Le paradoxe de l'immigration

Le marché du travail est un obstacle de taille à l’intégration.
Photo: Agence Reuters Larry Downing Le marché du travail est un obstacle de taille à l’intégration.

Le Québec peine à intégrer ses immigrants, révélait cette semaine une étude commandée par le CIRANO. Pis, il est en queue de peloton lorsque comparé à l'Ontario et à la Colombie-Britannique, deux provinces où le taux d'immigration est élevé. Simple question de discrimination? Il semblerait que le problème soit plus complexe.

Les Québécois vieillissent, prennent leur retraite. Devant cette désertion du marché du travail, le Québec est forcé de s'en remettre à sa main-d'oeuvre immigrante, qui représentait en 2006 11 % de la population totale. Il n'est d'ailleurs pas de question qui fasse davantage consensus, tant dans les partis politiques que dans les syndicats et autres groupes de pression.

Non seulement la Belle Province intègre-t-elle très mal ses immigrants, mais elle le fait également beaucoup moins bien que dans le reste du Canada, révèle une étude du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO) intitulée Immigration au Québec: politiques et intégration au marché du travail. En 2006, le taux d'emploi des immigrants au Québec était inférieur de 11,4 points à celui des Québécois nés ici, soit un écart deux fois plus grand que celui observé dans les deux autres provinces, l'Ontario (5 points) et la Colombie-Britannique (5,1 points).

Le Québec a ouvert ses portes, et les immigrants arrivent, nombreux. La grille de sélection pour attirer une main-d'oeuvre qualifiée et qui parle français fonctionne, rappelle Maude Boulet, doctorante en relations industrielles à l'Université de Montréal et coauteure, avec Brahim Boudarbat, de l'étude publiée cette semaine. Les immigrants sont de plus en plus qualifiés — la proportion des immigrants récents du Québec (âgés de 25 ans et plus) qui détiennent au moins un baccalauréat est passée de 15,4 % en 1981 à 51 % en 2006 — et ils sont beaucoup plus nombreux à parler le français à l'arrivée (60,4 % des immigrants admis au Québec en 2008 parlaient le français).

Beau paradoxe, reconnaissent les observateurs de la scène immigrante. «On favorise l'immigration des personnes ayant des diplômes supérieurs, on leur donne des cours de français si elles ne le connaissent pas déjà, mais après ça, on ne les aide plus», dit la professeure en relations industrielles à l'UdeM Marie-Thérèse Chicha, qui déplore le sous-financement de l'intégration. «Les politiques d'immigration ne sont pas cohérentes avec les politiques d'intégration. C'est du gaspillage de compétences.»

Afin de hausser le taux d'emploi des nouveaux arrivants, le député péquiste de LaPrairie, François Rebello, souhaite que les dirigeants fassent preuve de plus de transparence et rendent des comptes. «Il faut être intransigeants à l'égard de ceux qui discriminent, insiste M. Rebello. Et c'est au gouvernement de donner l'exemple.»

Le sociologue de l'UQAM Jean Renaud abonde dans ce sens: le gouvernement, comme premier employeur, devrait servir de modèle. «Il y aurait moyen d'accélérer leur embauche. Il y a des milliers de solutions, des choses qui se font déjà ailleurs. Mais lesquelles sont applicables? On peut penser au mentorat», indique M. Renaud. Mais avant de parler solutions, voyons un peu la genèse du problème de l'intégration des immigrants, qui touche dans une plus forte proportion les immigrants originaires de l'Afrique du Nord (Maghreb) et du Moyen-Orient.

Racistes, les employeurs ?

Pour Marie-Thérèse Chicha, la lente intégration des immigrants sur le marché du travail pourrait s'expliquer en partie par des pratiques discriminatoires des employeurs. «Ils sont très réticents à embaucher des immigrants. Ils ont peur que ceux-ci se mettent à demander des congés. Cette idée que les immigrants vont chercher à demander des accommodements est très répandue, souligne-t-elle. Mais il y a aussi des employeurs de bonne volonté qui n'engagent pas d'immigrants de peur d'être accusés de discrimination s'ils licencient quelqu'un strictement pour une question d'incompétence. Mais c'est un mythe, il n'y a pas d'immigrants qui font ça», a-t-elle dit.

Reconnaissant que ce n'est pas le cas de tous les employeurs, Jean Renaud remarque qu'il y a une réelle discrimination à l'embauche, «qui se voit sur le terrain». On n'a qu'à penser à ces histoires qui défraient à l'occasion les manchettes d'immigrants qui ont soumis le même curriculum vitae à une entreprise, l'un avec un nom à consonance québécoise et l'autre avec un nom, disons, plus «exotique». Le CV de «M. Tremblay» est bien sûr privilégié, dans la grande majorité des cas.

N'empêche, selon le sociologue, cette attitude s'estompe après un certain temps. Au fil de ses recherches quantitatives et qualitatives, ce spécialiste des questions d'immigration a remarqué que le «coefficient Maghreb», c'est-à-dire l'ensemble des facteurs associés à l'origine d'une personne originaire de l'Afrique du Nord et pouvant nuire à son intégration, se fait sentir au début de l'établissement. «Mais après trois ans, les études montrent que ce n'est plus significatif. Si c'était de la discrimination, ce coefficient serait toujours significatif. L'employeur s'adapte et apprend à décoder ce que vaut un diplôme du Maghreb», a-t-il expliqué.

Et si le Québec fait moins bien que l'Ontario et la Colombie-Britannique, c'est qu'il n'est pas aussi habitué qu'eux à accueillir des immigrants, estime Jean Renaud. «Le Québec n'a que 30 ans de pratique avec l'immigration. Ça date de la loi 101. Avant ça, l'immigration était plutôt gérée par le côté anglophone du Québec, a-t-il soutenu. Mais on est encore en train de se chicaner sur le foulard. C'est comme si on confirmait le fait que c'est normal de discriminer. L'employeur envoie le message que ce ne sont pas des gens comme nous, qu'ils sont marginaux. Ça n'aide pas à rehausser le taux d'emploi.»

Professeure à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM, Sylvie Gravel ne croit pas qu'il est exact de parler de discrimination de la part des employeurs. «Les grandes entreprises ont fait beaucoup d'effort pour redresser la situation et éliminer toutes les étapes qui portent préjudice aux immigrants», assure-t-elle. Elle remarque qu'un grand nombre de petites entreprises ont recours à des immigrants. Certains employeurs du secteur agricole vont même se mettre à parler espagnol pour mieux communiquer avec leurs employés latino-américains. «Le vrai problème, c'est d'intégrer les immigrants dans un emploi qui correspond à leur diplôme. On est en pénurie de main-d'oeuvre dans certains secteurs pour lesquels on n'a pas nécessairement sollicité des immigrants», rappelle Mme Gravel, en précisant que c'est en train de changer.

La faute de la grille... et de la langue

La grille n'est donc pas si adéquate que ça. Jean Renaud, qui s'est intéressé aux variables permettant d'améliorer les prédictions d'accès à l'emploi pour un nouvel arrivant, a constaté que la grille de sélection ne comptait que pour 13 % dans ce savant calcul. «On a essayé de voir combien de temps ça prend à un immigrant pour avoir un emploi qualifié et quels sont les facteurs qui permettent d'expliquer ça. La grille ne compte pas pour beaucoup», note-t-il. Selon lui, cette grille utilisée par le ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles n'est pas nécessairement conçue pour d'abord sélectionner de bons ouvriers appariés aux emplois disponibles. «Elle a avant tout comme but de nous choisir des concitoyens, des gens avec qui on va vivre. Des concitoyens qui deviendront nos amis, nos voisins, des gens qui vont tomber amoureux avec nos enfants.»

Certes, des problèmes plus structurels liés aux blocages que peuvent engendrer certains ordres professionnels dans le cas des professions réglementées sont désormais connus. L'attention a été moins portée sur les problèmes d'intégration sur le marché du travail causés par l'obligation, dans certains cas, de parler le français et l'anglais. «Il existe des exigences de bilinguisme pour un certain niveau d'emploi», note François Rebello. «Le fait de ne pas parler anglais est souvent un frein plus grand à l'emploi que le fait de ne pas parler français», ajoute-t-il, constatant que cette réalité bien québécoise nuit à certains membres de la communauté maghrébine, par exemple, qui connaissent souvent mieux le français que l'anglais.

Les études de Jean Renaud ne lui ont pourtant pas permis de conclure que le facteur de la langue était significatif. «La connaissance de l'anglais et du français n'est pas un facteur qui augmente l'accès au marché du travail. C'est plutôt une question de réseau au sens très large.»

Marie-Thérèse Chicha abonde. «Il ressort que la majorité des entreprises québécoises ont recours aux réseaux de connaissances pour leur recrutement. Et même quand ils sont diplômés du Québec, [les immigrants] n'arrivent pas nécessairement à se créer un réseau de connaissances susceptible de les aider à trouver un emploi. Ils n'ont pas un bon réseau culturel pour les informer informellement. Souvent, leur réseau est constitué de gens d'Emploi Québec ou des universités, qui ne les orientent pas nécessairement vers des emplois qui sont porteurs», fait-elle remarquer.

Pour sa part, Sylvie Gravel insiste sur l'importance de laisser le temps aux immigrants de bien apprivoiser leur milieu de travail. «Il faut comprendre la difficulté [pour les immigrants] de passer l'étape de la probation. On va reprocher à des gens de ne pas bien fonctionner dans le milieu, de ne pas être sociables parce qu'ils ne vont pas prendre une bière après le travail ou parce qu'ils ne jouent pas aux hockey avec les employés. Mais on oublie qu'il y a un élément qui s'appelle s'insérer dans une culture organisationnelle et une dynamique de socialisation», conclut-elle en appelant à plus d'indulgence.

Comme quoi il ne suffit pas d'avoir la tête de l'emploi. Encore faut-il s'assurer de la viabilité du «vivre ensemble».

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Rectificatif du 15 avril 2010:

Dans l'article «Le paradoxe de l'immigration» publié dans notre cahier Perspectives de samedi, une citation attribuée à Marie-Thérèse Chicha donnait la fausse impression qu'elle reprochait au gouvernement de ne rien faire pour aider les immigrants à s'intégrer. Or, la critique de Mme Chicha vise plutôt la fragmentation des initiatives et leur sous-financement. Nos excuses pour cette imprécision.
34 commentaires
  • Caroline Moreno - Inscrit 10 avril 2010 07 h 01

    5 millions de dollars en moins pour la francisation des immigrants

    Le paradoxe est que l'on coupe de nouveau dans la francisation des immigrants.

  • jacques noel - Inscrit 10 avril 2010 08 h 49

    "Devant cette désertion du marché du travail"

    Quelle désertion? Le Québec compte toujours 8% de chomage.
    336,000 exactement, dont 70,000 immigrants et 266,000 assistés sociaux aptes au travail, dont 66,000 immigrants. Il y a 136,000 immigrants qui se cherchent un emploi, en plus de 150,000 qui ont déjà l`âge de la retraite (voilà pour un autre mythe, celui du rajeunissement par l'immigration)

    Le Québec fait plus d'enfants (1,74) que l'Iran (1,73), la Thailande (1,73) et la Tunisie (1,71). Le Québec compte seulement 15% de personnes âgée, contre 19% pour l'Italie et l'Espagne, 20% pour l'Allemagne et le Japon. On est à plus de 157 naissances au Québec pour 100 décès (88,000/56,000). On bat presque tous les pays industrialisés du monde. L'Allemagne`est à 75 naissances pour 100 décès. La Russie à 69!

    Il n'y a pas crise démographique, ni de manque de main-d'oeuvre. C est un immense mensonge. Une escocrie intellectuelle

  • Paul Kara - Inscrit 10 avril 2010 08 h 54

    Faut pas exagérer

    Il y a quand même une limite. Demander aux employeurs d'assurer la responsabilité du "vivre ensemble" même après le travail...faut pas charrier. L'adaptation à un nouveau milieu de travail et la volonté de s'y intégrer, ça relève du nouvel employé qui a obtenu un poste. Faut arrêter ce paternalisme...là ça devient franchement ridicule.

  • Michel Vézina - Inscrit 10 avril 2010 09 h 20

    Intégration, francisation des immigrants au Québec, et le leadership raté de sa capitale!

    Au Québec, lorsqu'on parle d'"immigration", automatiquement l'image de Montréal nous vient à l'esprit. Il ne vient à personne l'idée d'une famille africaine ou chilienne à Victoriaville, St-Georges, Chicoutimi, Rimouski et même Québec....chercher l'erreur! Suite au débat des derniers jours, de la ministre de la culture et du député Curzi, n'y a pas t-il lieu de se demander si Montréal a encore la capacité d'intégrer les immigrants à la culture dominante du Québec! Dès lors que l'on se pose cette question, on peut se demander ce que fait la ville de Québec, ce que font les presque un million d'habitants de cette ville en y comptant ses grandes banlieues? Québec la francophone! Québec la supposé Capitale nationale d'un peuple, qui se cherche et ne veut pas se trouver! Québec a la capacité d'accueillir plus d'immigrants, Québec doit faire sa part dans l'Intégration des immigrants, et ce n'est qu'à cette condition que plus d'immigrants s'intégreront à la culture et langue dominante de cette province! Cependant, les habitants de cette ville qui votent à majorité ADQ, Conservateur, PLQ, PLC, tous des partis fédéralistes, supposément plus ouverts que les séparatistes, doivent faire leur part! Il y a trop de racisme à Québec! Et la fonction publique n'y échappe pas! Le gouvernement doit prendre des mesures pour qu'un nombre important d'immigrants soit admis au sein de la fonction publique. La ville de Québec et la ville de Lévis doivent aussi montrer l'exemple. Tant que Québec et les Québécois ne joueront pleinement leur rôle à intégrer ces immigrants qui sont si nécessaires à notre pérennité, c'est le Québec tout entier, sa culture et sa langue qui perdront!

  • Carl - Inscrit 10 avril 2010 09 h 38

    emploi

    C'est beau faire venir des gens très qualifiés, mais, moi, je suis dans une région où c'est de la main d'oeuvre qu'il faut (Abitibi). Par ici, il y a un manque de travailleurs forestier et de mineurs.
    Je crois que ces secteurs seraient plus appropriés pour de futurs arrivés étant donné le manque très marqué.
    De plus, les salaires sont très enviables.