Monarcho-libéraux contre républicains

Récente manifestation festive devant la résidence du premier ministre Jean Charest à Westmount
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Récente manifestation festive devant la résidence du premier ministre Jean Charest à Westmount

C’est l’élu ou la rue. L’élu des élus Jean Charest a renouvelé son appel au calme jeudi. On saura aujourd’hui s’il a été entendu par la rue mobilisée pour une nouvelle manifestation par les étudiants en grève depuis plus de cent jours et quelques dizaines de nuits.

En constatant l’échec des négociations, le premier ministre a répété que des élections auraient lieu d’ici 18 mois et que « ce sera le moment pour les gens d’exprimer leur désaccord démocratiquement ». Il a ajouté que les plus radicaux des jeunes négociateurs étaient allés trop loin en menaçant de perturber le Grand Prix de F1 prévu à Montréal le week-end prochain.


« Ce que nous avons dit, c’est que le Grand Prix allait être, tout comme le sont d’autres événements [des festivals notamment], une tribune pour s’exprimer et faire valoir les revendications étudiantes », a ensuite expliqué Gabriel Nadeau-Dubois, porte-parole de la CLASSE, regroupement d’associations réputé le plus militant.


C’est donc l’élu ou la rue. Ces deux options s’arriment à des conceptions radicalement différentes du politique, du pouvoir, de la légitimité. Au fond qui gouverne ? L’Assemblée nationale ou le peuple souverain ? Et que faire des casseurs radicaux qui foutent le feu de temps en temps ?

 

Le monarque et le peuple


Au lieu de la traditionnelle opposition entre la gauche et la droite, le politologue Marc Chevrier de l’UQAM propose une tripartition des options. Il distingue une conception dite monarcho-libérale (au pouvoir à Québec comme à Ottawa) et deux postures contestataires : une républicaine, une anarcho-libertaire.


La première philosophie, défendue par le gouvernement, avec un fort écho chez les commentateurs des grands médias, s’alimente au libéralisme classique. Dans ce système, les électeurs délèguent le pouvoir à une élite élue qui acquiert ainsi le droit de gouverner le peuple.


« Le gouvernement décide en souverain, d’où cette appellation du monarcho-libéralisme, explique le professeur de sciences politiques. Bien sûr, on peut contester les décisions et manifester, mais la véritable initiative vient du gouvernement. Et quand on n’est pas content, on change de gouvernement aux prochaines élections. »


Ce modèle circonscrit le rôle du citoyen-électeur. « Le peuple en lui-même n’est pas une entité, poursuit le professeur Chevrier. Ce sont les individus titulaires de droits qui comptent. La société, elle, demeure très policée et elle est définie par les droits contractuels de tout un chacun. Dans ce portrait, les lieux publics sont faits pour la circulation des voitures, des biens, des personnes, et toute atteinte à cette circulation devient une atteinte aux droits contractuels. »


La tradition se réclamant du républicanisme remonte jusqu’aux patriotes. Le professeur fait d’ailleurs observer la présence de drapeaux de la Rébellion dans les foules. « Cette conception dit que le peuple garde ses droits de vigilance, de manifestation, de critique. Il peut s’assembler et faire contrepoids à l’action des élus ou la seconder. Je ne sais pas si les gens pensent à ça en tapant sur leur casserole, mais le lien me semble indéniable. »


La troisième option, beaucoup plus radicale, nie la représentativité des élus. Le peuple et le pouvoir se confondent alors dans la critique des formes de représentations traditionnelles. « Les deux positions contestataires se retrouvent dans les manifestations, dit M. Chevrier. On retrouve aussi la division dans les associations étudiantes. »

 

L’ascenseur social en panne


Le sociologue Stéphane Kelly, du cégep de Saint-Jérôme, propose sa propre tripartition fondamentale. Les deux premières conceptions se correspondent : lui-même parle plutôt d’une tradition « libérale-impériale » (au lieu de monarchique-libérale) et conserve l’idée d’une voie républicaine. Il ajoute une option conservatrice plutôt qu’anarcho-libertaire.


« Il y a, au Québec, trois cultures politiques, dit-il. Il y a la tradition libérale du Montréal impérial, anglophone, connecté sur l’empire américain, qui adhère au libéralisme et regarde le Québec francophone ébahi. Il y a le Québec conservateur, profond, hors Montréal. Il y a un troisième Québec républicain, le Grand Montréal francophone, qui considère que le peuple peut manifester. D’ailleurs, quand on regarde quels cégeps sont encore dans le mouvement, étrangement, on retrouve les circonscriptions derrière Papineau en 1837. Pour moi, ces trois cultures politiques se recristallisent en ce moment. »


Seulement, cette espèce d’invariant tripolaire s’arrime à des conditions particulières. L’auteur de l’essai À l’ombre du mur, sur les « trajectoires » de la génération X, imagine une famille typique d’aujourd’hui pour faire comprendre ce qui se passe. Dans ce portrait de groupe, un grand-père né en 1944 a un fils en 1964 qui engendre à son tour en 1994. Or, le premier a pris sa retraite confortable à 56 ans, le second aura de la chance s’il peut arrêter de travailler vers 66 ans et le petit-fils cessera probablement d’occuper des emplois précaires quand il sera trop épuisé…


« L’ascenseur social est en panne depuis trente ans, note M. Kelly. Durant les trente glorieuses, après la Deuxième Guerre mondiale, les individus avaient bon espoir de monter d’un, deux ou trois niveaux. À partir des années 1980, le retour du balancier défavorise les nouvelles générations. Le niveau de vie stagne ou régresse. C’est l’impasse et l’adieu au progrès. »


Pour lui, une série de déclassements sociaux expliquent donc les choix des étudiants en grève et des tapeurs de chaudrons. « La rationalité du gréviste voit la solidarité comme réflexe de survie dans un monde marqué par une insécurité croissante », résume M. Kelly.


La première dégringolade, la plus évidente, concerne l’économie. « L’horizon de déclassement se vérifie dans la protection sociale, la sécurité d’emploi, l’accès à la propriété, l’accès aux vacances ou l’épargne, y compris en vue de la retraite. »


Le deuxième étiolement est disciplinaire. Les étudiants des « humanités » (sciences humaines ou sociales, philo, arts, littérature, etc.), portent le carré rouge tandis que les disciplines plus collées au marché du travail, plus utilitaires (les sciences pures, les techniques…), n’ont pas fait grève, ou si peu.


« La vigueur du mouvement de contestation s’explique aussi par la menace sur ces disciplines. D’ailleurs, les leaders étudiants sont tous ici de cette filière, avec d’excellents dossiers scolaires en plus. Disons que beaucoup d’étudiants sont formés au jugement critique alors que les entreprises réclament autre chose. »


Le troisième déclassement concerne la famille. Le sociologue observe alors que les jeunes en grève proviennent de parents de la génération X et pour une bonne part d’entre eux de familles « décomposées », ce qui ajouterait une couche d’insécurité affective. « Je ne juge pas : moi-même je suis dans une famille recomposée », précise le savant.


Il ajoute être resté neutre dans le conflit auprès de ses étudiants. « Mais je crois que c’est un événement qui va être marquant dans l’histoire du Québec, conclut Stéphane Kelly. En terme de mobilisation, on n’a jamais vu ça, même en 1942 au moment des batailles autour de la conscription. Là, on a vu des milliers de personnes dans la rue, soir après soir après soir, pour s’opposer franchement au pouvoir. C’est du jamais vu et il faut être assez prudent pour expliquer un phénomène comme celui-là… »

93 commentaires
  • Dominic Lamontagne - Inscrit 2 juin 2012 00 h 51

    Je pense qu'on est tanné

    Vous ne trouvez pas que vous avez fait le tour de vos articles pour en écrire encore et encore.... d'ici 1 ans vous vous relirez....
    mobilisation pour 60c par jour.... vive le Québec

    • Carole Dionne - Inscrite 2 juin 2012 11 h 30

      Où est l'égalité entre les personnes au Québec?

      Donc, les jeunes, vu leur santé, peuvent écoeurer le gouvernement soir après soir dans les rues et ainsi obtenir ce qu'ils veulent. Mais qu'en est-il des handicapés, des malades, des gens dans les CHSLD? Parce qu'eux n'ont pas la même santé que les jeunes étudiants, ils ne peuvent pas faire valoir leur point aussi fort que les étudiants. Donc on va donner aux étudiants mais presque rien aux autres parce qu'ils ne peuvent pas manifester vu leur manque de mobilité. Toute une égalité des classes sociales!!!

    • Dominique Garand - Abonné 2 juin 2012 12 h 12

      Votre reprise de la désinformation diffusée par le gouvernement (le 60c par jour, une grosse menterie), montre assez qu'il faut continuer d'écrire des articles. Mais, bien entendu, on ne peut pas grand chose devant les esprits fermés qui pensent avoir réglé la question en se déclarant «tannés».

    • Kevin Cloutier - Inscrit 2 juin 2012 12 h 24

      Bonjour monsieur Lamontagne,

      j'aimerais que vous me décriviez comment vous arrivé à 0,60c par jour. Je dirais que mon calcul est grandement plus grand que le votre, donc j'aimerais bien que vous me dites comment vous l'avez.

      L'augmentation est de 1775$ dans 7 ans, ce qui représente une augmentation d'environ 250$ CUMULABLE sur 7 ans.

      Je crois que dans votre calcul, vous avez seulement compté l'augmentation la première année, mais vous avez oublié les 6 autres .

      Je dirais que le gouvernement joue beaucoup sur le fait que les gens ne comprennent pas ce qu'est une augmentation cumulable, donc ils croient encore , après 4 mois, que l'augmentation est seulement de 250$. Mais la réalité c'est que dans 2 ans, ça va être 500$, dans 3 750 et ansi de suite.

      Mais en réalité, dans 7 ans, c'est une augmentation d'environ 4,50$ par jour! Ce qui est selon moi est énorme pour des étudiants, surtout ceux qui ne recoivent pas de prêt et bourse parce que les parents font trop d'argent. Et on s'entend, ce n'est pas tous les parents qui apportent leur aide , malgré un bon salaire.

    • Lyne Lyons - Inscrite 2 juin 2012 18 h 52

      On est tanné ou on ne l'est pas, mais force est de constater que les articles sur cette crise ne se limitent pas à décrire ce qui se passe. Oui, les manifestations dérangent. C'est le propre d'une manifestation. Toutefois, la désinformation persiste et la source du conflit n'a pas été discutée.

    • Anne Marie Miller - Inscrite 3 juin 2012 07 h 38

      Qui est ce "on", Monsieur Lamontagne? En tous cas, je n'en fais pas partie, comme plusieurs de mes collègues ou camarades qui sont fascinés et ébahis devant ce grand mouvement qui n'en finit plus de prendre la parole. Et essayer de le comprendre, voilà qui est une démarche intelligente. Quel mépris vous affichez pour les intellectuels d'ici! Si vous êtes si tanné, pourquoi les lire alors?

  • Sylvain Lévesque - Abonné 2 juin 2012 01 h 03

    J'ai l'impression que le modèle de gouvernement que vous appelez "monarcho-libéral", la grande majorité du temps, fait l'affaire de la population. La condition de ce pacte tacite entre le peuple et les institutions est qu'un équilibre social soit conservé. Il faut qu'il y ait une balance des avantages qui sont consentis par la structure de l'État aux différents groupes de la société. À défaut de cet équilibrage, des groupes en appelent à la non-légitimité des institutions, réclament que le peuple récupère pleinement sa voix. Plus il y a de laissés-pour-compte, plus cet appel est puissant. Alors on se retrouve dans une logique "républicaine" (moi je dirais plus révolutionnaire, au sens noble du terme) qui, bien qu'elle favorise des changements plus rapides et plus profonds des structures, ne peut se maintenir bien longtemps.
    Ce qui nous fera sortir de ce bouillant épisode, et retrouver la "paix sociale" que tant de gens regrettent, c'est uniquement la conscience du plus grand nombre que chacun aura obtenu sa juste part.
    Il y aura certainement beaucoup d'autres inéquités que la seule hausse des frais de scolarité auquel il faudra s'adresser dans les prochains mois, si on veut y arriver.

    • Catherine Gauthier - Inscrit 2 juin 2012 21 h 51

      @Sylvain Lévesque2

      "J'ai l'impression que le modèle de gouvernement que vous appelez "monarcho-libéral", la grande majorité du temps, fait l'affaire de la population."

      Pure spéculation.

  • Pierre Sabourin - Inscrit 2 juin 2012 01 h 26

    Qui et comment!

    Wow, c'est très gentil de dire monarchie puisque dans mon cours de politique, monarchie signifie lorsqu'un élu reigne dans les intérêts du peuple et l'on parle plus de tyranie lorsque ce dit élu, gouverne pour ses intérêts personels.

    John Stuart Mills l'à beaucoup mieux préciser. Dans ces démocraties ou ''polity'', on parle de la tyranie de la majorité sous entendant qu'un groupe reigne tyraniquement, despotiquement.

    Une monarchie dans le cas de Charest et ou une aristocratie dans le cas du PLQ est bien trop gentil. D'après le bilan que j'ai, on devrais plutôt dire une tyranie dans le cas de Charest et une oligarchie dans le cas du PLQ. Cela me semble beaucoups plus près de la réalitée.

    Pierre Sabourin

  • Marcel Bernier - Inscrit 2 juin 2012 02 h 12

    Pour un État de droit...

    Je souscris à 100 % à ce qu'énonçait, il y a peu, le président de la CSN, monsieur Réjean Parent: «Le droit est croche, alors nous allons travailler à le redresser.»
    Inutile de s'attarder sur le fait que le député de Sherbrooke se soit absenté assez souvent de ses cours à la Faculté de droit, assez pour ne pas être capable de connaître sa charte des droits et libertés, demandons donc à l'Alliance sociale de poursuivre le combat pour que nous puissions vivre dans un État qui respecte ses citoyens et ses citoyennes.

    • Denis Miron - Inscrit 3 juin 2012 09 h 46

      Comment Jean Charest peut-il tout à coup faire appel à «l’ état de droit» alors que sous sa gouvernance le Québec a été dirigé comme un «état de passe-droits» pour récompenser les plus généreux contributeurs au parti libéral, incluant même la mafia. Comment un premier ministre qui accepte un salaire caché, donc non-imposé (75,000), peut-il aujourd’hui se poser en défenseur de « l’état de droit»? De quel droit est-il question dans son discours? Est-ce le droit de choisir ses propres juges comme il a été démontré à la Commission Bastarache? Force est de constater que J.Charest a une définition bien personnelle pour ne pas dire arbitraire de ce mot. Comment peut-il faire appel à «l’état de droit» avec pareille «crocherie»
      Comment dans de telle condition peut-il espérer ramener la paix sociale, à moins de faire du Québec, une dictature avec sa loi 78?

  • Pierre Cossette - Inscrit 2 juin 2012 03 h 02

    Le miroir aux alouettes ...

    merci pour cette excellente analyse du phénomène social qui nous préoccupe et semble trouver écho mondialement faut-il le dire. Je suis parent baby-boomer, d'enfants génération X. Venant d'une famille modeste j'ai dû bosser pour payer mes études, et m'endetter. Mais trois ans plus tard au moyen d'emplois bien rémunérés, j'étais établi avais commencé à élever ma famille, et envisageais acheter une première proppriété à 24 ans. Le tout sans avoir à travailler pendant l'année scolaire ce que je n'aurais pu faire puisque j'avais choisi une technique au CÉGEP. Réalistement aujourd'hui à quel äge un jeune arrive-t-il à ce résultat, j'évaluerais les possibilités vers la mi-trentaine en considérant un emploi universitaire qui commande un salaire élevé plus rapidement. Quant aux étudiants qui choisissent les sciences molles ils se voient campés pour le temps de leurs études dans de petits boulots mal payés, en plus d'étudier ce qui mène tout droit au burn-out et à l'avenir bouché considérant leur endettement subséquent. Ces petits fûtés ont vu leurs grands-parents obtenir de bons emplois, leurs parents de moins bons considérant le premier choc néo-libéral des années 80-90, et ils veulent stopper l'hémoragie avec raison. Ils sont informés voient l'abondance de richesse mal répartie mondialement et la regardent se développer sous leurs yeux. Ils trouvent écho auprès des déclassés victimes des délocalisations et des retraités qui se font voler leurs fonds de pension par des multinationales voraces. Et ils devraient s'aplaventrir et laisser aller la situation, non ils ont choisi le courage du combat inégal se sont montrés audacieux et emploieront tous les moyens pour obtenir une société plus égalitaire. Je leur lève mon chapeau et serais avec eux brassant la casserole, de toute façon la campagne commence à tintamarrer. Que les nantis de cette terre se le tiennent pour dit pour paraphraser Miron: ¨No

    • Daniel Bérubé - Abonné 3 juin 2012 13 h 45

      Très intéressant le contexte comparatif des générations, et qui permet de mieux voir et comprendre les changements que le tout représente d'une génération à l'autre au niveau social, et ceci venant d'une même famille, donc souvent idéal pour une comparaison.