Légalisation des maisons de débauche - La prostitution n'est pas un choix, dénoncent d'ex-prostituées

Julie avait 16 ans lorsqu’elle est entrée dans une agence d’escortes avec des clients de trois fois son âge. <br />
Photo: - Le Devoir Julie avait 16 ans lorsqu’elle est entrée dans une agence d’escortes avec des clients de trois fois son âge.

La légalisation des maisons de débauche livre en pâture au crime organisé des femmes vulnérables, ont dénoncé hier trois ex-prostituées qui ont témoigné à cœur ouvert de leurs expériences respectives de violence et de privation de liberté dans l'industrie du sexe.

Reprenant le credo des abolitionnistes, Julie, Marie et Maïté ont vivement dénoncé le jugement unanime rendu lundi par la Cour d'appel de l'Ontario, qui a invalidé les dispositions du Code criminel interdisant de tenir des maisons de débauche et de vivre des fruits de la prostitution (sauf s'il y a exploitation).

La prostitution n'est pas un choix, c'est une forme dangereuse d'exploitation sexuelle dont les femmes ne ressortent pas indemnes. Elle laisse «des marques ineffaçables et des blessures profondes»: abus de substances, détresse mentale, suicide, syndrome du stress post-traumautique, etc. «Il n'y a pas un chat là-dedans qui aurait voulu que sa fille fasse ça», résume Marie.

Marie avait 15 ans quand elle a fait ses premiers pas dans la prostitution de rue; son errance a duré 15 ans. Elle est horripilée par le discours d'acceptation et de banalisation de la prostitution, présentée comme «un métier» sinon un «choix individuel».

«La moyenne d'âge d'entrée, c'est 14 ans, dit-elle. Ce sont les femmes vulnérables et en particulier les enfants qu'on va chercher dans la prostitution, et on ne met pas ça en question.»

Comment parler de choix à cet âge, quand il n'existe aucune autre solution? Si la prostitution est un métier, il faudra bien l'enseigner à l'école, ironise Maïté.

Julie avait 16 ans lorsqu'elle est entrée dans une agence d'escortes avec des clients de trois fois son âge. Sa proxénète a feint d'ignorer qu'elle était mineure. «Elle n'a rien dit. Elle voulait avoir de la belle marchandise fraîche pour ses clients», a-t-elle témoigné.

Elle craint que la légalisation éventuelle des bordels rende invisible et plus accessible la prostitution juvénile, le créneau des mineures étant déjà fort prisé des clients. «Les hommes aiment les jeunes femmes mineures. C'est pour eux un moyen d'avoir plus de pouvoir sur la personne», dit-elle.

La CLES

Les trois femmes ont fait part de leurs expériences à l'invitation de la Concertation des luttes contre l'exploitation sexuelle (CLES), une partie intervenante dans le litige devant la Cour d'appel de l'Ontario. La CLES déplore le raisonnement du tribunal, qui a légalisé les bordels au nom du droit à la sécurité des femmes.

La violence ne cessera pas en faisant des distinctions entre les proxénètes «gentils» et les «exploiteurs», affirme Diane Matte, porte-parole de la CLES. Il est illusoire de penser que le crime organisé et les proxénètes laisseront les femmes s'organiser entre elles à la suite de ce jugement. «Ils veulent de l'argent, toujours plus d'argent, et la Cour d'appel leur offre de l'argent sur un plateau», dit-elle.

La CLES souhaite que le gouvernement Harper s'inspire de l'approche abolitionniste des Suédois. Depuis 1999, la Suède applique une politique asymétrique de décriminalisation pour les prostituées et de criminalisation pour les clients et les proxénètes.
21 commentaires
  • chusulnet - Inscrit 29 mars 2012 03 h 53

    La légalisation ne suffira pas, il faut une prise en charge par l'état

    Les histoires d'horreur dans le milieu de la prostitution abondent. J'ai rencontré en Europe centrale des femmes qui avaient été droguées et enlevées pour alimenter des réseaux clandestins, et ce même si la prostitution est légale là-bas. La légalisation ne suffira pas pour enrayer les fléaux liés aux problèmes entourant le phénomène de la prostitution.

    Comme elle n'avait pas suffi pour les problèmes liés à la consommation d'alcool et aux jeux de hasard, d'ailleurs. Pour ces deux problèmes, il a fallu "avaler la couleuvre" comme société et en prendre la charge au niveau de l'état. C'est exactement la même chose qu'il faudrait faire pour enrayer le climat abominable entourant le milieu de la prostitution.

    Le plus gros risque est de voir les organisations criminelles prendre de plus en plus d'ampleur. Aujourd'hui, les moyens des réseaux criminels internationaux dépassent déjà ceux de plusieurs pays. L'encadrement légal ne suffira pas à contrebalancer la force du crime organisé. La seule solution efficace qui reste est la prise en charge par l'état.

    Il faut cesser de confiner les problèmes liés à la prostitution au niveaux légal et moral. Il s'agit plutôt aujourd'hui d'un problème de santé publique. Assoyons à une même table les intervenants du milieu de la prostitution et nos universitaires du domaine de la sexologie. Donnons-leur le mandat de mettre sur pied une société d'état qui assurerait que les activités des services sexuels contre rémunération soient prodigués dans un climat assurant la sécurité, le respect et la dignité de tous.

    Lors d'un récent voyage en Chine, l'hôtel où j'ai séjourné offrait des services sexuels à la carte dans un menu. La praticienne qui s'est présentée à ma porte était visiblement enchantée d'offrir ce service. Elle est apparue vêtue d'une tenue blanche très sobre, telle une travailleuse du milieu de la santé. Son rôle s'est limité à utiliser des techniques visiblemen

    • chusulnet - Inscrit 29 mars 2012 14 h 08

      suite et fin de mon commentaire:

      ... Son rôle s'est limité à utiliser des techniques visiblement éprouvées et destinées à procurer un bien-être selon une formule bien étudiée.

      Est-ce que je voudrais voir ma fille travailler dans un bar de danseuses de l'extérieur de Montréal? Non, vraiment pas. Est-ce que je pourrais imaginer ma fille offrant des massages dans un salon de la SSSQ (Société de services sexuels du Québec), au Casino de Montréal par exemple, après avoir suivi une formation mise au point par des sexologues professionnels? Oui, absolument.

      A. Pilon.

  • Stephanie L. - Inscrite 29 mars 2012 07 h 48

    Sous l'emprise du crime organisé

    Voilà qui nous rappelle que le débat sur la légalisation des maisons closes n'oppose pas les prostituées aux autres femmes ou les personnes "vieux jeu" contre les personnes plus libérales. Deux personnes prostituées, deux féministes, deux travailleurs de rue ou deux policiers peuvent avoir des positions diamétralement opposées sur le sujet et avoir tout de même de très bon arguments.

    Personnellement, malgré que je comprenne parfaitement le but honorable visé par la légalisation des maisons closes (permettre aux personnes prostituées de travailler dans des conditions sécuritaires et être protégées de la violences), je crois aussi que le crime organisés contrôlera ces maisons et y exploitera des femmes non consentantes, mineures ou sans papiers de la même façon qu'il le fait déjà avec les bars de danseuses et les salons de massage.

    Il incombera aux personnes exploitées de prouver qu'elles sont victimes de violence, ce qui risque d'être encore plus compliqué que dans un milieu de travail conventionnel, en plus d'être infiniment plus dangereux! On ne vit pas très vieux dans ce genre de milieu lorsqu'on insiste trop sur ses droits...

    • Louise Hurteau - Inscrite 29 mars 2012 10 h 54

      Je crois au contraire qu'avec la légalisation, le crime organisé sera minisé et je suis bien prête à parier que les gens de ce milieu (crime organisé) ne sont pas très contents de la légalisation.

      Ce sera toujours un milieu difficile mais néanmoins la légalisation permettra une protection accrue pour les prostituées.

  • Kim Cornelissen - Inscrite 29 mars 2012 07 h 58

    Quelques chiffres en appui aux propos de la CLÉS

    En effet, la prostitution n'est pas un métier. C'est particulièrement cruel de faire ainsi de la sémantique marketing.

    Tiré du livre de Ekis Ekman:
    71 % des prostituées ont subi de la violence physique
    63 % des prostituées ont été attaqués au travail
    89 % des prostituées veulent le quitter et le feraient si c’était possible
    68 % des prostituées souffrent de désordre post-traumatique
    Le taux de mortalité au travail des des prostituées est 40 fois plus élevé que la moyenne
    La probabilité se faire tuer est 16 plus élevée que la moyenne des gens.

    En Suède, on criminalise le client et la raison est très simple: si on ne peut pas savoir si les prostituées veulent vendre des services sexuels (ce qui est toujours en question même si c'est passablement ridicule), c'est certain que le client, lui, est tout à fait d'accord pour les acheter.

    • Pierre Bellefeuille - Inscrit 29 mars 2012 09 h 57

      En effet, ce n’est pas un travail, contrairement à ce que certains voudraient nous faire croire.

      Lorsqu’on a une ou des expériences de travail, on les met à profit dans son C.V.
      Mais, mis à part ceux désirant demeurer dans l’industrie du sexe, qui osera énumérer ses expériences sexuelles dans son C.V. lorsque viendra le temps de chercher un travail à l’extérieur de ce domaine? Ce court exemple montre bien qu’il ne s’agit pas d’un travail comme les autres et que ceux désirant en sortir sont en partie piégés dans ce système, car il est difficile voir impossible de mentionner ces expériences dans son C.V. À la fin, c’est de l’isolement ou une forme d’esclavage.

      Je doute fort que la majorité ait véritablement le choix de vendre leur corps. C’est plutôt le signe d’une multitude de malaises à la fois personnels et de société.

    • Sival - Inscrit 29 mars 2012 13 h 46

      Ces statistiques sont d'autant plus de raisons de légaliser et encadrer la pratique afin d'assurer la sécurité des travailleuses du sexe.

      Le modèle Suédois est une catastrophe, qui n'a que réussi à pousser encore plus dans l'obscurité les travailleuses du sexe. Celles-ci ne sont plus visibles et ne veulent plus collaborer avec les autorités, car si elles sont reconnues comme travailleuses du sexe, elles seront surveillées pour pouvoir épingler leurs clients, qui arrêteront ainsi de les fréquenter. Les autorités suédoises se targuent d'avoir éliminé la prostitution de rue, mais elles n'ont que repousser celles-ci encore plus dans l'ombre, et mis la santé des travailleuses du sexe en péril.

      Le but du modèle suédois est idéologique: démoniser les hommes et leur sexualité ainsi qu'infantiliser les femmes.

      Si on légalise et on encadre la pratique, on peut assurer la santé et la sécurité des travailleuses. Si l'accès légal à la prostitution est facile et abordable, l'accès illégal sera découragé.

      Cette solution est refusée uniquement par les féministes anti-prostitution et les religieux pour des raisons strictement dogmatiques. Dans les deux cas, la sexualité est vue comme un mal, comme quelque chose à contrôler pour éviter des dérives jugées immorales.

      Je vous soumets cette question: si une femme accepte de son plein gré de donner un plaisir physique à un homme contre une compensation monétaire, et qu'elle peut le faire dans un cadre sûr, où est le problème?

      Je tiens finalement à vous rappeler tous que ce sont des travailleuses du sexe indépendantes elles-mêmes qui contestent les lois et qui demandent le droit de faire ce travail en toute légalité et en sûreté. Pourquoi ignorez-vous leurs voix?

  • France Marcotte - Abonnée 29 mars 2012 09 h 56

    À quelque chose malheur est bon


    Ce déplorable jugement de la Cour ontarienne aura au moins eu l'avantage de remettre le sujet de la prostitution sur le tapis, sujet pour lequel on ne prise pas particulièrement la lumière en général et qui est si représentatif pourtant de plusieurs aspects regrettables de la véritable situation des femmes.

    Il est temps que les hommes consommateurs le l'image tronquée des femmes effectuent un important travail d'introspection, volontairement et pour leur plus grand avantage et le nôtre.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 29 mars 2012 10 h 06

    Les illusions de la vertu

    La prostitution a toujours existé et existera toujours. Le but de la légalisation n'est pas de faire disparaître toutes les violences subies par les prostituées mais d'offrir aux travailleuses du sexe un moyen de se protéger des violences subies de la part des clients, ce qui n'est possible que lorsque les maisons closes sont légalisées.

    Voilà le sens des jugements rendus par les tribunaux. Quand au témoignage des trois prostituées sur lequel est basé l'article, il incrimine le statu quo et non la décision des tribunaux ontariens.