Le français se meurt au Vermont

Grandma Phyllis, Franco-Américaine de quatrième génération, anime les enfants au French Heritage Day de Vergennes, dans l’État du Vermont. <br />
Photo: Pierre Trudel collaboration spéciale Grandma Phyllis, Franco-Américaine de quatrième génération, anime les enfants au French Heritage Day de Vergennes, dans l’État du Vermont.

À 87 ans, Rita Charlebois parle un français presque impeccable. Elle a pourtant grandi dans les vertes collines du Vermont, où ses parents, francophones et catholiques, avaient émigré de Chrysler, en Ontario, à la recherche de terres abordables pour établir leur ferme. Rita Charlebois ne fait pas que parler. Elle danse aussi la gigue, lors des veillées traditionnelles canadiennes-françaises que sa petite cousine, Marguerite Senecal, organise depuis six ans dans le petit village de Vergennes, dans le nord du Vermont. Rita et Marguerite font partie de la vaste communauté américaine d'origine canadienne-française qui peuple le Vermont depuis la moitié du XIXe siècle.

Venus pour acheter des terres, alors plus fertiles et moins chères que celles du Québec, ou pour travailler dans les nombreuses usines de l'État américain, ces Canadiens français d'origine ont longtemps su conserver leur langue, leur culture et leurs traditions.

La Nouvelle-Angleterre fut déjà surnommée «Québec-en-Sud»... Sur une carte illustrant la présence francophone en Nouvelle-Angleterre, on peut voir que les francophones étaient concentrés au Vermont en 1850, avant de se diriger vers le New Hampshire, le Massachusetts et le Rhode Island vers 1900. Aujourd'hui, on calcule aussi qu'environ un habitant sur trois de l'État du Maine serait d'origine québécoise. Mais si on regarde l'annuaire téléphonique d'une ville comme Burlington, à la lettre B, par exemple, parmi les Boucher et les Boudreau, on constate qu'une majorité des noms ont une consonance francophone.

À un moment de l'histoire, le Vermont, et la ville de Burlington en particulier, a été un centre de la culture canadienne-française en Nouvelle-Angleterre. La paroisse de Saint-Joseph, à Burlington, a été l'une des premières paroisses franco-américaines et catholiques des États-Unis. «On y disait la messe en latin, et l'homélie en français et en anglais, jusqu'en 1943», se souvient John Fisher Poissant, de la Société de généalogie du Vermont et du Canada français, et qui est aussi, soit dit en passant, un parent d'Henri Bourassa, le fondateur du Devoir!

«C'était le neveu de mon arrière-grand-père, dit-il. Ma mère était une Bourassa.» Aujourd'hui, John Fisher ne parle plus un mot de français: «Tout ce que je comprenais, à la messe, c'était: "À dimanche prochain!"», dit-il. En fait, la culture francophone au Vermont a commencé à disparaître à partir des années 1960.

De la discrimination à la haine


Il faut dire que les Canadiens français du Vermont n'ont pas eu la vie facile. Dans les années 1920, les francophones catholiques de l'État étaient la cible du Ku Klux Klan, qui est allé jusqu'à brûler une croix du cimetière de la paroisse catholique de Sainte-Augustine, à Montpellier.

«Les francophones représentaient alors la plus grande minorité culturelle de l'État du Vermont, où il y avait peu de Noirs et peu de Juifs», explique Mark Richard, professeur d'histoire de l'Université de l'État de New York à Plattsburgh et lui-même d'origine franco-américaine. M. Richard prépare présentement un livre sur la discrimination envers les francophones de la Nouvelle-Angleterre au début du siècle dernier.

Cette haine envers les francophones, qui poussait le KKK à essayer de les empêcher d'acquérir des terres pour bâtir des écoles ou des églises, par exemple, n'était pas tout à fait marginale.

«Entre 1920 et 1925 environ, le Ku Klux Klan comptait 80 000 membres au Vermont», relève Mark Richard. À la même époque, une étude intitulée Vermont Eugenics' Survey, conduite par le zoologiste Henry Perkins, visait à stériliser les familles vermontaises répondant aux trois «D»: délinquance, dépendance et défectuosité mentale (http://www.uvm.edu/~lkaelber/eugenics/VT/VT.html). «Les trois D étaient utilisés pour viser les pauvres, les handicapés, les Canadiens français et les Amérindiens», peut-on lire sur le site de l'Université du Vermont. «Ils représentaient "une invasion insidieuse et continue" du Vermont et étaient donc visés», lit-on encore sur le site de l'Université.

L'historienne Nancy Gallagher a d'ailleurs consacré un livre aux études de Henry Perkins, Breeding Better Vermonters, publié chez University Press of New England.

Une goutte d'eau dans la mer Champlain


Mais au-delà de ces études et des activités du Ku Klux Klan, au début du XXe siècle, les francophones ont continué de subir une discrimination qui n'a pas aidé à la préservation de leur culture.

«Les Américains croyaient que les Franco-Américains étaient idiots parce qu'ils ne parlaient pas anglais, se souvient Marguerite Senecal, qui ne parle presque plus français aujourd'hui, mais qui organise tous les ans le French Heritage Day, à Vergennes. Moi, je me disais que c'étaient eux, les idiots, qui ne parlaient pas français.»

«Je crois qu'à un moment donné, tous les parents ont eu la même réaction. Quand leurs enfants ont commencé à se faire embêter parce qu'ils disaient "tree" au lieu de "three" à l'école, ils les ont poussés à parler anglais», dit-elle.

C'est pourtant grâce à la ténacité d'autres parents, et grâce aux communautés, que le français s'était maintenu jusqu'à la dernière génération.

«Mes parents insistaient toujours pour qu'on parle français à la maison», raconte Doris Stage, qui parle encore français aujourd'hui et qui a publié un livre sur les traditions francophones du Vermont.

Enfant, Doris fréquentait l'école de Stanhope, aujourd'hui Dixville, située exactement sur la frontière entre le Québec et le Vermont. «J'y suis allée pendant quatre ans, se souvient-elle. On y apprenait l'anglais et le français. Puis, ils ont décidé de donner l'enseignement seulement en français, et mes parents se sont dit: "Nous vivons aux États-Unis, nos enfants doivent apprendre l'anglais." Alors, j'ai quitté cette école.»

Longtemps, les francophones du Vermont ont entretenu leurs propres écoles paroissiales catholiques. Puis, selon Mark Richard, lorsque les religieuses se sont vu donner la possibilité, par le Vatican, de choisir leur occupation, plusieurs ont quitté l'enseignement, ce qui a entraîné la fermeture de ces écoles. Au même moment, l'arrivée de la télévision dans les maisons, principalement en anglais, a aussi favorisé l'assimilation des francophones à la culture dominante.

Professeur d'histoire du Canada à l'Université du Vermont, David Massell donne périodiquement un cours sur la présence francophone aux États-Unis à des étudiants en provenance de différents États américains.

«Lorsque je demande aux gens qui se considèrent comme Franco-Américains de se lever, un quart ou un cinquième de la classe se lève. Lorsque je leur dis: "Maintenant, nous allons dire quelques mots de français", presque tout le monde se rassoit. Les seuls qui restent debout sont des gens qui ont fait une démarche personnelle, qui sont inscrits en lettres françaises ou qui ont séjourné en France, par exemple», raconte-t-il.

Dans un film intitulé Réveil, Waking Up French..., Ben Levine explique que le français a longtemps été préservé en Nouvelle-Angleterre parce que les émigrants canadiens-français n'avaient pas l'intention de demeurer éternellement aux États-Unis.

Et pourtant, nombre d'entre eux sont restés. Nombre d'entre eux se sont assimilés. Et il ne reste plus, de ce formidable exode vers le Sud, qu'une goutte d'eau de français dans la mer, cette mer fût-elle le lac Champlain...
36 commentaires
  • fruitloops - Inscrit 23 juillet 2011 08 h 04

    Une question de temps sans doute...

    La désintégration de la culture francophone des états américains de la Nouvelle-Angleterre est l’aboutissement logique, inévitable et annonciatrice, de ce qui se passe actuellement au Québec (l’option politique nationaliste québécoise de la souveraineté ayant été rejetée). L’échelle est plus grande, bien sûr. Et pour l’instant.

    Il y a bien aussi quelques variables, sans doute occasionnées par les mouvements de masse de la mondialisation actuelle, mais l’anglicisation de la langue s’accélère à la vitesse grand V et la frange extrême, disons culturelle d’alors, le KKK, sera sans doute constituée par la radicalisation logique (de par son ampleur planétaire) de l’Islam.

    À l’instar de la communauté des Hurons, qui furent sur bien des points d’un accommodance exemplaire face à l’envahisseur blanc, l’expérience francophone nord-américaine va sans doute — et dans le meilleur des cas possible — être confinée à quelques réserves de type autochtone, et/ ou vivra une ostracisation extrême à l’américaine (et canadienne) dans ses propres villes.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 23 juillet 2011 08 h 19

    La diaspora

    Ca s'appelle la diaspora. Les Irlandais, les Italiens, les Juifs l'entretiennent, la respectent, la vénèrent. Au Pq, on s'en est toujours foutu.

    En fait l'assimilation de toutes ces minorités a servi dans le discours péquiste comme argument souverainiste: gardez, ils se meurent, c'est ce qui va nous arriver à nous autres aussi si on ne devient pas indépendant.

    Au PQ, on n'a jamais mesuré toute la richesse qu'on pouvait tirer de cette diaspora qui couvre tout le continent, de Maillardville à Bâton rouge.

  • Laurent Desbois - Inscrit 23 juillet 2011 08 h 30

    Le Génocide culturel des francophones au Canada

    Pour vous renseigner sur la disparition du français au Canada ainsi que toutes les lois qui ont été faites dans le ROC contre le français, par province, voir la référence ci-dessous:

    Le Génocide culturel des francophones au Canada
    Synthèse du déclin du français au Canada

    Par Pierre-Luc Bégin

    Résumé statistique : http://genocideculturel.lequebecois.info/apercu.ht

    PDF : www.vigile.net/IMG/pdf/24-Genocide.pdf

    ISBN 978-2-923365-34-3

    Le système fédéral canadien est le tombeau du fait français au pays.

    Seule l'indépendance du Québec pourra assurer l'avenir du français en Amérique, et nous permettre de soutenir nos compatriotes du reste du Canada. L'ingérence continuelle du fédéral dans la politique linguistique québécoise, et son indifférence face à l'assimilation des francophones ailleurs le prouvent.

  • Laurent Desbois - Inscrit 23 juillet 2011 08 h 40

    Il y a deux fois plus de Québécois aux Etats-Unis, qu’au Québec!!!!!

    Entre 1870 et 1930, l’exil de millions de Québécois aux États-Unis (13 millions sont recensés en 1980)

    Lors du recensement américain de 1980, les personnes qui se déclaraient d’origine Française constituaient le cinquième groupe ethnique aux États-Unis, juste avant les Italiens et ils représentaient 13 millions d’habitants. Si le sujet vous intéresse, il est exploité dans le livre « The French-Canadian Heritage in New England » écrit par le franco-américain Gerard J. Brault, University Press of New England, Hanover, 1986. On peut y lire : « Many Franco-Americans also have Acadian ancestors, but an overwhelming majority are descended from Quebecois. Emigration to the United States occurred mainly from 1870 to 1930, peaking in the 1880s. ».

    Effectivement, il y a deux fois plus de Québécois aux Etats-Unis, qu’au Québec!!!!!

    Cette émigration était aussi motivée par les mêmes raisons économiques.

    Après la pendaison de Louis Riel et le génocide des métis dans l’ouest canadien, le gouvernement canadien appliqua une politique de colonisation dans l’ouest canadien, en y distribuant des subventions et en y donnant des terres. Il y eu une vaste campagne de promotion en Europe. Il est important de noter que ces privilèges n’étaient pas disponibles pour les Québécois, qui comme vous le dites, manquaient de terres à cultiver. C’est ce qui explique leur exil aux États-Unis, plutôt que vers l’ouest canadien.

    Il y a environ 7 millions de francophones au Québec et un million de francophones hors Québec. Si le Canada avait permis aux Québécois de coloniser l’ouest canadien plutôt que de s’exiler aux États-Unis, on peut supposer qu’il y aurait 21 millions de canadiens dont la langue maternelle serait le français. La population totale du Canada est d’environ 32 millions d’habitants.

    Les francophones seraient, et de loin, le groupe majoritaire dans ce beau Canada, n’eut été des lois du gouvernement d’Ott

  • Laurent Desbois - Inscrit 23 juillet 2011 08 h 50

    Les Orangistes étaient le bras canadien du KKK…

    Les Orangistes étaient le bras canadien du KKK… contre les nègres blancs Francophones!!!!
    Il y avait des liens entre les orangistes et le KKK. Ils s’échangeaient des listes de membres. Il y a aussi une grosse différence…. Le KKK a été déclaré illégal à l’USA, mais les Orangistes sont toujours actifs et légal au Canada.

    « Loyalisme et fanatisme », Petite histoire du mouvement orangiste canadien,
    par Pierre-Luc Bégin, Les Éditions du Québécois, 2008, 200 p. (ISBN 2923365224).

    Le mouvement orangiste sera une organisation extrêmement puissante au Canada pendant au moins un siècle et demi. Et si le mouvement orangiste canadien a connu un sérieux déclin à partir des années 1970, le lecteur sera étonné de constater que le mouvement demeure bien actif en 2008. Levons le voile sur cette page noire de l’histoire canadienne...
    http://www.youtube.com/watch?v=UIYj-ByoVSU

    Vu votre article concernant le KKK, Je vous référerai à James H. Gray du Winnipeg Free Press, à qui on a décerné l’Ordre du Canada en 1988.

    « Booze » : when whiskey ruled the West, Macmillan of Canada, 1972, qui traite du commerce illégal de l’alcool lors de la prohibition.

    Dans ces livres, les thèmes suivant de l’histoire du Canada sont traités :
    • Les Orangistes,
    • Le Ku Klux Klan,
    • L’élimination des droits des francophones,
    • Le racisme contre les chinois et les hindous, « Cleaning out the Chinks »,
    • La discrimination raciale contre les noirs.