Le blues de Normétal
Élise Guilbault dans Les Fins dernières, de Bernard Émond
Bernard Émond tourne en Abitibi Les Fins dernières, dernier volet de son triptyque consacré aux vertus théologales: la foi, l'espérance, la charité. Élise Guilbault, âme de La Neuvaine, y retrouve son personnage d'urgentologue qui cherche un sens à sa vie.
Normétal, dans l'ouest de l'Abitibi, à une heure et demie de route de Rouyn-Noranda. On y accède en traversant forêt boréale et coupes à blanc. La Sarre n'est pas loin. Normétal compte un peu moins de 1000 habitants. La ville fut enfantée par la mine Normétal Mining Corporation, puis ébranlée par sa fermeture en 1975. Depuis, les mineurs partent travailler plus loin, sans pour autant lâcher leur coin de pays.
Entre église et boulangerie, ce jeudi, la neige a soudain virevolté parmi les maisons, la toute première de l'année, fondante, incertaine, hâtive pour la saison.
Cela fait deux semaines et demie que la petite communauté vit sous le tourbillon du tournage des Fins dernières de Bernard Émond. Plusieurs se lancent dans la figuration, s'initient aux mystères du cinéma: «Tiens, ça se fait comme ça, avec plusieurs prises et tout ce monde derrière! s'émerveille l'un d'eux. Jamais plus je ne verrai le cinéma de la même façon!»
Un figurant se présente comme le premier bébé de Normétal, dont la fondation remonte à 1942. L'eau a coulé sous les ponts depuis sa naissance... Gentils, les gens de la place? «Assez pour révéler aux techniciens leurs meilleurs spots de pêche», dit en souriant Bernard Émond. «Ils prêtent leurs maisons, nous laissent voler des plans d'eux, se fendent pour nous être utiles. On est si choyés ici qu'on n'a pas envie de partir.»
Il était tombé en amour avec l'Abitibi à l'heure d'accompagner La Neuvaine en tournée pour le Festival de Rouyn-Noranda. «L'Abitibi n'est pas jolie, mais d'une beauté austère, avec ce ciel infini, cette lumière unique.» Puis, Émond s'est loué un chalet dans le coin pour y écrire le scénario des Fins dernières en se laissant baigner par ce paysage-là, si voisin de son univers intérieur. Le personnage de Jeanne, incarné par Élise Guilbault dans La Neuvaine, le hantait. Il se demandait quel serait son destin. Alors, le cinéaste lui a offert une deuxième vie. Dans Les Fins dernières, trois ou quatre années après son retour à Montréal, Jeanne répond à l'appel d'un vieux médecin de Normétal au bord de la retraite (Jacques Godin) et accepte de le remplacer quelque temps, avant de s'attacher aux gens, au lieu, puis de s'y enraciner.
Émond a choisi cette ville-là parce qu'il aimait le film de Gilles Groulx, Normétal, témoignant en 1959 de la vie des mineurs, sur des images de Michel Brault.
Le cinéaste précise que ce film sera dans la lignée de La Neuvaine, avec une lumière, un espoir, par-delà les coups du sort. «L'esthétique, l'esprit des deux films sont parents. Mais la nature sera plus présente que dans mes autres films: un personnage à part entière. Et de nombreux gros plans succèdent à l'infini des paysages.»
Faire un long métrage coûte plus cher en région qu'en ville. Il faut loger l'équipe, la nourrir. Émond a rogné dans son budget (4 millions) pour tourner toutes les scènes abitibiennes (90 % du film) sur les lieux de l'action. L'hôpital de Macamic fut mis à contribution, des plans ont été captés à Clerval, à Colombourg et à Val-Paradis. Mais Normétal est le lieu central.
Pour la troisième fois, Élise Guilbault prête son beau visage à l'héroïne d'un film d'Émond, après La Femme qui boit et La Neuvaine, des expériences, précieuses, uniques à ses yeux. «Quand j'ai compris qu'il voulait remettre en scène le personnage de Jeanne, j'ai éprouvé une sorte de vertige devant ce cadeau, cette confiance. Émond est si rigoureux, si attentif. Il veut que je me débarrasse du superflu pour capter mon âme. Jamais personne ne m'aura autant filmée en gros plans.» Elle joue 31 jours sur les 33 jours du tournage, concentrée, vouée ici aux Fins dernières.
Jeudi, le plateau se déplaçait à l'église, Émond filmant coup sur coup deux funérailles: celle d'une femme éprouvée, Manon, puis celle du vieux médecin. Le curé (Michel Daigle) faisait son sermon, puis la soeur du docteur Rainville (Angèle Dubeau) opposait devant l'assistance sa foi catholique à l'athéisme du disparu. Avant les prises, Émond expliquait aux figurants les buts, le propos du film, les impliquant, sans les laisser poser dans le noir. Son oeuvre possède un esprit, un message aussi, qu'il doit transmettre, lui qui parle si bien de transmission.
«Dans la religion catholique, on appelle "fins dernières" ce qui se déroule après la mort, explique-t-il. À mes yeux d'incroyant, ces termes recouvrent le sens qu'on veut donner à sa vie. Jeanne est une femme qui accomplit son devoir, qui prend ses responsabilités. Le but ultime d'un parcours humain n'est-il pas d'améliorer l'existence, de faire le bien? Aujourd'hui, les gens revendiquent sans cesse des droits, sans admettre que des devoirs leur correspondent. On a une dette à l'égard de ceux qui nous ont précédé et une dette à l'égard à ceux qui nous suivent. Ma trilogie invite à reconstruire une morale laïque pour remplacer celle qu'on a perdue en jetant la religion par-dessus bord. 2000 ans d'histoire chrétienne, malgré des excès, avaient aussi fourni des repères moraux. Mais j'ai peur qu'on ne perde de vue la source. La culture de masse est en train de remplacer des liens millénaires. Il faut refaire ce lien avec le passé, avec cet héritage culturel catholique, sous peine de mort.»
Normétal, dans l'ouest de l'Abitibi, à une heure et demie de route de Rouyn-Noranda. On y accède en traversant forêt boréale et coupes à blanc. La Sarre n'est pas loin. Normétal compte un peu moins de 1000 habitants. La ville fut enfantée par la mine Normétal Mining Corporation, puis ébranlée par sa fermeture en 1975. Depuis, les mineurs partent travailler plus loin, sans pour autant lâcher leur coin de pays.
Entre église et boulangerie, ce jeudi, la neige a soudain virevolté parmi les maisons, la toute première de l'année, fondante, incertaine, hâtive pour la saison.
Cela fait deux semaines et demie que la petite communauté vit sous le tourbillon du tournage des Fins dernières de Bernard Émond. Plusieurs se lancent dans la figuration, s'initient aux mystères du cinéma: «Tiens, ça se fait comme ça, avec plusieurs prises et tout ce monde derrière! s'émerveille l'un d'eux. Jamais plus je ne verrai le cinéma de la même façon!»
Un figurant se présente comme le premier bébé de Normétal, dont la fondation remonte à 1942. L'eau a coulé sous les ponts depuis sa naissance... Gentils, les gens de la place? «Assez pour révéler aux techniciens leurs meilleurs spots de pêche», dit en souriant Bernard Émond. «Ils prêtent leurs maisons, nous laissent voler des plans d'eux, se fendent pour nous être utiles. On est si choyés ici qu'on n'a pas envie de partir.»
Il était tombé en amour avec l'Abitibi à l'heure d'accompagner La Neuvaine en tournée pour le Festival de Rouyn-Noranda. «L'Abitibi n'est pas jolie, mais d'une beauté austère, avec ce ciel infini, cette lumière unique.» Puis, Émond s'est loué un chalet dans le coin pour y écrire le scénario des Fins dernières en se laissant baigner par ce paysage-là, si voisin de son univers intérieur. Le personnage de Jeanne, incarné par Élise Guilbault dans La Neuvaine, le hantait. Il se demandait quel serait son destin. Alors, le cinéaste lui a offert une deuxième vie. Dans Les Fins dernières, trois ou quatre années après son retour à Montréal, Jeanne répond à l'appel d'un vieux médecin de Normétal au bord de la retraite (Jacques Godin) et accepte de le remplacer quelque temps, avant de s'attacher aux gens, au lieu, puis de s'y enraciner.
Émond a choisi cette ville-là parce qu'il aimait le film de Gilles Groulx, Normétal, témoignant en 1959 de la vie des mineurs, sur des images de Michel Brault.
Le cinéaste précise que ce film sera dans la lignée de La Neuvaine, avec une lumière, un espoir, par-delà les coups du sort. «L'esthétique, l'esprit des deux films sont parents. Mais la nature sera plus présente que dans mes autres films: un personnage à part entière. Et de nombreux gros plans succèdent à l'infini des paysages.»
Faire un long métrage coûte plus cher en région qu'en ville. Il faut loger l'équipe, la nourrir. Émond a rogné dans son budget (4 millions) pour tourner toutes les scènes abitibiennes (90 % du film) sur les lieux de l'action. L'hôpital de Macamic fut mis à contribution, des plans ont été captés à Clerval, à Colombourg et à Val-Paradis. Mais Normétal est le lieu central.
Pour la troisième fois, Élise Guilbault prête son beau visage à l'héroïne d'un film d'Émond, après La Femme qui boit et La Neuvaine, des expériences, précieuses, uniques à ses yeux. «Quand j'ai compris qu'il voulait remettre en scène le personnage de Jeanne, j'ai éprouvé une sorte de vertige devant ce cadeau, cette confiance. Émond est si rigoureux, si attentif. Il veut que je me débarrasse du superflu pour capter mon âme. Jamais personne ne m'aura autant filmée en gros plans.» Elle joue 31 jours sur les 33 jours du tournage, concentrée, vouée ici aux Fins dernières.
Jeudi, le plateau se déplaçait à l'église, Émond filmant coup sur coup deux funérailles: celle d'une femme éprouvée, Manon, puis celle du vieux médecin. Le curé (Michel Daigle) faisait son sermon, puis la soeur du docteur Rainville (Angèle Dubeau) opposait devant l'assistance sa foi catholique à l'athéisme du disparu. Avant les prises, Émond expliquait aux figurants les buts, le propos du film, les impliquant, sans les laisser poser dans le noir. Son oeuvre possède un esprit, un message aussi, qu'il doit transmettre, lui qui parle si bien de transmission.
«Dans la religion catholique, on appelle "fins dernières" ce qui se déroule après la mort, explique-t-il. À mes yeux d'incroyant, ces termes recouvrent le sens qu'on veut donner à sa vie. Jeanne est une femme qui accomplit son devoir, qui prend ses responsabilités. Le but ultime d'un parcours humain n'est-il pas d'améliorer l'existence, de faire le bien? Aujourd'hui, les gens revendiquent sans cesse des droits, sans admettre que des devoirs leur correspondent. On a une dette à l'égard de ceux qui nous ont précédé et une dette à l'égard à ceux qui nous suivent. Ma trilogie invite à reconstruire une morale laïque pour remplacer celle qu'on a perdue en jetant la religion par-dessus bord. 2000 ans d'histoire chrétienne, malgré des excès, avaient aussi fourni des repères moraux. Mais j'ai peur qu'on ne perde de vue la source. La culture de masse est en train de remplacer des liens millénaires. Il faut refaire ce lien avec le passé, avec cet héritage culturel catholique, sous peine de mort.»
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