Conflit étudiant - D’un printemps à l’autre

Il a beau avoir plus de 70 ans, depuis quelques semaines, quand il se retrouve devant un bulletin de nouvelles, le militant Roméo Bouchard a l’impression franchement de rajeunir.

C’est la faute aux étudiants ! Casseroles, banderoles, slogans teintés de « non », de « gros » et de « cons », affrontements et détermination… l’homme regarde en effet l’histoire qui s’écrit au présent en se rappelant un peu celle qu’il a écrite au passé, quelque part en février 1968, en signant, entre autres, Université ou fabrique de ronds de cuir, l’un des manifestes qualifiés de fondateurs de cette autre période où la jeunesse était en ébullition. Et bien sûr, tout ça le fait joyeusement sourire.


« Je reconnais bien des choses dans les deux mouvements, lance-t-il à l’autre bout du fil depuis ses terres de Kamouraska sur lesquelles il fait toujours germer son engagement social. Notre slogan “Dialoguer, c’est se faire fourrer ” semble résonner encore très bien depuis plus de 100 jours au sein de cette jeunesse déterminée qui porte en elle des thèmes et des valeurs que nous avions dans les années 60. Là où elle se distingue, par contre, c’est dans sa structure et son organisation. Je suis époustouflé par cette capacité de structure que nous n’avions pas. Ces jeunes font mentir tous les mythes et préjugés à leur endroit. »


Si loin, mais si proche. En martelant l’idée de gratuité - scolaire -, en dénonçant la marchandisation de l’éducation, en parlant d’équité et de justice sociale, en défiant le pouvoir, les autorités policières, et en amenant surtout dans leur colère plusieurs autres pans de la société, cette jeunesse expose plus qu’un ras-le-bol cristallisé dans un carré rouge. Elle donne aussi l’impression, plus de 40 ans plus tard, de suivre les traces des contestataires de 68 que le sociologue Louis Favreau, autre signataire du manifeste, a connu de près. « Les deux périodes partagent cette idée que tout est possible, qu’il n’y a rien à perdre, dit le professeur fraîchement retraité de l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Comme en 68, le mouvement d’aujourd’hui part d’une chose banale - la hausse des droits de scolarité pour eux, le manque de place dans les universités pour nous - et fini par remettre en question l’ensemble de la société. Avec toutefois une intelligence que nous n’avions pas. »


Cette intelligence, le système éducatif dont ces jeunes cherchent à redéfinir les contours ne serait d’ailleurs pas étranger à la chose, croit Roméo Bouchard. « Les fameuses compétences transversales, ça donne ce genre de résultats, dit-il en rigolant. Nous sommes devant des gens qui ont appris à travailler en équipe, qui ont su développer leur sens critique, et cela paraît dans ce mouvement. » Louis Favreau en veut pour preuve d’ailleurs les liens tissés entre les organisations étudiantes et le monde syndical pour l’organisation de la résistance. « La transmission est discrète, mais elle est là, et c’est un atout dans le contexte actuel », croit-il. Sans compter, ajoute le sociologue, que ces jeunes sont issus de la génération mondialisation, qu’ils possèdent aussi des outils de communication « que nous n’avions pas, et sont du coup capables de lire le monde qui les entoure beaucoup plus rapidement ».


Il y a la cause, l’effet, mais il y a aussi la surprise : « Au bout de 100 jours, l’ampleur et la ténacité de l’action ont l’air de surprendre, dit M. Favreau. Elles s’expliquent toutefois par l’aveuglement de nos élites face à la question sociale étudiante et par le fait aussi que ces élites se croyaient en présence d’enfants-rois, d’enfants gâtés. À tort. »


La matraque policière, tout comme l’intransigeance du gouvernement, aurait d’ailleurs tout déclenché, estime Roméo Bouchard, un habitué de manifestations en milieu urbain. « C’est un des points les plus étonnants de ce conflit, dit-il. Cette jeunesse était très peu politisée. Elle vient d’un milieu social confortable, a été élevée dans le respect, dans la logique du partage et de la discussion pour dénouer les conflits, et là, elle s’expose à une répression sévère parce qu’elle revendique un point de vue. Forcément, ça ébranle et ça donne cette rage qui les pousse à aller jusqu’au bout », façonnant du coup un mouvement social que personne ou presque, comme en 1968, n’avait finalement vu venir.


« C’est le propre des mobilisations sociales fortes, dit M. Favreau. Elles viennent toujours de là où on ne les attend pas », avec un corollaire prévisible : « Un cycle est en train de se reproduire, ajoute M. Bouchard. Nous assistons au prélude de grands changements », qui selon lui pourraient amener le Québec contemporain à réformer en profondeur sa démocratie, après avoir posé les bases de son état social et assuré sa décolonisation 40 ans plus tôt. « La démocratie de représentation occidentale est arrivée à un point critique. Elle est aujourd’hui faussée par le pouvoir économique, dit-il. On peut encore endurer ça ou, comme semblent le réclamer les étudiants, changer les règles du jeu, durablement. »


Reste que, si le ras-le-bol trouve les mêmes racines que dans le passé, le contexte social et politique de 2012 est loin de donner les mêmes perspectives d’avenir au mouvement, croient les anciens signataires du manifeste. Simple question de portes de sortie. « À notre époque, le Parti libéral avait un projet social. Il y avait une solution de remplacement aussi, le Parti québécois, dont l’accession au pouvoir n’était qu’une question de temps, dit M. Favreau. Là, nous sommes dans une société bloquée où les portes de sortie ne sont pas identifiables. Les ponts pour les négociations ne sont pas là et pour débloquer les choses, on ne peut plus s’en tenir à des positions de résistance et de refus. » Des conditions, en somme, qui font marcher chaque soir une génération dans la rue en plaçant l’autre dans un joli paradoxe. « Les baby-boomers qui ont été actifs socialement sont assez fiers de ce qui se passe en ce moment », dit M. Favreau. Quant aux autres, à en croire les sondages, ils ont peur.


Un manifeste fondateur


Université ou fabrique de ronds de cuir est un manifeste publié en février 1968 qui a posé les bases du mouvement étudiant puis du mouvement social qui ont fait vibrer le Québec les mois suivants. Le document remettait en question les méthodes d’enseignement, « la race des professeurs » - « de pauvres mecs » -, les infrastructures scolaires tout comme la société de consommation et le capitalisme. Il exprimait un « écoeurement » et « le désir de bâtir ». Émanant de la Faculté des sciences sociales de l’Université de Montréal, il a été signé, entre autres, par Roméo Bouchard, Louis Favreau, mais aussi Jean-Claude Dallaire, Raymond Mailhot, Lorraine Rondeau et… Louise Harel, actuelle chef de l’opposition officielle à la Ville de Montréal.