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L'entrevue - Amère Amérique

Stéphane Baillargeon   1 décembre 2008  Société
Walter Benn Michaels. Photo: Julie Jaidinger
Walter Benn Michaels. Photo: Julie Jaidinger
L'élection de Barack Obama témoigne de la nouvelle passion de la société américaine pour la diversité au détriment de l'égalité, selon le professeur Walter Benn Michaels. Bienvenue dans le XXIe siècle...

Les identités occultent les inégalités. L'attention portée aux races, aux genres, à l'orientation sexuelle, aux déficiences et même aux croyances religieuses fait oublier les classes. Voilà ce qu'il advient de la démocratie en Amérique aujourd'hui, d'après un de ses plus fins observateurs, le professeur Walter Benn Michaels de l'Université de l'Illinois.

«L'élection de Barack Obama est la preuve ultime de cet attachement à la diversité au détriment de l'égalité, dit le sympathique savant verbomoteur, joint à Chicago peu après le scrutin historique du 4 novembre. De nos jours, la montée des inégalités accompagne la montée de la diversité. Les gens pensent que le taux de justice de nos sociétés dépend de la distribution équitable et proportionnelle des inégalités en fonction des races et des distinctions culturelles. La gauche américaine est tout à fait prête à accepter avec joie les disparités économiques dans la mesure où 13,5 % des riches sont Noirs, selon leur proportion dans la population. Les Américains sont contents quand, en apparence, il n'y a pas de discrimination sur la base de l'identité.»

Et pan! Cette logique implacable s'étend ailleurs, avec les nuances contextuelles nécessaires. Après tout, nous sommes tous plus ou moins américains. Qui peut nier, par exemple, que la majorité québécoise semble moins intéressée par le sort des Québécois d'en bas que par la création depuis la Révolution tranquille d'une classe de bien nantis francophones?

Walter Benn Michaels connaît le français et le Québec. Il a même déjà servi de truchement à des auteurs hexagonaux pour payer ses études. «J'ai traduit plusieurs romans, dont deux plus notables: Élise ou la vraie vie de Claire Etcherelli et surtout Papillon d'Henri Charrière, dit-il... en anglais. Je dois avouer que je n'ai jamais vu le film qui en a été tiré, avec Dustin Hoffman et Steve McQueen dans les rôles principaux. J'ai mis des mois à traduire ce texte bourré d'argot parisien des années 1930 et, après ce travail épuisant, je ne voulais plus en entendre parler.»

L'internationalisme radical

Star universitaire de ce pays-continent qui les produit en surnombre, formé en Californie, Walter Benn Michaels a aussi enseigné à la John Hopkins University, puis à Berkeley. On lui doit plusieurs livres et articles notoires, dont Against Theory (1982), dans lequel il s'en prenait à la tyrannie du contextuel finissant par étouffer l'interprétation.

«Mon premier grand sujet d'étude concerne la théorie littéraire, la signification des textes, reprend le professeur quand on le questionne sur le fil conducteur de son oeuvre. Que veut dire un auteur, finalement? Il existe différentes positions qui réfèrent au contexte d'un texte, aux règles du langage utilisé, à l'intention de l'auteur, à la réception des lecteurs. Dans Against Theory, j'ai développé avec mon collègue Steven Knapp l'argument qu'un texte, n'importe lequel, ne signifie rien d'autre que ce que son auteur veut signifier.»

Cette position dite de l'internationalisme radical ne cesse d'embêter les partisans du contextualisme ou du structuralisme avec de profondes et très concrètes questions d'interprétation de tous les textes fondamentaux. Finalement, la Constitution américaine doit-elle être interprétée en fonction de son époque? Et la Bible? Et le Coran? Et l'article 1 du PQ?

Son second grand projet d'étude oscille autour de la question de la race et de l'identité, deux obsessions américaines pancontinentales. Son livre Our America (1995) portait sur les mutations modernistes identitaires dans la littérature américaine du dernier siècle. Il y développait l'idée selon laquelle l'identité culturelle s'est arrimée aux questionnements sur l'identité raciale.

«Je me suis aussi intéressé au Québec de cette période, explique le professeur. J'ai lu Lionel Groulx et j'ai écrit sur son Appel de la race. Dans ce roman, la fille du héros apprend le français en quelques jours parce que quelque chose en elle parle déjà cette langue, dit le livre. C'est faux. Il n'existe pas de gène francophone. Seulement, cette histoire parle d'une réalité présente là, aux États-Unis et ailleurs, il parle de l'identité et du besoin identitaire autrefois racial, maintenant plus culturel.»

En odeur néomarxiste

Le professeur a développé cette perspective sur l'identité de façon plus sociocritique avec The Trouble with Diversity. Son dernier livre deviendra La Diversité contre l'égalité d'ici quelques semaines, en français.

«J'ai d'abord établi que les notions de races ne tiennent pas, n'ont aucune réalité objective. En même temps, je me suis demandé pourquoi les gens tiennent tant à cette construction conceptuelle aux États-Unis, mais ailleurs aussi. Je me suis alors rendu compte que la passion pour la racialisation et d'autres constructions conceptuelles comme le multiculturalisme, l'identité autochtone ou le nationalisme québécois, coïncide avec la montée du néolibéralisme vers la fin des années 1960. Finalement, j'en ai conclu que si nous nous intéressons tant à l'identité racialisée, à la diversité sous toutes ses formes, sexuelle, linguistique ou autre, c'est pour mieux masquer les différences de classes.»

Ses positions en odeur néomarxiste sont régulièrement relayées dans The New York Times et Le Monde Diplomatique. En juin, dans cette publication de gauche, il défendait l'idée que les Américains adorent parler de races (même s'ils affirment souvent le contraire), mais détestent parler de classes. «À bien des égards, la société américaine est encore moins ouverte et encore moins égalitaire aujourd'hui qu'elle ne l'était à l'époque des ségrégationnistes dans le Sud, quand le racisme non seulement prédominait, mais pouvait se prévaloir de la caution des autorités, écrivait-il alors. Une politique économique néolibérale s'accompagne souvent d'une exacerbation de l'intérêt porté aux différences identitaires (culturelles, ethniques, parfois religieuses) et d'un surcroît de tolérance envers les disparités de richesse et de revenu. [...] Le néolibéralisme s'accommode sans peine des questions de race et de genre.»

Et de citer des preuves, accumulées jusqu'à plus soif. En 1947, 20 % de la population américaine recevait 43 % des revenus annuels. En 2006, la même tranche du cinquième le plus choyé se partage plus de la moitié (50,5 %) des revenus. Les riches sont plus riches et, en six décennies, le coefficient des inégalités des États-Unis a glissé d'une situation comparable à celle de l'Europe pour se rapprocher de la position mexicaine.

Le Québec demeure une terre d'Amérique, même avec son filet de sécurité sociale et médicale beaucoup plus généreux qu'au Sud. En mai, Statistique Canada révélait que les revenus des travailleurs les moins bien payés du pays ont diminué de 20 % en un quart de siècle, de 1980 à 2005, tandis que les plus riches s'enrichissaient en moyenne de 16 %. La richesse se crée ici aussi, doit-on faire remarquer aux chroniqueurs et autres zélateurs à froid de la doctrine néolibérale; le problème, c'est qu'elle est mal distribuée. Dès le lendemain du débat des chefs, les organismes d'aide aux démunis diffusaient des communiqués pour souligner l'absence de considération pour les inégalités dans les échanges. Prendre parti pour la diversité culturelle ou la distinction linguistique, c'est bien vu; revendiquer pour les pauvres, nenni.

La réalité des inégalités

Développons la perspective jusqu'au bout. Faut-il voir dans cet attachement à la diversité et cet oubli de l'identité un complot des riches, une mécanique idéologique pour rouler les pauvres dans la farine et les manger tout rond? «Je crois à la réalité des inégalités, mais pas aux théories du complot», répond le professeur Michaels.

Évidemment, les deux discriminations, l'identitaire et l'économique, ne s'excluent pas. Bien sûr, une Noire ou un Maghrébin risquent plus de se retrouver de l'autre côté de la cognée, tout comme les «Nègres blancs d'Amérique» d'Hochelaga-Maisonneuve. Seulement, là encore, le professeur hiérarchise les causes et leurs effets.

«Je ne nie pas la multiplicité des facteurs. Environ 37 millions de personnes vivent sous le seuil de la pauvreté aux États-Unis. Dans ce lot, 25 % sont Noirs, 25 % Latinos et un peu moins de la moitié sont Blancs. Les Noirs ne représentent que 13,5 % de la population et sont victimes du racisme qui contribue à les rejeter parmi les plus pauvres. Mais les Blancs ne sont pas victimes de racisme. C'est le capitalisme qui les appauvrit. Il faut faire la distinction entre le mécanisme de discrimination entre riches et pauvres et le mécanisme qui décide de quel côté vous vous retrouverez plus certainement, par exemple si vous êtes Noir.»

La solution? Changer de perspective, évidemment. Walter Benn Michaels, théoricien de la littérature doublé d'un féroce critique de nos sociétés contemporaines, favorise des mécanismes politiques résolument sociaux-démocrates pour mieux distribuer la richesse. Surtout, il milite en faveur d'un nouveau progressisme qui se concentre davantage sur les inégalités.

«Barack Obama occupe le centre du Parti démocratique, comme Hillary Clinton, dit-il en terminant. Les écarts entre riches et pauvres ont augmenté sous l'administration de Bill Clinton, moins rapidement que sous les républicains, mais tout de même. En France ou en Allemagne, Obama serait à droite. Évidemment, je le préfère, et de loin, à John McCain. Je le soutiens moi aussi. Je dois toutefois souligner qu'il ne réduira pas beaucoup les inégalités en Amérique même s'il va gérer de manière plus humaine la société néolibérale américaine.»






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  • Pierre-Yves Pau
    Inscrit
    lundi 1 décembre 2008 08h24
    Qu'est-ce qu'une classe?
    « La thèse du professeur Michaels est intéréssante. Malheureusement, le concept même de 'classe' est extrêmement flou. Cela semble une spécialité des intellectuels marxistes que d'échafauder d'audacieuses théories sur des sophismes aussi ténus.

    Les USA ne sont pas l'Inde, ou la caste d'un individu lui colle à la peau toute sa vie. Vous pouvez naître prolétaire aux États-Unis, et devenir capitaliste à force de travail et d'inventivité; et réciproquement, un capitaliste qui ne gère pas intelligemment son capital finira par redevenir prolétaire.

    Cette division de la société en groupe arbitrairement statiques, en possédants et non-possédants, est donc artificielle. Elle sous-tend une idéologie ou il est implicite que les possédants 'doivent', en quelque sorte, quelque-chose aux non-possédants, elle sous-tend une philosophie qui a échoué: le socialisme.

    Peut-être que ce qui dérange le professeur Michaels, c'est que l'explosion des identités vienne torpiller cette vieille grille socialiste usée jusqu'à la corde ou le prolétaire, au lieu de rechercher l'amélioration de son propre sort, doit plutôt sacrifier son bien-être futur à celui du groupe, de la soi-disant classe dont il fait partie; une classe dont les leaders n'ont souvent rien à envier aux rustauds aux gros bras qui s'appuyaient sur le droit divin pour envoyer leurs serfs à l'abattoir. »

  • Belanger Marc
    Inscrit
    lundi 1 décembre 2008 08h56
    Quelques commentaires
    « Croire que "favoriser des mécanismes politiques résolument sociaux-démocrates pour mieux distribuer la richesse" est la solution relève selon moi de la naïveté. Tout au plus peut elle retarder les conflits liés à l'accroissement des inégalités.
    La solution ne pourra qu'être qu'idéologique et elle transcende le seule - et simpliste - clivage gauche/droite car ce problème (l'augmentation des inégalités, l'éclatement de la société, ...) renvoie au problème de la Nation.

    1/
    Cette opposition entre deux modèles, l'un différentialiste, l'autre égalitaire, ne date pas d'hier mais remonte au Siècle des Lumières.

    Au XVIIIème siècle, le différentialisme libéral a accouché du modèle démocratique anglo-saxon, l'égalitarisme libéral a accouché du modèle républicain français.
    Le premier considèrant que les hommes sont libres et différents, le second que les hommes sont libres et égaux.
    C'est l'opposition classique enre Démocratie et République, la primauté accordée à l'individu ou à la collectivité, ..., tempérées ou renforcées par le nationalisme et les conflits entre les Nations.

    2/
    Ce qui a changé ces dernières décennies :

    - l'égalitarisme autoritaire avait, au XIXème et XXème siècles, accouché d'un troisième modèle, le modèle communiste russe... mais ce modèle s'est effondré (faute d'être libéral comme les deux autres modèles);

    - ce modèle ne présentant plus - politiquement, géopolitiquement et électoralement - de menaces, les deux autres modèles ne se sont plus sentis contraints par la question sociale;

    - dans le même temps, et même quelques temps avant, la montée de l'individualisme inhérente au développement démocratique a favorisé le droit à la différence, la montée des demandes de traîtements personnel, des revendications identitaires.

    - plutôt que de reverser de l'argent (surtout si les caisses sont vides) et de risquer des affrontements faute de donner de l'argent, l'Etat préfère accorder des droits à des communautés, faire des compromis avec elles et s'en faire des alliés;

    - la mondialisation a modifié le rapport de forces entre capital et travail. Si les revendications du travail viennent à déplaire au capital, ce dernier peut délocaliser. Il peut même délocaliser à tout moment.

    - même la gauche marxiste avait favorisé cette mutation en se détournant de son électorat traditionnel - jugé trop conservateur en raison de ses demandes de plus en plus pressante en matière de sécurité et d'ordre - et en faisant de l'immigré la nouvelle figure de l'exploité (par le capitalisme)... sauf que les phénomènes migratoires ont eux aussi, au grand bonheur du patronat, contribué à la modification du rapport de forces entre capital et travail, à la baisse des revendications salariales.

    3/
    Les questions qui se posent :

    - quel va être le premier grand pays occidental qui va éclater par la faute de ces forces centrifuges, communautaires et identitaires ?

    - quel va être le premier grand pays occidental qui va remettre en question cette mutation par une pression populaire et idéologique ? »

  • Anthony Gifuni
    Inscrit
    lundi 1 décembre 2008 10h08
    Pertinent
    « "Dès le lendemain du débat des chefs, les organismes d'aide aux démunis diffusaient des communiqués pour souligner l'absence de considération pour les inégalités dans les échanges. Prendre parti pour la diversité culturelle ou la distinction linguistique, c'est bien vu; revendiquer pour les pauvres, nenni."

    Voilà un propos qui s'applique étonnament bien aux commentaires qu'on retrouve souvent ici... »

  • Jacques Gagnon
    Abonné
    lundi 1 décembre 2008 13h10
    Monsieur Pau, vous n'êtes pas de la classe de Benn Michaels
    « Mais consolez-vous, comme vous dites, ça ne vous collera pas à la peau. »

  • Helene Ossipov
    Inscrite
    lundi 1 décembre 2008 16h36
    Obama offre l'espoir de l'égalité.
    « M. Benn Michaels, ce que l'éléction de Barack Obama montre, c'est que les Américains reconnaissent un vrai leader, doté d'un talent et d'une intélligence extraordinaires. On n'aurait pas voté pour lui s'il ne possédait pas ces qualités, simplement pour la "diversité". En fait, c'est qu'il nous offrait l'espoir de l'égalité, chose qui a été perdue pendant les huit années cauchmariques qui s'achèvent. La diversité, c'est le beurre sur les épinards. »

  • Dr. Dr. ULRICH
    Inscrit
    lundi 1 décembre 2008 17h50
    Trop dense
    « Oui, ledevoir est intellectuel mais nécessite-ce un doctorat pour lire ses articles ? »

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