Fredy villanueva: un an plus tard - Délit de faciès
Pas facile d'être à la fois jeune et membre d'une minorité à Montréal
Photo : Jacques Nadeau
Des policiers entourent des jeunes de Montréal-Nord. D’un côté comme de l’autre, leurs relations sont souvent empreintes de méfiance.
Il y aura un an demain, le jeune Fredy Villanueva était abattu par la police à Montréal-Nord, prélude à une émeute qui a relancé le débat sur le profilage racial dans sa plus funeste expression. À tort ou à raison? Le Devoir se penche aujourd'hui sur un lourd contentieux entre les policiers et les minorités ethnoculturelles.
Pas le droit de marcher sur le gazon, et surtout pas de cracher. Il ne faut pas non plus marcher trop vite devant les policiers (c'est suspect), ni trop lentement (c'est de la provocation). Ni s'asseoir sur une clôture, ni flâner sur le terrain d'un HLM (même si on y habite). Enfin, mieux vaut ne pas sortir en groupe et toujours traîner ses cartes d'identité. Garder les mains molles en cas d'arrestation. Plier l'échine. Renoncer à ses droits. Se révolter?
Pas facile d'être à la fois jeune et membre d'une minorité à Montréal. Vingt ans plus tard, le constat de la commission Bellemare est encore d'actualité: une plus grande suspicion pèse encore et toujours sur les minorités visibles et ethnoculturelles. Surtout dans le contexte pressant de lutte contre les gangs de rue, qui sont désormais responsables du quart de tous les meurtres sur l'île. «Les policiers vont cibler les jeunes pour n'importe quoi, c'est comme s'ils arrivaient avec une haine intérieure. C'est pour ça que les jeunes des quartiers ne leur font pas confiance», affirme Roodsy Vincent, un patrouilleur de rue de la Maison d'Haïti.
Les chiffres tendent à lui donner raison. À Montréal, un jeune noir court deux fois plus de risque d'affronter la justice qu'un Blanc. Une situation moins enviable que dans les mégalopoles... américaines, selon le Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté (CREMIS).
Et pourtant! Saint-Michel est un modèle de réussite. Les patrouilleurs y sont «plus sociaux» qu'ailleurs, reconnaît le jeune Vincent, un abonné du club de boxe L'Espoir, cofondé par le policier Evens Guercy. C'est le résultat du leadership exercé par le commandant du poste de quartier, Fady Dagher, et d'une poignée d'agents tels que Charles Dubois, qui ont compris la futilité de la répression tous azimuts.
En dépit de ces progrès, Harry Delva, responsable des projets jeunesse à la Maison d'Haïti, dans Saint-Michel, reste pessimiste. «Dans ce service, c'est comme si la main gauche ignorait ce que fait la main droite, dit-il. Il y a un décalage entre la politique du SPVM, qui veut éliminer le profilage racial, et les actions posées sur le terrain. [...] Cette façon de faire risque de nous redonner Montréal-Nord à d'autres endroits, parce que les gens sont fatigués d'avoir l'étiquette "gang de rue" parce qu'ils sont noirs.»
Un mal connu
Au Centre de recherche action en relations raciales (CRARR), Fo Niemi reçoit de 30 à 40 plaintes pour discrimination et profilage racial concernant des policiers chaque année. Pour lui, le portrait est clair. Certains policiers harcèlent, intimident et arrêtent les gens de couleur de façon abusive et injustifiée.
Aucun policier de Montréal n'a été déclaré responsable de profilage racial devant les tribunaux. C'est la principale carte invoquée par le Service de police de la VIlle de Montréal (SPVM) pour minimiser l'ampleur du problème. Le SPVM fait l'objet de 80 plaintes pour discrimination raciale, soit devant la Commission des droits de la personne, soit en fonction du Code de déontologie policière. Mais depuis que le service s'est doté d'une politique sur le profilage racial et illicite, en 2004, aucune plainte n'a abouti à une décision qui condamnerait le SPVM.
Emerson Douyon en connaît un bout sur cette délicate question. Détenteur d'un doctorat en psychologie et professeur retraité de l'Université de Montréal, il fait partie du comité expert du SPVM sur le profilage racial et illicite, et il siège toujours à la Commission des droits de la personne. «Oui, on a raison de s'inquiéter du profilage racial, parce que ça augmente, ça devient de plus en plus grave et ça affecte non seulement les Noirs, mais d'autres minorités. Il y a un problème qui a accéléré depuis les attentats du 11 septembre 2001, et il ne se limite pas seulement à la police», affirme M. Douyon.
Sur une mince glace
La police de Montréal compte 4600 policiers qui effectuent un million d'interventions par année, dans une métropole métissée où le quart des habitants revendiquent des origines autres que québécoises. Un contexte pas facile pour des jeunes patrouilleurs — près du cinquième de l'effectif a moins de quatre ans d'expérience. Blancs et francophones en majorité, ce sont eux qui subissent un choc d'intégration au contact de la mosaïque montréalaise.
«Je vous le dis sincèrement, je suis convaincu que la majorité des membres du personnel travaillent dans le respect des politiques et des procédures, affirme Daniel Rousseau, inspecteur-chef à la section des stratégies d'action avec la communauté au SPVM. S'il y en a [des cas de profilage racial], c'est une minorité d'interventions, et c'est le rôle du service d'intervenir pour apporter des correctifs. Le profilage racial et illicite, c'est tolérance zéro chez nous.»
Depuis 2006, les policiers suivent une formation pour déterminer et éliminer les «comportements inattendus», un terme empreint de rectitude que l'on substitue à celui de profilage racial au SPVM. À ce jour, 92 % des effectifs ont reçu une formation d'un jour sur cette délicate question. Un système de veille est en place pour détecter les comportements fautifs. Un comité directeur (interne) et un comité expert (externe) sur le profilage racial ont été mis sur pied. Aucun autre corps policier au pays n'en fait autant pour endiguer le profilage racial, affirme Daniel Rousseau.
La différence entre le profilage criminel et le profilage racial est subtile. Les policiers marchent sur une glace bien mince, surtout dans le contexte d'une intervention d'urgence, tenaillés par une peur qui ne s'avoue pas. En résumé, le profilage criminel est légal; c'est une méthode d'enquête fondée sur l'utilisation de preuves objectives, et non de stéréotypes, de préjugés ou de mythes. À l'inverse, le profilage qui se fonde exclusivement sur la race, la couleur, l'origine ethnique ou tout autre trait, sans motif réel ou soupçon raisonnable, est interdit.
Dans le passage du profilage criminel au profilage racial, on retrouve un enchevêtrement de stéréotypes, de préjugés et parfois même du racisme, estime Emerson Douyon. La peur de l'autre compte pour beaucoup. Contrairement aux prétentions de la police, M. Douyon et plusieurs sources interrogées par Le Devoir croient qu'il s'agit d'un «problème systémique», et non de gestes isolés de la part de policiers fautifs.
M. Douyon attribue le problème à la culture policière qui se développe dès la formation collégiale et qui est renforcée au contact des patrouilleurs plus expérimentés. C'est le «nous contre eux», «les paramilitaires contre les civils», observe-t-il. «Déjà, ça augure mal à l'égard de ceux qui ne font pas partie de cette institution. De là à trouver un bouc émissaire chez les jeunes des minorités, il n'y a qu'un pas.»
Une source qui connaît le SPVM comme le fond de sa poche mais qui ne peut commenter publiquement le dossier confirme l'existence de cette culture chez les policiers, qui se considèrent d'abord et avant tout comme «des combattants du crime». «Il y a chez eux un manque de formation, d'expérience et d'éveil à la diversité qui est flagrant», estime cette source.
Un lien social fragilisé
Dans une étude récente intitulée «Les communautés noires nous parlent de la violence», Laurence Tichit et Mylène Jaccoud ont sondé l'âme de quelque 80 participants sur une foule de sujets, dont le profilage racial. Le «trop-plein» de présence et d'interventions de la police auprès des jeunes produit des effets durables: ressentiment, impression de surveillance accrue, entrave à la liberté de mouvement. «Ces événements ne sont pas des cas isolés», concluent les auteures.
La police comprend trop bien les effets pernicieux du profilage et s'est engagée dans «un travail à long terme» pour changer les valeurs, les attitudes et les comportements des policiers, assure Daniel Rousseau au SPVM. À terme, c'est l'image du service, le lien de confiance avec la population et la légitimité de ses interventions dans les quartiers chauds qui sont menacés par l'émergence d'un vif sentiment d'humiliation et d'aliénation, prélude aux révoltes comme celle de Montréal-Nord l'an dernier.
Le profilage racial est une composante essentielle de ce malaise plus grand qui englobe aussi la pauvreté, le chômage et l'exclusion sociale. Une rupture du contrat social? Emerson Douyon a bien peur que ce soit le cas. «À force d'être considérés comme des corps étrangers, ces jeunes finissent par se dire Américains, Haïtiens, Africains. Ils se disent tout ce que vous voulez, sauf Québécois.»
Pas le droit de marcher sur le gazon, et surtout pas de cracher. Il ne faut pas non plus marcher trop vite devant les policiers (c'est suspect), ni trop lentement (c'est de la provocation). Ni s'asseoir sur une clôture, ni flâner sur le terrain d'un HLM (même si on y habite). Enfin, mieux vaut ne pas sortir en groupe et toujours traîner ses cartes d'identité. Garder les mains molles en cas d'arrestation. Plier l'échine. Renoncer à ses droits. Se révolter?
Pas facile d'être à la fois jeune et membre d'une minorité à Montréal. Vingt ans plus tard, le constat de la commission Bellemare est encore d'actualité: une plus grande suspicion pèse encore et toujours sur les minorités visibles et ethnoculturelles. Surtout dans le contexte pressant de lutte contre les gangs de rue, qui sont désormais responsables du quart de tous les meurtres sur l'île. «Les policiers vont cibler les jeunes pour n'importe quoi, c'est comme s'ils arrivaient avec une haine intérieure. C'est pour ça que les jeunes des quartiers ne leur font pas confiance», affirme Roodsy Vincent, un patrouilleur de rue de la Maison d'Haïti.
Les chiffres tendent à lui donner raison. À Montréal, un jeune noir court deux fois plus de risque d'affronter la justice qu'un Blanc. Une situation moins enviable que dans les mégalopoles... américaines, selon le Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté (CREMIS).
Et pourtant! Saint-Michel est un modèle de réussite. Les patrouilleurs y sont «plus sociaux» qu'ailleurs, reconnaît le jeune Vincent, un abonné du club de boxe L'Espoir, cofondé par le policier Evens Guercy. C'est le résultat du leadership exercé par le commandant du poste de quartier, Fady Dagher, et d'une poignée d'agents tels que Charles Dubois, qui ont compris la futilité de la répression tous azimuts.
En dépit de ces progrès, Harry Delva, responsable des projets jeunesse à la Maison d'Haïti, dans Saint-Michel, reste pessimiste. «Dans ce service, c'est comme si la main gauche ignorait ce que fait la main droite, dit-il. Il y a un décalage entre la politique du SPVM, qui veut éliminer le profilage racial, et les actions posées sur le terrain. [...] Cette façon de faire risque de nous redonner Montréal-Nord à d'autres endroits, parce que les gens sont fatigués d'avoir l'étiquette "gang de rue" parce qu'ils sont noirs.»
Un mal connu
Au Centre de recherche action en relations raciales (CRARR), Fo Niemi reçoit de 30 à 40 plaintes pour discrimination et profilage racial concernant des policiers chaque année. Pour lui, le portrait est clair. Certains policiers harcèlent, intimident et arrêtent les gens de couleur de façon abusive et injustifiée.
Aucun policier de Montréal n'a été déclaré responsable de profilage racial devant les tribunaux. C'est la principale carte invoquée par le Service de police de la VIlle de Montréal (SPVM) pour minimiser l'ampleur du problème. Le SPVM fait l'objet de 80 plaintes pour discrimination raciale, soit devant la Commission des droits de la personne, soit en fonction du Code de déontologie policière. Mais depuis que le service s'est doté d'une politique sur le profilage racial et illicite, en 2004, aucune plainte n'a abouti à une décision qui condamnerait le SPVM.
Emerson Douyon en connaît un bout sur cette délicate question. Détenteur d'un doctorat en psychologie et professeur retraité de l'Université de Montréal, il fait partie du comité expert du SPVM sur le profilage racial et illicite, et il siège toujours à la Commission des droits de la personne. «Oui, on a raison de s'inquiéter du profilage racial, parce que ça augmente, ça devient de plus en plus grave et ça affecte non seulement les Noirs, mais d'autres minorités. Il y a un problème qui a accéléré depuis les attentats du 11 septembre 2001, et il ne se limite pas seulement à la police», affirme M. Douyon.
Sur une mince glace
La police de Montréal compte 4600 policiers qui effectuent un million d'interventions par année, dans une métropole métissée où le quart des habitants revendiquent des origines autres que québécoises. Un contexte pas facile pour des jeunes patrouilleurs — près du cinquième de l'effectif a moins de quatre ans d'expérience. Blancs et francophones en majorité, ce sont eux qui subissent un choc d'intégration au contact de la mosaïque montréalaise.
«Je vous le dis sincèrement, je suis convaincu que la majorité des membres du personnel travaillent dans le respect des politiques et des procédures, affirme Daniel Rousseau, inspecteur-chef à la section des stratégies d'action avec la communauté au SPVM. S'il y en a [des cas de profilage racial], c'est une minorité d'interventions, et c'est le rôle du service d'intervenir pour apporter des correctifs. Le profilage racial et illicite, c'est tolérance zéro chez nous.»
Depuis 2006, les policiers suivent une formation pour déterminer et éliminer les «comportements inattendus», un terme empreint de rectitude que l'on substitue à celui de profilage racial au SPVM. À ce jour, 92 % des effectifs ont reçu une formation d'un jour sur cette délicate question. Un système de veille est en place pour détecter les comportements fautifs. Un comité directeur (interne) et un comité expert (externe) sur le profilage racial ont été mis sur pied. Aucun autre corps policier au pays n'en fait autant pour endiguer le profilage racial, affirme Daniel Rousseau.
La différence entre le profilage criminel et le profilage racial est subtile. Les policiers marchent sur une glace bien mince, surtout dans le contexte d'une intervention d'urgence, tenaillés par une peur qui ne s'avoue pas. En résumé, le profilage criminel est légal; c'est une méthode d'enquête fondée sur l'utilisation de preuves objectives, et non de stéréotypes, de préjugés ou de mythes. À l'inverse, le profilage qui se fonde exclusivement sur la race, la couleur, l'origine ethnique ou tout autre trait, sans motif réel ou soupçon raisonnable, est interdit.
Dans le passage du profilage criminel au profilage racial, on retrouve un enchevêtrement de stéréotypes, de préjugés et parfois même du racisme, estime Emerson Douyon. La peur de l'autre compte pour beaucoup. Contrairement aux prétentions de la police, M. Douyon et plusieurs sources interrogées par Le Devoir croient qu'il s'agit d'un «problème systémique», et non de gestes isolés de la part de policiers fautifs.
M. Douyon attribue le problème à la culture policière qui se développe dès la formation collégiale et qui est renforcée au contact des patrouilleurs plus expérimentés. C'est le «nous contre eux», «les paramilitaires contre les civils», observe-t-il. «Déjà, ça augure mal à l'égard de ceux qui ne font pas partie de cette institution. De là à trouver un bouc émissaire chez les jeunes des minorités, il n'y a qu'un pas.»
Une source qui connaît le SPVM comme le fond de sa poche mais qui ne peut commenter publiquement le dossier confirme l'existence de cette culture chez les policiers, qui se considèrent d'abord et avant tout comme «des combattants du crime». «Il y a chez eux un manque de formation, d'expérience et d'éveil à la diversité qui est flagrant», estime cette source.
Un lien social fragilisé
Dans une étude récente intitulée «Les communautés noires nous parlent de la violence», Laurence Tichit et Mylène Jaccoud ont sondé l'âme de quelque 80 participants sur une foule de sujets, dont le profilage racial. Le «trop-plein» de présence et d'interventions de la police auprès des jeunes produit des effets durables: ressentiment, impression de surveillance accrue, entrave à la liberté de mouvement. «Ces événements ne sont pas des cas isolés», concluent les auteures.
La police comprend trop bien les effets pernicieux du profilage et s'est engagée dans «un travail à long terme» pour changer les valeurs, les attitudes et les comportements des policiers, assure Daniel Rousseau au SPVM. À terme, c'est l'image du service, le lien de confiance avec la population et la légitimité de ses interventions dans les quartiers chauds qui sont menacés par l'émergence d'un vif sentiment d'humiliation et d'aliénation, prélude aux révoltes comme celle de Montréal-Nord l'an dernier.
Le profilage racial est une composante essentielle de ce malaise plus grand qui englobe aussi la pauvreté, le chômage et l'exclusion sociale. Une rupture du contrat social? Emerson Douyon a bien peur que ce soit le cas. «À force d'être considérés comme des corps étrangers, ces jeunes finissent par se dire Américains, Haïtiens, Africains. Ils se disent tout ce que vous voulez, sauf Québécois.»
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