Montaigne serait allergique au Blackberry
François Normand: «Qu’est-ce qui peut bien pousser quelqu’un à vouloir être joignable en tout temps?
Le Devoir propose à des professeurs de philosophie, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur. Cette semaine, une saine colère contre tous les cellulaires et autres Blackberry, ces «laisses électroniques», colère inspirée par Montaigne.
François Normand
Ancien professeur de philosophie et auteur, l'auteur n'a pas de téléphone cellulaire.
Il faut dire les choses comme elles sont. Ne pas passer par quatre chemins (car nous risquons de nous perdre dans autrui, et, en suivant Montaigne, nous savons que la plus grande chose du monde, c'est de savoir être à soi). Alors voilà, je déteste les portables. Comment justifier une telle position? Par goût. Simplement. De savoir que n'importe qui peut me joindre n'importe quand occasionnerait, chez moi, une crise d'angoisse.
Je n'aurais plus cette vie clandestine qui m'est si chère, une vie dans les coulisses qui est nécessaire à la scène du monde. Qu'est-ce qui peut bien pousser quelqu'un à vouloir être joignable en tout temps?
L'autre soir, j'étais assis à un bar d'un bel hôtel de Montréal et je dégustais un excellent verre de vin tout en lisant un livre et en prenant des notes dans un petit carnet. Juste cet état de choses me plaçait déjà dans une étrange position par rapport à tous ceux qui se trouvaient autour de moi.
Pour ma part, pas de Blackberry, pas de portable, pas de communication extraterrestre, pas besoin de signaler ma présence virtuelle à des centaines de personnes dans le monde, pas besoin d'écran pour me protéger de quelque chose.
On dira que je me complais dans un snobisme réactionnaire. Mais non. Je me suis fait à l'idée d'être une simple apparition qui n'a pas besoin de ces instruments de «communication» pour dire ou montrer des choses. Ou, pour le dire comme Montaigne, «notre âme regarde la chose d'un autre oeil». Ni plus ni moins, préférer une tête bien faite à une tête bien remplie. M'est venue alors la question suivante: comment ce Bordelais se sentirait-il aujourd'hui, avec ces gadgets électroniques?
Ou bien... Ou bien...
On dit que Montaigne est le chantre de l'individualisme moderne, qu'il est le premier philosophe du moi, donc qu'il ferait l'éloge de ce nouvel humain qui tente, partout et constamment, d'entrer en contact avec autrui. Montaigne aurait son portable s'il vivait aujourd'hui? Il s'agit simplement de le lire pour savoir. Mais oui, ouvrir un livre (pas un texte électronique).
Pour lire quoi? Ceci, par exemple: «Le commerce des livres côtoie tout mon cours et m'assiste partout, il me console en la vieillesse et en la solitude... Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres. C'est la meilleure munition que j'ai trouvée à cet humain voyage.»
Mais qui a le temps de lire alors que tout le monde est pressé de communiquer à tout moment avec n'importe qui? Qui a le temps de lire une page et de la méditer alors que le temps ne doit pas être perdu en dehors de ce petit écran qui me donne le monde à chaque instant? Pourtant, cet écran me semble être une fermeture. À moi. Pourquoi avoir chez soi 3000 livres alors qu'un simple clic nous ouvre au monde, instantanément? Que de la brume.
Ces livres sont les miens, j'écris dedans, je souligne, je surligne. Je vois ces bibliothèques remplies de livres comme autant de complices à mon âme (pardon, à mon cerveau, j'oubliais que tout est physique pour le nihiliste contemporain), alors qu'une page Web est la même pour tout le monde. C'est ça, la démocratisation des savoirs? (Rires.) Tout est disponible, mais c'est justement pour cette raison que personne ne lit plus rien.
Parade contre paradis
Ce qui semble ressortir dans cette inlassable parade de ces appareils super-performants (je ne dis pas sophistiqués, car ceci ne peut s'appliquer qu'à un esprit et non à des objets), c'est que l'humain semble tellement dépassé par son propre vide qu'il doit être en communication avec quelque chose d'autre pour se faire croire qu'il a une vie.
Pourquoi, soudainement, la planète entière a ce besoin d'être en contact avec tout ce qui l'entoure? Pourquoi avoir ce besoin d'être joignable à tout moment? Est-ce la preuve d'une vie si pauvre? Est-ce le signe d'un vide existentiel effarant? D'avoir ce besoin pathologique de communiquer avec quelqu'un constamment, est-ce là une incapacité à se parler à soi-même?
J'entends Montaigne qui nous lance sa leçon: «Le monde regarde vis-à-vis: moi, je replie ma vue au-dedans, je la plante, je l'amuse là. Chacun regarde devant soi; moi, je regarde dedans moi; je n'affaire qu'à moi, je me considère sans cesse, je me contrôle, je me goûte. Les autres vont toujours ailleurs... moi je me roule en moi-même.» Ce monde passe son temps à vénérer l'écran devant lui pour ne pas voir le visage au-delà.
Pourquoi donc ce désir d'aller contre soi et contre l'autre? On dira que le portable et tous les autres gadgets sont des façons de se rapprocher d'autrui, qu'à trop vouloir se replier en soi, on finit par fuir autrui beaucoup plus que quelqu'un qui communique. Vraiment? En face de moi, une table avec trois personnes. Pendant une heure, ces trois personnes ne se sont pas parlé pour plus de dix minutes. Une femme était sur son portable, les deux hommes étaient rivés à leurs baies électroniques. Voilà la comédie de l'ère des communications.
Tout le monde est en communication, mais avec d'autres personnes et non avec celles qui se trouvent en face de soi. Pour ma part, je serais insulté. Pourquoi une vraie conversation est-elle chose si rare? Mais tout ce qui est beau est aussi difficile que rare. Il faut donc créer le néologisme et nouveau verbe «paradire» pour montrer comment on peut se tenir «le long du» dire (para veut dire «le long de»). Lorsque j'écris à la main, je paradis.
SVP, dites-moi
que j'existe
Communiquer à tout prix avec n'importe qui, voilà le mot d'ordre. C'est la fameuse sentence de Hegel: ma conscience cherche l'approbation d'autrui pour exister. Nous en sommes là. Se sent-on important lorsqu'on peut être joint n'importe quand? J'imagine. Plus notre appareil sonne, plus on se glorifie que les autres aient besoin de nous ou que nous ayons beaucoup d'amis, bref qu'on soit indispensable. Sur un écran de deux pouces, les gens se rassurent en observant leur profil dans Facebook et les centaines de contacts. De là une glorieuse preuve de leur existence.
Où est le malaise? Autrui ne devient pas un supplément agréable à notre vie mais une nécessité bien avant soi. Entendons Montaigne: «Je m'étudie plus qu'autre sujet. C'est ma métaphysique, c'est ma physique.» La philosophie contemporaine (qui ne contemple plus rien) a créé le dehors et a détruit le dedans.
N'oublions pas Foucault, avec son annonce de la mort de l'homme (et dont on peut désormais voir les cendres). D'où la nécessité, pour la plupart, de posséder ces appareils qui nous procurent un sentiment que ce dedans n'existe pas. Et si le dedans n'existe pas, il reste le dehors fantomatique. D'où cette course effrénée vers lui.
La question est de savoir pourquoi les gens sont en constante communication, pourquoi ces appareils trouvent preneurs, à raison de deux par personne. Posséder des appareils parce que nous n'arrivons pas à nous posséder nous-mêmes? S'en mettre plein les yeux et les oreilles pour mieux se vider la tête?
Lisons encore le philosophe de Bordeaux (ami de La Boétie, ne l'oublions pas): «Il faut se réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude.»
Et je ne parle pas d'une boutique Rogers ou Bell où l'on peut se procurer tous ces appareils de communication. Si La Boétie a écrit sur la servitude volontaire, Montaigne écrit sur l'émancipation volontaire.
Un peu de latin, de Tibulle: «In solis sis tibi turba locis.» Ça coule, le latin. Ce qui pourrait se traduire ainsi: «Dans ta solitude, soit une foule pour toi-même.» Lorsque Montaigne parle de ses trois commerces, il écrit: «J'aime mieux forger mon âme que la meubler.» Ça revient à dire, entre autres, que je dois être capable de me divertir moi-même, que je dois être capable de me créer un être et non simplement remplir un vide.
Des E.T. partout
Ce divertissement par soi-même est une illumination. Que fait-on lorsque nous n'arrivons pas à bien vivre avec nous-même? On rachète les derniers gadgets, constamment, pour se faire croire que les objets arriveront à nous procurer un dedans ou que ces bébelles finiront par nous donner un «je» à travers les «ils» que nous voulons contacter.
Pensons seulement au «sympathique» E.T. qui cherchait constamment à joindre sa maison avec son fameux phone home pour se prouver qu'il existait. Étrange qu'aucune maison de publicité n'ait pensé à utiliser ce clown extraterrestre pour soutenir l'ère des communications qui remplace l'ère de la conversation. On dira évidemment que les gens communiquent, que les gens se parlent et s'écrivent.
Bien sûr. Les gens se parlent. Mais comment? Dis-moi comment tu parles et je te dirai qui tu es. Petite différence entre bavarder pour confirmer une existence et converser pour créer son soi. Écrivent-ils? Je ne pense pas. Ce ne sont pas des textes que ces gens écrivent mais des messages codés, des abréviations, des bouts de mots et d'expressions. On dira que c'est une forme de langage, je dirai que chaque mot réduit à quelques lettres est une sensation perdue.
Il reste quelques signes encourageants: interdiction d'utiliser les portables en voiture (mais qui suit vraiment ce nouveau code?) ou dans certains restaurants. On devrait les interdire dans les autobus et les trains, mais bon. Je ne retiendrai pas mon souffle. Allez! Ma main continue à tracer ces petits signes bleus sur une belle page quadrillée.
Et puis, miracle. Une très jolie femme prend place à une table voisine et sort un livre. J'attends. Elle sortira peut-être une machine de servitude cellulaire. Je lis une ou deux lignes de Montaigne. Quoi? Mais ceci: «C'est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être.»
Il me semble que c'est ce que je fais. Un petit regard vers cette femme. Elle lit encore... Elle est de plus en plus belle lorsqu'elle reste attachée à son livre. Dix minutes après, elle lit toujours. Victoire. Elle n'est plus jolie, elle est absolument magnifique. Comme un beau soleil levant.
En vérité, je vous le dis, vous ne trouverez rien sur cet écran qu'il n'y ait déjà en vous. Amen.
***
Vous avez un commentaire, des suggestions?
Écrivez à Antoine Robitaille: arobitaille@ledevoir.com.
François Normand
Ancien professeur de philosophie et auteur, l'auteur n'a pas de téléphone cellulaire.
Il faut dire les choses comme elles sont. Ne pas passer par quatre chemins (car nous risquons de nous perdre dans autrui, et, en suivant Montaigne, nous savons que la plus grande chose du monde, c'est de savoir être à soi). Alors voilà, je déteste les portables. Comment justifier une telle position? Par goût. Simplement. De savoir que n'importe qui peut me joindre n'importe quand occasionnerait, chez moi, une crise d'angoisse.
Je n'aurais plus cette vie clandestine qui m'est si chère, une vie dans les coulisses qui est nécessaire à la scène du monde. Qu'est-ce qui peut bien pousser quelqu'un à vouloir être joignable en tout temps?
L'autre soir, j'étais assis à un bar d'un bel hôtel de Montréal et je dégustais un excellent verre de vin tout en lisant un livre et en prenant des notes dans un petit carnet. Juste cet état de choses me plaçait déjà dans une étrange position par rapport à tous ceux qui se trouvaient autour de moi.
Pour ma part, pas de Blackberry, pas de portable, pas de communication extraterrestre, pas besoin de signaler ma présence virtuelle à des centaines de personnes dans le monde, pas besoin d'écran pour me protéger de quelque chose.
On dira que je me complais dans un snobisme réactionnaire. Mais non. Je me suis fait à l'idée d'être une simple apparition qui n'a pas besoin de ces instruments de «communication» pour dire ou montrer des choses. Ou, pour le dire comme Montaigne, «notre âme regarde la chose d'un autre oeil». Ni plus ni moins, préférer une tête bien faite à une tête bien remplie. M'est venue alors la question suivante: comment ce Bordelais se sentirait-il aujourd'hui, avec ces gadgets électroniques?
Ou bien... Ou bien...
On dit que Montaigne est le chantre de l'individualisme moderne, qu'il est le premier philosophe du moi, donc qu'il ferait l'éloge de ce nouvel humain qui tente, partout et constamment, d'entrer en contact avec autrui. Montaigne aurait son portable s'il vivait aujourd'hui? Il s'agit simplement de le lire pour savoir. Mais oui, ouvrir un livre (pas un texte électronique).
Pour lire quoi? Ceci, par exemple: «Le commerce des livres côtoie tout mon cours et m'assiste partout, il me console en la vieillesse et en la solitude... Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres. C'est la meilleure munition que j'ai trouvée à cet humain voyage.»
Mais qui a le temps de lire alors que tout le monde est pressé de communiquer à tout moment avec n'importe qui? Qui a le temps de lire une page et de la méditer alors que le temps ne doit pas être perdu en dehors de ce petit écran qui me donne le monde à chaque instant? Pourtant, cet écran me semble être une fermeture. À moi. Pourquoi avoir chez soi 3000 livres alors qu'un simple clic nous ouvre au monde, instantanément? Que de la brume.
Ces livres sont les miens, j'écris dedans, je souligne, je surligne. Je vois ces bibliothèques remplies de livres comme autant de complices à mon âme (pardon, à mon cerveau, j'oubliais que tout est physique pour le nihiliste contemporain), alors qu'une page Web est la même pour tout le monde. C'est ça, la démocratisation des savoirs? (Rires.) Tout est disponible, mais c'est justement pour cette raison que personne ne lit plus rien.
Parade contre paradis
Ce qui semble ressortir dans cette inlassable parade de ces appareils super-performants (je ne dis pas sophistiqués, car ceci ne peut s'appliquer qu'à un esprit et non à des objets), c'est que l'humain semble tellement dépassé par son propre vide qu'il doit être en communication avec quelque chose d'autre pour se faire croire qu'il a une vie.
Pourquoi, soudainement, la planète entière a ce besoin d'être en contact avec tout ce qui l'entoure? Pourquoi avoir ce besoin d'être joignable à tout moment? Est-ce la preuve d'une vie si pauvre? Est-ce le signe d'un vide existentiel effarant? D'avoir ce besoin pathologique de communiquer avec quelqu'un constamment, est-ce là une incapacité à se parler à soi-même?
J'entends Montaigne qui nous lance sa leçon: «Le monde regarde vis-à-vis: moi, je replie ma vue au-dedans, je la plante, je l'amuse là. Chacun regarde devant soi; moi, je regarde dedans moi; je n'affaire qu'à moi, je me considère sans cesse, je me contrôle, je me goûte. Les autres vont toujours ailleurs... moi je me roule en moi-même.» Ce monde passe son temps à vénérer l'écran devant lui pour ne pas voir le visage au-delà.
Pourquoi donc ce désir d'aller contre soi et contre l'autre? On dira que le portable et tous les autres gadgets sont des façons de se rapprocher d'autrui, qu'à trop vouloir se replier en soi, on finit par fuir autrui beaucoup plus que quelqu'un qui communique. Vraiment? En face de moi, une table avec trois personnes. Pendant une heure, ces trois personnes ne se sont pas parlé pour plus de dix minutes. Une femme était sur son portable, les deux hommes étaient rivés à leurs baies électroniques. Voilà la comédie de l'ère des communications.
Tout le monde est en communication, mais avec d'autres personnes et non avec celles qui se trouvent en face de soi. Pour ma part, je serais insulté. Pourquoi une vraie conversation est-elle chose si rare? Mais tout ce qui est beau est aussi difficile que rare. Il faut donc créer le néologisme et nouveau verbe «paradire» pour montrer comment on peut se tenir «le long du» dire (para veut dire «le long de»). Lorsque j'écris à la main, je paradis.
SVP, dites-moi
que j'existe
Communiquer à tout prix avec n'importe qui, voilà le mot d'ordre. C'est la fameuse sentence de Hegel: ma conscience cherche l'approbation d'autrui pour exister. Nous en sommes là. Se sent-on important lorsqu'on peut être joint n'importe quand? J'imagine. Plus notre appareil sonne, plus on se glorifie que les autres aient besoin de nous ou que nous ayons beaucoup d'amis, bref qu'on soit indispensable. Sur un écran de deux pouces, les gens se rassurent en observant leur profil dans Facebook et les centaines de contacts. De là une glorieuse preuve de leur existence.
Où est le malaise? Autrui ne devient pas un supplément agréable à notre vie mais une nécessité bien avant soi. Entendons Montaigne: «Je m'étudie plus qu'autre sujet. C'est ma métaphysique, c'est ma physique.» La philosophie contemporaine (qui ne contemple plus rien) a créé le dehors et a détruit le dedans.
N'oublions pas Foucault, avec son annonce de la mort de l'homme (et dont on peut désormais voir les cendres). D'où la nécessité, pour la plupart, de posséder ces appareils qui nous procurent un sentiment que ce dedans n'existe pas. Et si le dedans n'existe pas, il reste le dehors fantomatique. D'où cette course effrénée vers lui.
La question est de savoir pourquoi les gens sont en constante communication, pourquoi ces appareils trouvent preneurs, à raison de deux par personne. Posséder des appareils parce que nous n'arrivons pas à nous posséder nous-mêmes? S'en mettre plein les yeux et les oreilles pour mieux se vider la tête?
Lisons encore le philosophe de Bordeaux (ami de La Boétie, ne l'oublions pas): «Il faut se réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude.»
Et je ne parle pas d'une boutique Rogers ou Bell où l'on peut se procurer tous ces appareils de communication. Si La Boétie a écrit sur la servitude volontaire, Montaigne écrit sur l'émancipation volontaire.
Un peu de latin, de Tibulle: «In solis sis tibi turba locis.» Ça coule, le latin. Ce qui pourrait se traduire ainsi: «Dans ta solitude, soit une foule pour toi-même.» Lorsque Montaigne parle de ses trois commerces, il écrit: «J'aime mieux forger mon âme que la meubler.» Ça revient à dire, entre autres, que je dois être capable de me divertir moi-même, que je dois être capable de me créer un être et non simplement remplir un vide.
Des E.T. partout
Ce divertissement par soi-même est une illumination. Que fait-on lorsque nous n'arrivons pas à bien vivre avec nous-même? On rachète les derniers gadgets, constamment, pour se faire croire que les objets arriveront à nous procurer un dedans ou que ces bébelles finiront par nous donner un «je» à travers les «ils» que nous voulons contacter.
Pensons seulement au «sympathique» E.T. qui cherchait constamment à joindre sa maison avec son fameux phone home pour se prouver qu'il existait. Étrange qu'aucune maison de publicité n'ait pensé à utiliser ce clown extraterrestre pour soutenir l'ère des communications qui remplace l'ère de la conversation. On dira évidemment que les gens communiquent, que les gens se parlent et s'écrivent.
Bien sûr. Les gens se parlent. Mais comment? Dis-moi comment tu parles et je te dirai qui tu es. Petite différence entre bavarder pour confirmer une existence et converser pour créer son soi. Écrivent-ils? Je ne pense pas. Ce ne sont pas des textes que ces gens écrivent mais des messages codés, des abréviations, des bouts de mots et d'expressions. On dira que c'est une forme de langage, je dirai que chaque mot réduit à quelques lettres est une sensation perdue.
Il reste quelques signes encourageants: interdiction d'utiliser les portables en voiture (mais qui suit vraiment ce nouveau code?) ou dans certains restaurants. On devrait les interdire dans les autobus et les trains, mais bon. Je ne retiendrai pas mon souffle. Allez! Ma main continue à tracer ces petits signes bleus sur une belle page quadrillée.
Et puis, miracle. Une très jolie femme prend place à une table voisine et sort un livre. J'attends. Elle sortira peut-être une machine de servitude cellulaire. Je lis une ou deux lignes de Montaigne. Quoi? Mais ceci: «C'est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être.»
Il me semble que c'est ce que je fais. Un petit regard vers cette femme. Elle lit encore... Elle est de plus en plus belle lorsqu'elle reste attachée à son livre. Dix minutes après, elle lit toujours. Victoire. Elle n'est plus jolie, elle est absolument magnifique. Comme un beau soleil levant.
En vérité, je vous le dis, vous ne trouverez rien sur cet écran qu'il n'y ait déjà en vous. Amen.
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Écrivez à Antoine Robitaille: arobitaille@ledevoir.com.
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