La bataille des corvées

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	La famille Fiset-Gauvreau de Québec. Le père Jean-Michel, la mère Marie-Ève, l'aînée Maya, Charles, et la petite Blanche.</div>
Photo: Yan Doublet - Le Devoir
La famille Fiset-Gauvreau de Québec. Le père Jean-Michel, la mère Marie-Ève, l'aînée Maya, Charles, et la petite Blanche.

Les mères en font-elles trop ? Les pères en font-ils assez ? Malgré les progrès de l’égalité au Québec, le partage des tâches domestiques et de la gestion du foyer demeure un irritant majeur pour beaucoup de femmes, surtout quand les enfants entrent dans le décor. L’égalité dans le partage des tâches est-elle possible ?

«Je rêve du jour où on entendra plus des femmes dire “Mon chum m’aide” », lance Sophie Legault. Cette « coach de vie » vient de publier un livre intitulé Femmes à bout de souffle.


« Dans les cours d’école, le moindrement que tu prêtes l’oreille, tu comprends que la vie ne se fait pas allègrement…, résume-t-elle. Quand mes amies viennent à la maison, on placote sur le bord de l’évier et elles me disent qu’elles n’en peuvent plus. Elles sont écoeurées de tout faire puis l’homme ne sait plus trop où se mettre là-dedans. »


Son livre est loin d’être le premier à traiter du sujet. Des émissions de télévision aux magazines féminins, les femmes sont bombardées de conseils et d’articles sur comment « mieux vivre » et gérer leur temps. Il y a quelques mois, l’article Why we can’t have it all d’Anne-Marie Slaughter résumait bien l’ampleur du problème, même aux plus hauts niveaux de l’establishment américain.


Le phénomène n’a rien d’un mythe. Selon une récente étude de l’Institut de la statistique, les jeunes mères ont perdu en moyenne 1 h 30 de temps libre par jour depuis une génération. Les pères aussi ont perdu du temps libre depuis 1986, mais la différence n’est pas significative.


Cet essoufflement des femmes est-il causé par l’échec à atteindre l’égalité ou par l’impossibilité de concilier la vie de famille avec le travail et la société de consommation ?


Pour l’auteure française Élisabeth Badinter, la persistance des inégalités joue pour beaucoup dans l’équation. En investissant le monde du travail, les femmes comptaient sur leurs conjoints pour compenser, selon elle.


Les exigences se multiplient


Étudiante en sociologie à l’Université Laval, Julie Garon complète une maîtrise sur le partage des tâches. Elle note qu’en plus, les exigences ne cessent de se multiplier. « Il y a 50 ans, quand tu avais huit enfants, tu n’allais pas les cajoler chacun pendant des heures et leur dire qu’ils étaient beaux. Le linge n’était pas parfait et la nourriture n’avait rien de gastronomique. » Certes, les choses s’améliorent et les pères en font beaucoup plus que dans le passé. Ainsi en 25 ans, leur contribution aux tâches domestiques est passée en moyenne de 29 à 40 % au Québec.


Or, le partage des tâches reste une notion difficile à mesurer et il faut prendre les sondages avec un grain de sel, selon Hélène Charron de la Chaire Claire-Bonenfant de l’Université Laval. Les hommes ont tendance à surestimer ce qu’ils font et les femmes font le contraire, fait-elle remarquer. « Comme les femmes avaient toute la responsabilité de ça avant, dès qu’elles en perdent un peu, elles ont l’impression que c’est partagé. Et les hommes, dès qu’ils s’investissent un peu, pensent la même chose. On ne voit plus l’écart à cause des transformations qui ont eu lieu. Mais l’écart est encore là. »


Le progrès est incontestable, note Diane-Gabrielle Tremblay, chercheuse à la TELUQ spécialisée dans les congés parentaux. Toutefois, il est limité. « Les hommes font de plus en plus les courses et s’occupent de plus en plus des enfants. Par contre, la planification de la rentrée scolaire, par exemple, et l’organisation en général sont moins là. »


«Aider» la conjointe


Dans les sondages, la grande majorité des pères disent vouloir « aider » leur conjointe. Mais l’égalité constitue un tout autre défi. Ainsi, dans la majorité des cas, le domaine des tâches domestiques et l’organisation générale du foyer sont assumés par la mère. Selon l’ISQ, les pères d’enfants d’âge préscolaire consacraient en 2010 une moyenne de 4,4 heures aux travaux domestiques contre une moyenne de 7 h pour leurs conjointes.


Par ailleurs, beaucoup de femmes refusent d’inscrire le problème dans une logique féministe. Même si elle dénonce la passivité des hommes, l’auteure Sophie Legault préfère se présenter comme une « féminine » et dit avoir pratiquement capitulé pour ce qui est d’une plus grande participation des pères. « Je ne suis pas découragée, je suis réaliste. J’ai lâché ce rêve-là. »


Les solutions qu’elle mentionne dans son livre supposent toutes exclusivement une réorganisation de la vie de la femme. Elle parle d’une amie qui décide d’alléger son horaire. Une autre a décidé de changer de travail. Ou encore, on opte pour du temps partiel. Selon Mme Legault, le gouvernement devrait d’ailleurs encourager davantage le travail et les garderies à temps partiel.


Elle n’est pas la seule à voir les choses ainsi. L’auteure Annie Cloutier a fait beaucoup de bruit récemment avec sa sortie publique sur la maternité. Selon elle, on déprécie trop le travail à la maison et notre priorité devrait aller à le « valoriser ». Pour favoriser la réinsertion professionnelle des mères, pourquoi ne pas reconnaître dans les curriculum vitae la valeur des compétences acquises à la maison ?


Jeune, elle a décidé d’interrompre ses études pour rester à la maison et s’occuper des enfants. Elle raconte qu’elle était à l’époque une « altermondialiste » critique du système, que ce choix correspondait à ses valeurs. Elle reproche aux féministes de valoriser uniquement le travail.


Or, d’autres comme Hélène Charron, croient que la seule façon de valoriser le travail domestique est de forcer les hommes à s’y frotter davantage. « Oui, il faut critiquer l’organisation du travail », dit-elle, mais « il ne faut pas que ce soit juste une affaire de femmes ».

27 commentaires
  • Simon Deslauriers - Inscrit 9 mars 2013 07 h 17

    Usage impropre

    "...le partage des tâches domestiques et de la gestion du foyer demeure un irritant majeur pour beaucoup de femmes..."

    Curieuse, peut-être même irritante, cette utilisation du mot "irritant" comme substantif.

    • France Marcotte - Abonnée 9 mars 2013 10 h 21

      Insinuez-vous que vous êtes plus spontanément interpellé par la propreté de l'usage des mots que par le sujet de la propreté des lieux dont ils traitent ici?

    • Benoît Landry - Abonné 9 mars 2013 10 h 55

      Bonne observation, mais en même temps on pourrait aussi considérer que cela est irritant pour bien des hommes aussi. Quand ça irrite les femmes sont blessées, mais les hommes aussi. Je ne pense pas que les hommes soient heureux de cette situation. Tout l'art de s'en sortir repose là à mon point de vue, comment impliquer les hommes dans les décisions concernant l'organisation et pas seulement comment ils peuvent "ramasser" une partie des tâches familiales selon des codes et valeurs trop éloigné des leurs.

      Les couples qui réussissent aujourd'hui c'est ça qu'ils ont réussis....

      il manque probablement des lieux d'échanges masculin sur les question de la famille pour qu'on sache nous faire entendre d'une manière plus constructive

    • Hervé Genge - Inscrit 10 mars 2013 14 h 26

      Il est assez intéressant de voir que ce titre "accrocheur" fait spontanément réagir des hommes.

      Bien évidemment, si les auteurs de l'article s'étaient appelés Simon Delsauriers, Joey Hardy, Claude Saint-Jarre ou Jacques Patenaude, le titre de l'article n'aurait probablement pas été "La bataille des corvées" et je n'aurais pas à écrire que je partage leurs idées ;-)

      Pour ma part, je pense que notre société a significativement évolué, depuis le temps où nos parents et nos grands-parents qualifiaient de "corvées" certaines tâches répétitives, voire quotidiennes. Le terme "corvée" a d'ailleurs une certaine connotation rurale.

      Au-delà des généralisations et des stéréotypes, les couples d'aujourd'hui sont bien plus conscients de la nécessité de partager certaines "corvées" qui s'inscrivaient dans une sorte de définition de tâches qui semblaient dévolues à la personne qui restait à la maison ; personne qui, soit dit en passant, travaillait tout aussi fort que celle qui "ramenait" un salaire.

      De nos jours, le véritable problème, c'est le STRESS au travail comme à la maison (il suffit de consulter les études relatives à la santé publique). Ainsi, la cellule familiale est une sorte d'entité qui se gère comme une entreprise dans laquelle le couple tente de maximiser les recettes et minimiser les dépenses, mais également tente de projeter une image socialement acceptable.

      Quand les mères, ou plus encore les grand-mères sont en visite, que d'énergie dépensée par leurs filles ou leurs petites-filles (et leur mari) afin de se voir attribuer la médaille de la "parfaite ménagère"!

      La maison est-elle pour autant un taudis les autres jours ?

      Non, mais les autres jours, c'est un foyer où il a de la vie et même des batailles de pelochon quand la famille s'y trouve et de la poussière qui s'accumule lorsque l'on travaille et que l'on vit aussi à l'extérieur.

  • Joey Hardy - Inscrit 9 mars 2013 08 h 49

    La surqualité

    Un détail important semble ressortir de toutes les discussions avec des ami(e)s sur le sujet: la notion de surqualité. L'homme ne voit pas l'utilité ou ne voit carrément pas tout le travail qui est à faire dans les tâches ménagères et l'éducation des enfants. Pour lui, quand un certain niveau de qualité est atteint, ses énergies seront distribuées ailleurs; dans ses loisirs, son travail, son couple, etc.

    Pour la femme, il est plus difficile de décrocher. Et pourtant, celles qui désirent travailler, s'occuper des enfants, être en couple et être heureuses auront de l'eau à mettre dans leur vin. Demander d'être bon dans tout au conjoint et se demander d'être bonne dans tout ne mène qu'à la misère.

  • Claude Saint-Jarre - Inscrit 9 mars 2013 09 h 03

    travail-maison

    Bonjour. Je me suis intéressé aux doubles conditions: la féminine et la masculine. Le point de vue masculin se fait peu entendre; ce n'est pas une raison de penser qu'il n'y en a pas un. Warren Farrrell a écrit un livre : Women cannot hear what men don't say. ( les femmes ne peuvent entendre ce que les hommes ne disent pas). Une de ces choses c'est que les hommes ne demandent pas le partage du travail qu'ils font après la maison ou dehors ou en entretien de la maison. Oui, il y a parfois des femmes qui coupent le gazon, qui sortent les poubelles. Je pense tout simplement que les hommes ont aussi à se faire entendre et que s'ils ne le font pas ils ne peuvent accuser d'autre qu'eux-mêmes. Je pense aussi que les deux sexes ont avantage à diriger le regard vers la notion de bonheur. De plus en plus d'hommes font l'épicerie,surtout le dimanche soir. Si vous ne le savez pas, c'est que vous n'y êtes pas!

  • Jacques Patenaude - Abonné 9 mars 2013 09 h 06

    Une course sans fin

    « Étudiante en sociologie à l’Université Laval, Julie Garon complète une maîtrise sur le partage des tâches. Elle note qu’en plus, les exigences ne cessent de se multiplier. « Il y a 50 ans, quand tu avais huit enfants, tu n’allais pas les cajoler chacun pendant des heures et leur dire qu’ils étaient beaux. Le linge n’était pas parfait et la nourriture n’avait rien de gastronomique. » Certes, les choses s’améliorent et les pères en font beaucoup plus que dans le passé. Ainsi en 25 ans, leur contribution aux tâches domestiques est passée en moyenne de 29 à 40 % au Québec. »

    Au fur et à mesure que les hommes assument leur part des travaux domestiques, les femmes augmentent-elles les standard? Je pense que oui pour beaucoup. Elles sont peut-être en partie responsable de leur malheur. Les «exigences» toujours plus élevées dont parle cette sociologue sont-elles requises? Ou n'est-ce pas une perpétuation par les femmes elles-mêmes des stéréotypes féminins qui les amènent à s'imposer une telle course à la perfection? On parle de plus en plus du problème des enfants-roi sur-cajolés. N'est-ce pas un des symptômes de cette course toute féminine à paraître la parfaite reine du foyer auprès de ses consœurs? Dans de telles circonstances si les hommes assument maintenant 40 % d'exigences toujours plus lourdes je crois qu'ils ont fait un très bon bout de chemin. Les femmes ont peut-être aussi à se regarder dans un miroir.

    • France Marcotte - Abonnée 9 mars 2013 11 h 24

      «...assument leur part».

      Si on disait aussi: les femmes assument leur part des travaux domestiques, qui désignerait-on implicitement alors comme en supportant la responsabilité?

  • Lucie Marchand - Inscrit 9 mars 2013 09 h 18

    Le temps perdu au partage

    Le jour où 50% des tâches ménagères quotidiennes et hebdomadaires se feront sans que ni l'homme, ni la femme n'aient à y penser, alors nous aurons atteint l'équité d'exécution de ces tâches.

    Dans un prochain sondage, j'aimerais voir figurer les questions suivantes :
    1- combien de temps avez-vous consacré à la planification de ces tâches ménagères?
    2- combien de temps avez-vous consacré à demander une partie légitime de leur exécution?
    3- Quel % de ces tâches avez vous faites sans qu'on vous le demande ou vous le faire penser au préalable?

    Je serais alors curieuse de connaître les résultats.

    • Sylvain Auclair - Abonné 9 mars 2013 12 h 43

      Le problème, c'est qui fixe la norme du 100% ? Combien de temps faut-il consacrer aux devoirs? Que doit-on cuisiner? La maison doit-elle toujours être en ordre parfait?