L'entrevue - Le criminologue de combat

Le criminologue Philippe Bensimon
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le criminologue Philippe Bensimon

Philippe Bensimon a passé 23 années derrière les barreaux, à explorer les tréfonds de la bête humaine. Le criminologue du carcéral fait le bilan dans un ouvrage trouble et inédit.

Les mots sont durs, les verbes chargés d'une violence honteuse. Les rapports du criminologue en milieu carcéral sont remplis d'enfants violés, de beaux-frères découpés au couteau de cuisine et de femmes défigurées à coups de blocs de béton. Si Philippe Bensimon portait à l'écran tout ce qu'il a vu et entendu à l'ombre des barreaux, pas même le plus voyeur des cinéphiles ne pourrait tolérer ces images brutales et abrutissantes.

Philippe Bensimon fait partie de cette lignée de criminologues qui côtoient les criminels de tout acabit. Une fois que la société a enfermé à double tour ses pires rapaces pour ensuite jeter la clef au plus profond de son inconscient, il faut quelqu'un pour évaluer leur potentiel de réinsertion, les risques de récidive et faire des recommandations appropriées à la Commission nationale des libérations conditionnelles (CNLC). Parce qu'il faut bien regarder la réalité en face. Même les meurtriers et les violeurs d'enfants finissent par retrouver leur liberté un jour, contrairement aux victimes qui restent si souvent emmurées dans leur souffrance à perpétuité.

Le criminologue en milieu carcéral est investi d'une lourde obligation judiciaire doublée d'une responsabilité morale, intellectuelle et clinique que Philippe Bensimon refuse de prendre à la légère. Son plus récent essai, Profession: criminologue. Analyse clinique et relation d'aide en milieu carcéral (Guérin) est le fruit de savantes recherches (la bibliographie fait 90 pages à elle seule) et d'une riche expérience de travail dans les pénitenciers.

Dédié à tous ses confrères et consoeurs «qui oeuvrent à l'ombre des murs», l'ouvrage est une passation symbolique des armes pour Bensimon, un homme tout à fait conscient de s'approcher du crépuscule de sa vie. Il va même jusqu'à céder les redevances en droits d'auteur à la Société de criminologie du Québec.

Les professionnels trouveront dans cet ouvrage, sans équivalent dans le monde de la recherche scientifique, des conseils utiles pour mener des entrevues avec des psychopathes et autres désaxés. Le grand public y découvrira des vérités glaciales sur la prison, la délinquance et l'irrépressible envie de salir, d'avilir et de tuer d'une certaine frange de l'humanité.

Le viol d'une fillette, le braquage d'une banque ou le trafic de drogue à grande échelle procurent une réelle satisfaction à ces sans foi, ni loi. «Il y a un côté ludique au crime. Quand on parle des effets de la paupérisation, de la pauvreté et du misérabilisme à la Victor Hugo ou Émile Zola, on n'accepte pas que nous sommes entourés de millions de gens qui n'en ont rien à foutre de nos valeurs familiales, nationalistes ou autres. Ils ont les leurs, et ce n'est pas toi, avec ton petit diplôme de merde, qui va les contraindre, lance-t-il. Il y a des millions d'individus qui n'ont pas cette capacité de se plier aux normes, aux lois et aux règlements. Ils ont cette liberté d'agir en eux, ils ne voient pas la distinction entre le bien et le mal, et c'est là depuis leur plus tendre enfance.»


Si près, si loin

Docteur en criminologie, Philippe Bensimon enseigne les bases de cette profession qui n'en est pas vraiment une à l'Université de Montréal. Constat troublant: une proportion significative d'étudiants (et surtout des étudiantes dans cette branche en voie de féminisation) frappent à la porte de l'École de criminologie avec un bagage d'inceste, de violence, d'agression sexuelle. Ils choisissent la criminologie (ou même la psychologie) «pour être plus près de la vérité. La leur», écrit M. Bensimon.

L'auteur n'y échappe pas. Il faut lire entre les lignes de son dernier roman, La Citadelle, pour deviner sa trajectoire de vie. Né en France «huit ans après que les derniers crématoires encore rougeoyants eurent fini de dégueuler leurs cendres à la face du monde entier», M. Bensimon a reçu en héritage la violence de son père juif et le rejet de sa mère catholique. Le premier l'éduquait aux poings tandis que la seconde lui avouait ouvertement sa déception de ne pas s'être fait avorter.

La famille a déménagé au Canada quand le jeune Philippe était âgé de 13 ans. Pour ses 18 ans, il retournera en France pour s'engager dans l'unité des parachutistes français. Des durs de durs, recrutés à même les bagnes français, la lie de la société et ceux qui, comme Bensimon, voulaient fuir le quotidien d'une vie sans intérêt.

Une section, une vraie se mesurait aux nombres de suicides qu'elle engendrait dans ses propres rangs. La «prière du para» résume la culture de cette unité sur laquelle tombent les missions risquées et insensées: «Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste. Donnez-moi ce que l'on vous refuse. Je veux l'insécurité et l'inquiétude. Je veux la tourmente et la bagarre.»

Après cinq années entre ciel et terre, Philippe Bensimon a rompu les rangs, le vague à l'âme en prime. «Rien ne m'intéressait dans la vie, mais vraiment rien», dit-il.

À la suite d'un stage en milieu carcéral, durant ses études de baccalauréat en criminologie, il a développé la piqûre pour la prison, cet étrange environnement, symbole suprême de la privation de liberté. «Ce milieu ressemble à la caserne, il y a un côté très militaire, explique-t-il. C'était entre gars, entre hommes. Je me suis souvent identifié plus à ces gars-là qu'à la majorité des hommes que j'ai rencontrés dans ma vie.»

Philippe Bensimon s'est ainsi imposé une peine à vie à laquelle il s'est soustrait récemment pour se consacrer davantage à la recherche scientifique. Après 23 années en prison, il en ressort avec la conviction que la perte de liberté est tout à fait intolérable pour l'être humain. «La prison est ainsi faite pour qu'on ne veuille plus y revenir. Et il en sera toujours ainsi», dit-il.

C'est aussi le meilleur outil inventé pour contenir la criminalité. La prison a son utilité pour réprimer une partie connue de l'agir criminel, pour la durée fixe d'une peine. Elle permet d'assouvir notre soif de vengeance collective contre le mal, de mettre un baume sur les plaies des victimes et d'entretenir les apparences de justice dans l'oeil public au moyen de peines porteuses d'une promesse de dissuasion bien théorique.

Mais l'enfermement et tous les programmes inimaginables ne pourront jamais altérer la personnalité délinquante d'un détenu, estime Philippe Bensimon. Renaître de ses cendres, impossible. Rebâtir autre chose à côté de soi-même, peut-être. «Il y a des gens à qui on va pouvoir faire prendre conscience de certaines choses. Mais l'erreur à éviter, c'est de croire qu'on peut changer l'individu. On peut l'inciter à opter pour un autre comportement. Je dis bien opter, pas changer. Le mot de la fin, la décision finale lui appartient», explique-t-il.

Philippe Bensimon s'estime chanceux d'avoir pris les bonnes décisions, à des étapes charnières de sa vie. Ses entretiens cliniques avec des délinquants le ramènent à un éternel questionnement. «Pourquoi lui, mais pas moi? J'aurais pu extrêmement mal tourner, et j'en ai toujours eu conscience», dit-il. Dans les pénitenciers, il a la conviction de rencontrer cet Autre qui lui est «si différent et si proche en même temps».
5 commentaires
  • Rémi Arsenault - Inscrit 14 décembre 2009 18 h 10

    Impressionnant...

    Je suis impressionné de par le contenu, par le vécu, par le professionnalisme de Monsieur Bensimon.
    Merci M. Myles pour votre article.

  • Brigitte Bazinet - Inscrite 15 décembre 2009 10 h 41

    Merci cher confrère

    Philippe, merci pour ce cadeau de Noel.
    Tous les futurs criminologues de combat pourront effectuer un choix plus éclairé que moi. Surtout les femmes.
    Ta soeurette
    Brigitte- (ex) Criminologue de combat

  • Jocelyne Gauthier - Inscrit 16 décembre 2009 14 h 17

    Les choix

    Il va falloir faire un choix éventuellement, entre notre supposé humanisme et la réalité. Il y a une vérité: la criminalité animale, instinctive augmente. Il ne s'agit pas de voleurs, même violents ni de braquage à domicile; il s'agit du nombre de criminels violents et jouissifs qui augmente: les psychopathes, ceux qui aiment faire souffrir et tuer, souvent des plus abominables manières. J'ai déjà entendu un psychiatre de l'Institut Pinel dire qu'il y aura de plus en plus de psychopathes. On n'a qu'à observer le comportement de certains jeunes; déjà criminels à quinze ans et qui aiment ça. Selon moi, le seul moyen pour éviter que ce type de criminels se répande trop: nous devrons faire un choix: endurer le risque qu'ils nous font supporter en étant remis en liberté ou remettre la peine de mort pour ce genre de criminalité. Quand Paul Bernardo demande une remise en liberté (ça fait deux fois) on peut s'inquiéter du résultat de la troisième fois. De toutes façons, même en étant en prison vingt-cinq ans, il sera encore assez jeune pour recommencer à tuer. Il faut admettre que ces criminels ne pensent pas: ils réagissent instinctivement, comme des animaux. Leurs désirs font loi. Comment se débarrasse-t-on d'un animal dangeureux pour la population? La question doit finalement amener une décision.

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 26 décembre 2009 16 h 55

    1. À Mme Gauthier qui ne me lira pas:

    Et si cet animal sauvage était votre enfant?

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 6 janvier 2010 17 h 44

    2. Ça baigne... dans l'ombre et la contradiction.

    J'ai vu M. Bensimon à la Librairie Olivieri, suite à une publicité dans le Devoir. Il y a quelques années, il y donnait une conférence au titre troublant "Pénis sans
    visage" qui, avec comme sous-titre "le fléau de la pornographie", constituait le titre de son livre. Non, M. Bensimon ne fait pas dans la dentelle: c'est un homme sombre, dur et froid...

    Étonnement, M. Bensimon se présente, comme un survivant de la violence physique de son père et du rejet de sa mère qui lui a avoué qu'elle aurait préféré se faire avorter de lui. J'ai envie de dire... et je vais l'écrire "Pô tit-pit!". Pourquoi je me gênerais? Ce personnage n'a aucune empathie pour ceux qui lui servent de cobaye. Pour avoir oeuvré, à divers titres, dans le domaine des ressources alternatives en santé mentale, je peux affirmer qu'une bonne partie des gens que j'y ai côtoyés n'ont jamais connu leurs parents, ont été abandonnés, trimbalés d'un foyer à une famille d'accueil, ou ont été élevés dans des familles multiparentales, dysfonctionnelles, ou victimes d'inceste ou autres abus sexuels (comme ses futurs collègues dit-il) et j'en passe. M. Bensimon n'a rien vécu de tel: il a connu ses deux parents, son histoire personnelle, et a pu s'instruire, on présume, jusqu'à dix-huit ans, et avoir de l'argent pour voguer vers l'Europe. Or, voilà que même s'il avoue se reconnaître dans "cet Autre si différent et si proche"... pour d'obscures raisons, il nie à cet autre toute possibilité d'avoir eu une enfance égale à la sienne ou cent fois pire. Les épithètes fusent (les siennes ou celles du journaliste?): pires rapaces, frange de l'humanité, et il nous parle de "leur plus tendre enfance"... Idyllique, peut-être? Résumons: se sont des tarés de naissance. Il reprend là d'anciennes théories déclassées, mais se permet d'ironiser sur le misérabillisme d'Hugo ou de Zola: j'aimerais rappeler à Bensimon que ces humanistes ont traversé quelques siècles déjà, alors que lui... Bien sûr aujourd'hui on n'est plus emprisonné pour le vol d'un pain, mais n'empêche que... la criminalité, toutes catégories confondues, est toujours beaucoup plus fortes dans les quartiers défavorisées, chez certaines minorités qui le sont tout autant: noirs, autochtones. Les gangs de rue... y en a combien à Westmount? Et même les tueurs en série viennent presque tous de milieux modestes.

    Parlant de tueurs en série, Gary Ridgway, mieux connu sous le nom du tueur de la Rivière Verte, a avoué avoir tué 48 femmes. Sa mère, qui s'est retrouvé monoparentale, lavait consciencieusement le sexe de son fils jusqu'à l'âge de 14 ans, à chaque jour, sous prétexte qu'il urinait au lit... Dans un documentaire sur Jeffrey Dahmer, tueur de garçons en série, et canibale, on peut le voir à l'âge de 5 ou 6 ans, dans un vidéo filmé par son père (qui a aussi publié une biographie de son fils assassiné en prison; ben tiens, tant qu'y a de l'argent à faire... ) dans un étrange pyjamma très transparent, comme un rideau, pâle, uni et très ample, jouant dans la cour en plein soleil, puis se tournant lentement vers son père, qui continue de le filmer, pour lui présenter très hostensiblement son sexe, avec insistance. Peut-être que M. Bensimon me dirait c'était lui le pervers et son père la victime? Dernier cas, dont j'oublie le nom: de retour de la guerre du Vietnam, un jeune homme montre à son cousin de onze ans une floppée de photos de viols collectifs, commis par des soldats. Peu après, celui-ci laisse l'école, puis devient itinérant, et après des années de drogue et de larçins en vient à violer des femmes, chez elles, en menaçant leur conjoint, pour les assassiner tous les deux ensuite. Tous ces hommes étaient, n'en doutons pas, de joyeux lurons, particulièrement Dahmer, qui était alcoolique et vivait en compagnie de cadavres, et l'autre qui a vécu dans la crasse et l'itinérance toute sa vie d'homme "libre".

    Mais notre criminologue... que faisait-il chez les paras? Sûrement pas du tir aux pigeons d'argyle. N'est-ce pas cette dose d'adrénaline et de sombre qu'il va chercher chez cet Autre, d'où ce besoin compulsif de se justifier par 90 pages de bibliographie. Quelque chose à prouver? Là aussi je me méfie un peu...

    Alors Philippe Bensimon continue de me faire une mauvaise impression, même si certains de ses combats sont par ailleurs justifiés. Mais je me demande parfois de quel combat il s'agit. Contre une partie de lui-même?