L’année vue par... Gérard Bouchard - Le retour des polarisations au Québec

Soirée de manifestation à Québec pendant le conflit étudiant, en mai dernier. Selon le sociologue et historien Gérard Bouchard, ces manifestations sont peut-être « le signe que le sentiment d’impuissance, d’immobilisme et de cynisme n’a pas encore tout étouffé ».
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Soirée de manifestation à Québec pendant le conflit étudiant, en mai dernier. Selon le sociologue et historien Gérard Bouchard, ces manifestations sont peut-être « le signe que le sentiment d’impuissance, d’immobilisme et de cynisme n’a pas encore tout étouffé ».

2012 fut particulièrement chargée en événements et en déclarations de toutes sortes. En guise de bilan, nous avons demandé à quelques acteurs de commenter un moment fort de l’année, parfois de manière décalée. Pour commencer, un entretien Gérard Bouchard sur la polarisation de la société québécoise.

Sociologue et historien, le professeur Gérard Bouchard de l’UQAC concentre maintenant ses recherches sur la culture et l’étude comparée des imaginaires collectifs. Il a récemment publié La culture québécoise est-elle en crise ? (2007, avec Alain Roy) et le roman Uashat (2009) en plus de codiriger avec le philosophe Charles Taylor la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodements reliées aux différences culturelles (2008).

 

Le bilan média de la firme Influence Communication conclut que « l’année 2012 aura été celle de la polarisation », avec plus du quart de toutes les informations diffusées au Québec portant sur la campagne électorale, le conflit étudiant et les travaux de la commission Charbonneau. La société québécoise est-elle en train de se rediviser ?


Personnellement, plus que d’une augmentation de la polarisation, je parlerais de la multiplicité des polarisations, entre la gauche et la droite, Montréal et les régions, etc. Je ne vois strictement rien d’anormal ni de remarquable là-dedans. C’est le fait d’une société moderne, postmoderne et démocratique, où le débat public bat son plein. Il y a même un élément de santé là-dedans. Il faut par contre faire la part du fait que le Québec est une société minoritaire, qui a toujours cultivé un certain sens de sa fragilité, parfois plus, parfois moins, en fonction des conjonctures. C’est une société longtemps colonisée aussi. On a donc traditionnellement fonctionné à l’union et au consensus. En plus, la polarisation habituelle entre nationalistes et fédéralistes s’est mise en retrait. On ne dira pas qu’elle a éclaté, mais bon, son repli a permis aux autres polarisations de s’exprimer.

 

Il y a quatre ans, vous avez codirigé une commission sur les accommodements raisonnables, qui étaient alors la source de vives tensions. Ce n’est plus le cas. Pourquoi la polarisation entre la laïcité et le religieux a-t-elle autant diminué ?


Cette polarisation est certainement en retrait. D’ailleurs, son essor il y a cinq ou six ans paraît aussi difficile à expliquer que sa récente disparition. Pourquoi cette crise a-t-elle germé ? Pourquoi les choses se sont-elles soudainement calmées ? Ce n’est certainement pas parce que Taylor et moi avons réglé tous les problèmes. Ça fait partie de ce qui se passe dans une société et que les sociologues sont incapables d’expliquer. À ce propos, le journal Le Monde avait demandé à Alain Touraine, un des grands sociologues de son temps, de rédiger une série de textes pour exposer son diagnostic de l’état et de la marche de la société française. C’était à l’hiver et au printemps 1968. Je me rappelle d’avoir lu ça. C’était magistral. Mais il n’y avait rien dans ces essais qui laissait prévoir l’ombre de l’explosion qui allait suivre au mois de mai 68. Il faut rester humble devant les changements sociaux.


Ici, personne non plus n’a prévu l’impact du conflit étudiant transformé en crise sociale. Faut-il y voir une manière d’exprimer les nouvelles polarisations sur la scène politique ?


Au contraire, il me semble que les nouvelles polarisations ne s’expriment pas sur la scène politique. Nous nous retrouvons avec des partis contraints à de vieilles allégeances et c’est vrai pour tous les partis, le PQ, la CAQ ou le PLQ. Au Parti libéral, il n’y a pas beaucoup de nouvelles idées, même présentement, alors qu’on ne voit pas bien quels débats vont surgir de la course à la chefferie. Le parti de François Legault, c’est une accentuation de l’aile droite du PLQ. Le gouvernement minoritaire péquiste ne peut pas affirmer grand-chose non plus. La carte politique actuelle ne représente donc pas bien l’échiquier bouleversé de notre société. Il y a de nouvelles formes de revendications, portées par les jeunes, par exemple, qui ne trouvent pas bien à s’exprimer dans la carte parlementaire. Il faudrait peut-être plus de partis, un mode de scrutin proportionnel, des coalitions.

 

Le problème n’est-il pas encore plus profond avec les révélations sur la corruption de la commission Charbonneau qui accentuent la perte de confiance en nos institutions ?


C’est très grave pour n’importe quelle société de perdre l’estime de soi. Les Québécois perdent confiance en leurs institutions, leurs élites et eux-mêmes finalement. Cette tendance était là avant la commission Charbonneau. Ça fait au moins une décennie qu’on se fait dire que notre société souffre d’immobilisme, devient incapable de mener à terme de grands projets et même d’en concevoir. Chacun cherche des causes de cette stagnation. Il y a une perspective de droite qu’on connaît bien. Il y en a une de gauche aussi. Bref, l’idée était déjà là et le bulldozer de la corruption nous rentre dedans et aggrave ce sentiment. On va vivre là-dedans encore des années, les révélations vont s’étendre et on va amplifier encore l’impression que le système est pourri mur à mur.

 

Quelle serait alors la conséquence ou la menace la plus grave ?


La polarisation, les polarisations, c’est très bien, c’est sain, c’est essentiel. Cette année, le débat est descendu dans la rue. Il n’y a pas eu de révolution, ni de barricades. Ce n’est pas une guerre civile et ces manifestations sont peut-être davantage le signe que le sentiment d’impuissance, d’immobilisme et de cynisme n’a pas encore tout étouffé. Reste que d’après moi, le principal défi, ce serait de redonner au Québec une estime de soi. Comment pouvons-nous reconnecter avec les mythes qui nous ont portés depuis quelques décennies ?

 

Alors comment ? Voyez-vous des solutions ? Faut-il, par exemple, attendre un ou une leader charismatique qui pourrait stimuler les changements et faire consensus ?


Dans des sociétés comme les nôtres, je ne suis pas certain que ça marche encore au charisme. Voyez avec Barack Obama, qui n’est certainement pas paralysé par son manque de charisme. Je ne miserais donc pas sur cette idée, mais sur des élites qui inspirent confiance par leur intégrité. On se contenterait d’une nouvelle classe politique, d’une nouvelle génération de leaders qui incarnerait autre chose, pas juste de l’honnêteté : une vision convaincue et ferme de ce qu’il faut faire en s’y engageant résolument, sans reculer. C’est de cela que nous avons bien besoin. Il nous faut des directions claires et cohérentes, portées par des gens crédibles.

60 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 26 décembre 2012 23 h 56

    C'est un point de vue

    C'est un point de vue qui en vaut d'autres. Mais il y en a sans doute d'autres qui valent celui-ci...

  • Patrick Asselin - Inscrit 27 décembre 2012 01 h 44

    Allergie aux frères Bouchard

    Comme bien des Québécois, je n'accorde plus d'importance aux propos des frères Bouchard. Passons à autre chose svp ...

    • France Marcotte - Abonnée 27 décembre 2012 09 h 49

      Je crois que vous ne devriez pas vous priver de cette intéressante lecture, ne serait-ce que pour encore mieux asseoir vos positions.

  • Yves Claudé - Inscrit 27 décembre 2012 02 h 02

    La polarisation entre la modernité historique du Québec et une postmodernité archaïsante !

    Il est très curieux de constater que Monsieur Gérard Bouchard, fut-il sociologue et historien, ne relève pas parmi les “polarisations” actuelles de la société québécoise, celle qui oppose la modernité historique du Québec aux dérives postmodernes, rétrogrades et archaïsantes, qui se proposent de saborder non seulement le social, mais aussi le sociétal au nom d’une “tolérance” qui est plutôt une intolérance à des acquis historiques que l’on se propose de saborder progressivement, mais intégralement.

    Les très déraisonnables et déshonorables accommodements ethno-traditionnalistes, patriarcaux et sexistes, pseudo-religieux, s’appuyant sur une “constitution” que le Québec n’a aucunement reconnue et qui, dans un esprit néobritannique carrément féodal, nous impose, avec son armada si nécessaire, sa «primauté de Dieu» sur une société québécoise ancrée dans la modernité, voilà, avec un certain néolibéralisme triomphant, un des pôles, lourd de son oppression historique, qui confronte les forces vives de la nation québécoise.

    Sur ce front, comme sur d’autres, l’heure est à la dissidence et à la résistance !

    Qu’il me soit, très humblement, permis, de rappeler à Monsieur Gérard Bouchard, ces quelques considérations à prétention sociohistorique !

    Yves Claudé - citoyen et sociologue

    • France Marcotte - Abonnée 27 décembre 2012 09 h 48

      Mais, pour être honnête, a-t-il énuméré ces polarisations pour que vous disiez qu'il en a oublié une?

      «...celle qui oppose la modernité historique du Québec aux dérives postmodernes».

      La modernité historique.

      Qu'est-ce que c'est?

    • Yves Claudé - Inscrit 27 décembre 2012 13 h 21

      Madame France Marcotte,

      La modernité historique du Québec, c’est un projet et une réalité sociétales résultant des luttes nationales et populaires, de celles des Patriotes aux plus récentes, orientées par les valeurs de démocratie, de laïcité, d’égalité hommes-femmes, etc.

      Monsieur Gérard Bouchard affirme d’une manière étonnante que cette polarisation (entre la modernité historique du Québec, et d’autre part les dérives postmodernes et traditionnalistes) a disparu ! Le fait que le statut minoritaire du PQ ne lui permette pas facilement de réaliser son projet de Charte de la laïcité ne signifie aucunement que cette question majeure soit réglée !

      Yves Claudé

    • Bastien Carrier - Inscrit 27 décembre 2012 15 h 24

      Monsieur Claudé,

      Votre analyse me semble tout à fait pertinente, toutefois, j'aurais quelques réserves vis-à-vis votre critique. D'abord, comment pouvez-vous être convaincu que les différents évènements et actions s'inscrivant dans ce que vous nommez la "modernité historique du Québec" peuvent être pertinemment regroupés, voire subsumés, sous un même concept? D'après ma compréhension, vous considérez que la révolte des patriotes et la révolution tranquille ont un ancrage symbolique et une portée similaire dans la nation québécoise?

      Par ailleurs, qu'est-ce que les dérives postmodernes et traditionnalistes? Et comment peut-on les traiter sur un pied d'égalité? À mes yeux, le postmodernisme s'oppose au projet de la modernité à partir d'une évaluation centrale : celle concernant la raison. En réaction à la confiance qu'a le modernisme à l'égard de la raison, le postmodernisme exprime ou affirme un doute et parfois même un cynisme (qui est parfois réduit à du nihilisme) face à la raison et sa portée émancipatrice. Par contre, ce doute ne signifie pas qu'en étant postmoderniste on renonce à tout progrès...

      De son côté, le traditionnalisme, même s'il partage en bonne partie l'évaluation du postmodernisme portant sur la raison, désire du moins le statut quo, sinon un retour aux valeurs et institutions ancestrales. Cette "dérive" est d'ailleurs fortement incarnée dans des idéologies telles que le conservatisme (ne pas confondre entièrement avec le parti conservateur).

      Finalement, j'ajouterais que les évènements de la dernière année peuvent peut-être être schématisés selon vos concepts, mais il me semble que ceux-ci risquent de porter ombrage à la complexité inhérentes à ceux-ci (grève étudiante, commission charbonneau, immobilisme politique, etc.), qui ont une charge de sens bien plus grande.

    • France Marcotte - Abonnée 27 décembre 2012 15 h 41

      Curieux, je ne vois pas qu'il ait fait une telle affirmation et je ne peux m'enlever de l'idée que vous gommez un peu vite les nuances qu'il apporte (quelle que soit son intention au fond, il y a effectivement des nuances).

    • Maxime C. Lemieux - Inscrit 28 décembre 2012 05 h 11

      Wow, je n'aurais jamais cru voir de ma vie un débat autour du concept de post-modernisme dans les pages du devoir. Et non post-modernisme ne veut pas dire uniquement critique de la raison. C'est aussi, entre autre, une nouvelle façon de concevoir les liens individus-communautés.

  • André Vallée - Abonné 27 décembre 2012 04 h 35

    L'obstacle

    Bien dit. Mais il me semble que l'obstacle est la solidarité dans les partis polititiques et les corporations professionnelles dans la recherche du pouvoir et des intérêts, d'abord. Elle fut évidente au parti libéral sous Jean Chrétien et Jean Charest. On la soupçonne dans la santé, l'éducation et la justice.
    Des personnes ont sacrifié des convictions pour assurer leur carrière de sorte que les conflits intestinaux étaient camouflés par des sourires; ça ne peut avoir de postérité. Ça devient parfois assez ridicule d'entendre les justifications des politiciens et administrateurs “en parvenance” parlant du bien commun.
    Évitons de parler des compagnies privées où prime l'intérêt individuel.

    • Bernard Gervais - Inscrit 27 décembre 2012 11 h 09

      Vous écrivez - et je vous cite - que « des personnes ont sacrifié des convictions pour assurer leur carrière ». Et comment !

      Quand on pense, par exemple, à certains leaders politiques élus du 4 septembre et siégeant dans l'opposition. Et je ne parle ici nécessairement des députés libéraux...

  • Michel Lebel - Abonné 27 décembre 2012 06 h 13

    Vivre mieux!!

    La société québécoise a certes des problèmes, mais comme toute société. Les médias, en particulier, en ont exagéré l'importance et l'acuité. Tout n'est pas si noir qu'on le laisse entendre! Mais les médias carburent généralement à l'instantané, au superficiel et au sensationnalisme. Ceux-ci devraient urgemment faire un sérieux examen critique de leur façon de travailler. Mais en sont-ils capables?

    La société québécoise viellit dans la modernité, elle fonctionne plus ou moins bien, rien d'anormal là-dedans. Et ses élites sont là. Oui! Il y a des choses à corriger, on le sait tous. Ce qui est bien normal, mais ça prend beaucoup de temps et d'effort dans nos sociétés modernes et sophistiquées.

    On n'a pas à "se reconnecter avec des mythes qui nous ont porté depuis quelques décennies", comme le propose Gérard Bouchard. Une deuxième Révolution tranquille n'arrivera pas: les grands changements institutionnels ont déjà été faits. On n'a qu'à vivre, vivre mieux, et de façon plus juste. Pas nécessaire de réinventer la roue pour y arriver! Mais les changements, memes modestes, je le redis, ne seront jamais faciles. Ainsi va la vie...


    Michel Lebel

    • France Marcotte - Abonnée 27 décembre 2012 10 h 35

      «Et ses élites sont là.»

      Vous pensez qu'il leur suffit «d'être là», qu'on ne peut pas les interroger?

      J'ai lu quelque part que ce qu'il faudrait, c'est de neutraliser tous les pouvoirs pour laisser la puissance du peuple se déployer.

      Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il y en a qui ne pensent pas comme vous.