Une solution pour sauver Anticosti: les exclos
Dans un même parterre de coupe forestière, une végétation feuillue, parsemée de sapins et d’arbustes divers, reprend immédiatement dans l’exclos, dont les cerfs sont exclus. À l’extérieur (à droite), seules les épinettes blanches surviven
Quand Henri Menier a introduit les premiers cerfs de Virginie dans l'île d'Anticosti, en 1896, il ne se doutait pas qu'il allait modifier en profondeur cet écosystème insulaire et principalement sa végétation. Les cerfs broutent tout au point que les sapins de l'île sont aujourd'hui menacés de disparition. Pour les sauver, une solution: les «exclos».
Québec a acheté l'île d'Anticosti à la Consolidated Bathurst en 1974 pour un montant de 23,7 millions, et ce, pour deux raisons: assurer son développement économique afin de ne pas fermer un autre village, Port-Menier, et damer le pion à Ottawa qui voulait ajouter ce patrimoine au parc fédéral de Mingan. Jusque-là, Anticosti avait été exploitée pour ses forêts abondantes. Les cerfs, chassés par les riches invités des propriétaires forestiers, étaient considérés comme une sorte de bénéfice marginal.
Mais la délimitation par le gouvernement québécois de secteurs de chasse dans l'île et le tirage au sort des places pour assurer un accès égal à tous ont progressivement recentré l'exploitation forestière en fonction des cerfs. De quelques dizaines de cerfs introduits à la fin du XIXe siècle, l'île en compte aujourd'hui plus de 166 000, selon l'inventaire aérien de 2004.
À leur arrivée, explique Denis Duteau, un biologiste incrusté dans l'île au point d'être devenu le maire de sa «capitale», Port-Menier, les cerfs ont proliféré en profitant d'une végétation variée. Mais à partir de 1930 environ, l'intensité du broutage a totalement empêché la reproduction des sapins. Les repousses ont été systématiquement broutées et n'ont pu croître. Les sapins nains qui ont survécu ne dépassent pas 30 centimètres malgré leur âge souvent élevé. Les gens de l'île les appellent des «broutzaï».
«Depuis 1930, explique Denis Buteau, la place occupée par le sapin en forêt est passée de 40 à 20 %. Chaque fois qu'un sapin tombe, il n'est pas remplacé par un semblable.»
Le sapin risque fort d'avoir totalement disparu de l'île «dans quelques dizaines d'années, au plus 50 ans», privant la population de cerfs d'une de ses principales sources de protéines en hiver, écrit Alex Laprise, un technicien de la faune du ministère des Richesses naturelles et de la Faune (MRNF) dans une synthèse sur l'avenir de la population de cerfs, qui circule dans l'île et dont Le Devoir a obtenu copie. «Nous arrivons, poursuit-il dans cette synthèse, près du point de disparition d'un élément important pour nos chevreuils: les sapinières. La baisse de population permanente qui s'ensuivra pourra atteindre et même dépasser 50 %».
Mais ce n'est qu'une partie du problème, car les cerfs broutent aussi toutes les essences feuillues qui osent encore sortir du sol, comme le peuplier et le bouleau, les arbustes, les noisetiers, les cormiers, les cerisiers, les saules et même les framboisiers et les fraisiers sauvages.
Une seule espèce survit au broutage: les épinettes blanches, ce qui crée une gigantesque monoculture naturelle. Les cerfs se nourrissent de leurs repousses fraîches en été, mais leur ingestion en grandes quantités pourrait s'avérer toxique selon des observations récentes, nous confie le maire d'Anticosti.
Les «exclos»
Les spécialistes de la faune ont jonglé avec plusieurs solutions avant d'accoucher de ce qui pourrait bien être aujourd'hui le programme de gestion écosystémique et intégrée de la forêt le plus avancé du Québec.
D'abord, l'idée de ne rien faire a été envisagée, explique Alex Laprise en entrevue. Mais elle a été repoussée car toute dégradation importante de l'habitat des cerfs «débouchera sur une baisse importante de la population, une réduction de l'utilisation et de la rentabilité des équipements de plein air de l'île, privés et publics, et peut-être même menacera ultimement la survie du village», ajoute Dave Boulet, le jeune directeur de la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ). Cette société d'État gère sur Anticosti la plus importante pourvoirie de toute l'Amérique du Nord, qui accueille annuellement plus de 4000 chasseurs ayant droit à un maximum de deux cerfs chacun.
Autre hypothèse: on pourrait introduire des prédateurs dans l'île, qui n'en compte plus aucun aujourd'hui, mais le résultat serait encore plus problématique pour les activités de pourvoirie. Même le coyote, qui a pourtant réussi à atteindre Terre-Neuve, a épargné Anticosti jusqu'ici. Depuis toujours, les chiens sont formellement interdits dans l'île de peur que certains ne retournent à l'état sauvage et menacent le cheptel de cervidés.
Il y avait bien quelques ours dans le passé, mais ce prédateur a été finalement rayé de la carte par sa proie elle-même, un phénomène sans équivalent ailleurs. Les gros gourmands, qui se nourrissent des faons peu rapides au printemps, ont en effet disparu avec leurs réserves de petits fruits, broutées jusqu'à la quasi-extinction par les cerfs qui ont ainsi eu la peau de leur unique prédateur.
On a bien essayé par la suite de suivre les approches classiques en sylviculture pour restaurer les anciennes forêts (coupes partielles, coupes par bandes, coupes totales, etc.), mais aucune n'a réussi à reconstituer le capital végétal du XIXe siècle.
C'est en 1980 qu'on a eu l'idée de construire un premier «exclos», raconte Alex Laprise, car plusieurs se demandaient ce qui pousserait dans un espace protégé contre le broutage intensif des cerfs. On a donc isolé des surfaces allant de 5 à 30 kilomètres carrés, entourées de clôtures de quatre mètres de hauteur.
Des années plus tard, le résultat coupe littéralement le souffle. Lors d'une récente visite à l'île, à l'invitation de la SEPAQ, nous avons pu constater l'étonnante différence, sur un même parterre de coupe, entre une section clôturée en exclos et le territoire accessible aux cerfs. D'un côté, une forêt mélangée de feuillus, d'arbustes et de sapins, soit des dizaines d'espèces végétales dormant dans le sol et qui n'attendaient qu'une protection minimale pour exploser de vitalité. De l'autre, une monoculture d'épinettes blanches.
Laprise souligne qu'il faudra garder la nouvelle végétation dans les «exclos» une bonne dizaine d'années si on veut que les arbres puissent résister au broutage lorsque les cerfs auront accès à ces nouvelles réserves de protéines. Selon Dave Boulet, il faudrait globalement garder en permanence sous «exclos» 4 % du territoire environ de façon à doter tous les secteurs de l'île de ces nouvelles réserves de nourriture et y recréer un écosystème plus diversifié.
Un aménagement inusité
À Anticosti, ajoute le directeur de la SEPAQ, toute l'exploitation forestière se fait en fonction du cerf, alors qu'ailleurs au Québec l'aménagement faunique est une fonction accessoire de l'aménagement forestier.
La SEPAQ joue un rôle dans cet aménagement car il faut limiter le nombre des cerfs emprisonnés dans les «exclos» pour y réduire le broutage. La SEPAQ a donc créé des permis spéciaux pour les chasseurs, qui sont invités à donner les cerfs abattus là aux gens de l'île qui ne chassent pas ou aux plus démunis. Cependant, malgré les efforts des chasseurs, il est à peu près impossible de vider totalement ces «exclos» où, malgré le confinement, certains cerfs parviennent à survivre grâce à la ruse et à une diète particulièrement riche.
Même si elle est principalement axée sur la survie des cerfs, l'exploitation forestière d'Anticosti a fait perdre à l'île le statut d'aire protégée que Québec voulait lui conférer pour atteindre son objectif de protection de 8 % du territoire québécois. Nature-Québec, par exemple, voit fondamentalement dans cette exploitation forestière, même axée sur la protection d'une espèce, une opération de nature commerciale. Des écologistes ont même déjà qualifié les cerfs d'Anticosti d'espèce «étrangère», mais personne n'a utilisé encore le terme «indésirable»...
Paradoxalement, à Anticosti, dans 50 ans, c'est dans le parc national, où la végétation est protégée par la loi, que la nourriture sera la moins abondante, et les cerfs s'y feront plus rares qu'ailleurs.
Quant à la population de l'île, dont une bonne partie était opposée à l'idée des «exclos» au profit d'une approche consistant à laisser faire la nature, elle se réconcilie avec cette stratégie parce que les «exclos» offrent de nouveaux territoires de chasse et qu'on y retrouve maintenant fraises, framboises et autres petits fruits que tous pensaient disparus à jamais de l'île.
Québec a acheté l'île d'Anticosti à la Consolidated Bathurst en 1974 pour un montant de 23,7 millions, et ce, pour deux raisons: assurer son développement économique afin de ne pas fermer un autre village, Port-Menier, et damer le pion à Ottawa qui voulait ajouter ce patrimoine au parc fédéral de Mingan. Jusque-là, Anticosti avait été exploitée pour ses forêts abondantes. Les cerfs, chassés par les riches invités des propriétaires forestiers, étaient considérés comme une sorte de bénéfice marginal.
Mais la délimitation par le gouvernement québécois de secteurs de chasse dans l'île et le tirage au sort des places pour assurer un accès égal à tous ont progressivement recentré l'exploitation forestière en fonction des cerfs. De quelques dizaines de cerfs introduits à la fin du XIXe siècle, l'île en compte aujourd'hui plus de 166 000, selon l'inventaire aérien de 2004.
À leur arrivée, explique Denis Duteau, un biologiste incrusté dans l'île au point d'être devenu le maire de sa «capitale», Port-Menier, les cerfs ont proliféré en profitant d'une végétation variée. Mais à partir de 1930 environ, l'intensité du broutage a totalement empêché la reproduction des sapins. Les repousses ont été systématiquement broutées et n'ont pu croître. Les sapins nains qui ont survécu ne dépassent pas 30 centimètres malgré leur âge souvent élevé. Les gens de l'île les appellent des «broutzaï».
«Depuis 1930, explique Denis Buteau, la place occupée par le sapin en forêt est passée de 40 à 20 %. Chaque fois qu'un sapin tombe, il n'est pas remplacé par un semblable.»
Le sapin risque fort d'avoir totalement disparu de l'île «dans quelques dizaines d'années, au plus 50 ans», privant la population de cerfs d'une de ses principales sources de protéines en hiver, écrit Alex Laprise, un technicien de la faune du ministère des Richesses naturelles et de la Faune (MRNF) dans une synthèse sur l'avenir de la population de cerfs, qui circule dans l'île et dont Le Devoir a obtenu copie. «Nous arrivons, poursuit-il dans cette synthèse, près du point de disparition d'un élément important pour nos chevreuils: les sapinières. La baisse de population permanente qui s'ensuivra pourra atteindre et même dépasser 50 %».
Mais ce n'est qu'une partie du problème, car les cerfs broutent aussi toutes les essences feuillues qui osent encore sortir du sol, comme le peuplier et le bouleau, les arbustes, les noisetiers, les cormiers, les cerisiers, les saules et même les framboisiers et les fraisiers sauvages.
Une seule espèce survit au broutage: les épinettes blanches, ce qui crée une gigantesque monoculture naturelle. Les cerfs se nourrissent de leurs repousses fraîches en été, mais leur ingestion en grandes quantités pourrait s'avérer toxique selon des observations récentes, nous confie le maire d'Anticosti.
Les «exclos»
Les spécialistes de la faune ont jonglé avec plusieurs solutions avant d'accoucher de ce qui pourrait bien être aujourd'hui le programme de gestion écosystémique et intégrée de la forêt le plus avancé du Québec.
D'abord, l'idée de ne rien faire a été envisagée, explique Alex Laprise en entrevue. Mais elle a été repoussée car toute dégradation importante de l'habitat des cerfs «débouchera sur une baisse importante de la population, une réduction de l'utilisation et de la rentabilité des équipements de plein air de l'île, privés et publics, et peut-être même menacera ultimement la survie du village», ajoute Dave Boulet, le jeune directeur de la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ). Cette société d'État gère sur Anticosti la plus importante pourvoirie de toute l'Amérique du Nord, qui accueille annuellement plus de 4000 chasseurs ayant droit à un maximum de deux cerfs chacun.
Autre hypothèse: on pourrait introduire des prédateurs dans l'île, qui n'en compte plus aucun aujourd'hui, mais le résultat serait encore plus problématique pour les activités de pourvoirie. Même le coyote, qui a pourtant réussi à atteindre Terre-Neuve, a épargné Anticosti jusqu'ici. Depuis toujours, les chiens sont formellement interdits dans l'île de peur que certains ne retournent à l'état sauvage et menacent le cheptel de cervidés.
Il y avait bien quelques ours dans le passé, mais ce prédateur a été finalement rayé de la carte par sa proie elle-même, un phénomène sans équivalent ailleurs. Les gros gourmands, qui se nourrissent des faons peu rapides au printemps, ont en effet disparu avec leurs réserves de petits fruits, broutées jusqu'à la quasi-extinction par les cerfs qui ont ainsi eu la peau de leur unique prédateur.
On a bien essayé par la suite de suivre les approches classiques en sylviculture pour restaurer les anciennes forêts (coupes partielles, coupes par bandes, coupes totales, etc.), mais aucune n'a réussi à reconstituer le capital végétal du XIXe siècle.
C'est en 1980 qu'on a eu l'idée de construire un premier «exclos», raconte Alex Laprise, car plusieurs se demandaient ce qui pousserait dans un espace protégé contre le broutage intensif des cerfs. On a donc isolé des surfaces allant de 5 à 30 kilomètres carrés, entourées de clôtures de quatre mètres de hauteur.
Des années plus tard, le résultat coupe littéralement le souffle. Lors d'une récente visite à l'île, à l'invitation de la SEPAQ, nous avons pu constater l'étonnante différence, sur un même parterre de coupe, entre une section clôturée en exclos et le territoire accessible aux cerfs. D'un côté, une forêt mélangée de feuillus, d'arbustes et de sapins, soit des dizaines d'espèces végétales dormant dans le sol et qui n'attendaient qu'une protection minimale pour exploser de vitalité. De l'autre, une monoculture d'épinettes blanches.
Laprise souligne qu'il faudra garder la nouvelle végétation dans les «exclos» une bonne dizaine d'années si on veut que les arbres puissent résister au broutage lorsque les cerfs auront accès à ces nouvelles réserves de protéines. Selon Dave Boulet, il faudrait globalement garder en permanence sous «exclos» 4 % du territoire environ de façon à doter tous les secteurs de l'île de ces nouvelles réserves de nourriture et y recréer un écosystème plus diversifié.
Un aménagement inusité
À Anticosti, ajoute le directeur de la SEPAQ, toute l'exploitation forestière se fait en fonction du cerf, alors qu'ailleurs au Québec l'aménagement faunique est une fonction accessoire de l'aménagement forestier.
La SEPAQ joue un rôle dans cet aménagement car il faut limiter le nombre des cerfs emprisonnés dans les «exclos» pour y réduire le broutage. La SEPAQ a donc créé des permis spéciaux pour les chasseurs, qui sont invités à donner les cerfs abattus là aux gens de l'île qui ne chassent pas ou aux plus démunis. Cependant, malgré les efforts des chasseurs, il est à peu près impossible de vider totalement ces «exclos» où, malgré le confinement, certains cerfs parviennent à survivre grâce à la ruse et à une diète particulièrement riche.
Même si elle est principalement axée sur la survie des cerfs, l'exploitation forestière d'Anticosti a fait perdre à l'île le statut d'aire protégée que Québec voulait lui conférer pour atteindre son objectif de protection de 8 % du territoire québécois. Nature-Québec, par exemple, voit fondamentalement dans cette exploitation forestière, même axée sur la protection d'une espèce, une opération de nature commerciale. Des écologistes ont même déjà qualifié les cerfs d'Anticosti d'espèce «étrangère», mais personne n'a utilisé encore le terme «indésirable»...
Paradoxalement, à Anticosti, dans 50 ans, c'est dans le parc national, où la végétation est protégée par la loi, que la nourriture sera la moins abondante, et les cerfs s'y feront plus rares qu'ailleurs.
Quant à la population de l'île, dont une bonne partie était opposée à l'idée des «exclos» au profit d'une approche consistant à laisser faire la nature, elle se réconcilie avec cette stratégie parce que les «exclos» offrent de nouveaux territoires de chasse et qu'on y retrouve maintenant fraises, framboises et autres petits fruits que tous pensaient disparus à jamais de l'île.
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