2013 09 h 59

      Surtout ne comparez pas un Québec souverain avec Israël !!On n'importe pas les Québécois des quatre coins du monde, ils sont chez eux et ce n'est pas un "pays" fondé sur la religion . On ne massacrera pas ceux qui etaient déjà dans cette région de la terre et on ne compte pas prendre de l'expansion et implanter des colonies sur la terre des voisins...Au une comparaison.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 17 juin 2013 18 h 37

      Que les francophones hors Québec appuient la souveraineté du Québec, et nous serons heureux de les aider. Mais actuellement ils travaillent le plus souvent contre le Québec.

  • Francis Robillard - Inscrit 17 juin 2013 02 h 58

    La dysfonction solidaire (2)


    C'est l'affaire de toute les francophonies de s'éveiller et de se joindre au vrai combat contre l'extinction géopolitique, sociale, économique et démocratique de notre espace culturel. Tout les renfrognés, les oubliés, les rescapés, tout les combattants maître de l'errance ont à se grouiller le cul et participer pleinement au combat pour la seule liberté qui rendra toute les autres possible, celle du Québec, la seule Nation et foyer de la francophonie de notre Amérique, celle du Nord. En apparence et beaucoup font de grand efforts pour que les apparences l'emportent, mais la mince ligne rouge ou il fera trop mal de regarder derrière se dessine et s'avance. Alors manifestés, faite du bruits, un tintamarre, mais bouger, avant que le feu ne s'étouffe, que les braises s'éteignent, ne laissant pour tous qu'une langue anglaise avec des accents de cendres!

  • François Ricard - Inscrit 17 juin 2013 05 h 58

    L'assimilation fait son oeuvre

    Ces dernières années, nous sommes allés en Lousiane deux fois.
    Dans la région de lafayette, le seul endroit où nous avons pu rencontrer des francophones, c'est au village acadien. Nulle part en ville avons-nous pu trouver des interlocuteurs francophones. Même dans les restaurants cajuns.
    L'endroit où nous avons trouver le plus de francophones, c'est à Houma et sa région. Surtout chez les personnes âgées. Chez les jeunes, rares sont ceux qui parlent le français.
    Nous avons aussi des parents au New Hampshire, au Massachusett, au Maine. Nos cousins parlent toujours le français. mais leurs enfants et petits-enfants ne le parlent plus.
    Pour combien de temps allons-nous continuer de le parler ici?
    S'il n'en tient qu'à M. Couillard, une autre génération tout au plus.

    • Tim Vining - Abonné 17 juin 2013 09 h 31

      M. Ricard, je suis cajun de la louisiane mais je vis à Toronto depuis 5 ans. Mes grands-parents maternelles ne parlaient que français, ma mère était bilingue, pourtant je ne parlais qu'anglais. Je suis du bayou Lafourche, une petite ville qui s'appelle "Cut Off," pas loin de Houma au sud de Thibodaux. J'ai suivi des cours français à l'Alliance Française de Toronto. C'est dommage que ce soit à Toronto que j'ai appris le français pour retrouver mes racines. (Le nom de ma mère était "Cheramie")

    • Jacques Moreau - Inscrit 17 juin 2013 13 h 36

      En dehord du Québec, 99 pour cent de chance que si vous adressez la parole à une personne, en anglais, vous aurez une réponse, en anglais. Si vous utilisez un autre langue, ce sera parce que vous savez que votre interlocuteur parle cette langue, ou que vous ne pouvez pas parler anglais. Bien sûr si vous essayez le français en premier vous pourriez découvrir un "parlant français" hord Québec. C'est ce que font les Canandiens Anglais, et les Américains au Québec, et ils trouvent réponse en anglais très souvent. En général, les francophones hord Québec s'addressent aux "étrangers" en anglais; 99 pourcent de chance d'avoir une réponse.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 juin 2013 22 h 37

      @ M. Moreau

      Comme je suis d'accord avec vous. C'est la même situation pour moi, francophone de l'Ontario (et je parle les deux langues parfaitement). Lorsque je m'exprime en français, on me répond presque toujours en anglais en me disant « Sorry I don't speak French ». Après un certain temps, on arrête tout simplement de s'exprimer en français en public. C'est triste mais vrai.

  • Gilles Bousquet - Inscrit 17 juin 2013 06 h 03

    Totalement d'accord

    M. Richard a raison quand il dit : « Certains ont compris que l’intérêt du Québec est servi par une francophonie nord-américaine bien en place et que la sensibilité envers le Québec culturel et politique sera augmentée s’il y a des communautés francophones vivaces partout en Amérique ».

    Séparé ou non du Canada, le Québec devrait, pour mieux conserver son français, s’intéresser et échanger avec les autres communautés francophones d’Amérique du Nord.