Discrimination au quotidien
Une photo d’élèves de l’école Henri-Bourassa tirée du documentaire La Couleur du temps
Quand il a entrepris de tourner un documentaire sur la communauté haïtienne de Montréal, il y a deux ans, Ronald Boisrond ne se doutait pas de l'ampleur du choc sismique qui allait ébranler Montréal-Nord. Le regard qu'il pose sur l'exclusion et la pauvreté que vit la communauté noire, avec son documentaire La Couleur du temps, lève davantage le voile sur les tensions qui ont précédé l'émeute du 10 août dernier. Son film sera présenté le 12 octobre prochain sur les ondes de Canal D.
Lorsque sa famille est arrivée au Québec, dans les années 70, il n'y avait pas de Noirs au Québec, relate Ronald Boisrond, d'origine haïtienne. Un jour, une dame lui avait donné des bonbons, attendrie par ce «beau petit Noir» si unique. Plus de trois décennies plus tard, les temps ont bien changé. «Les jeunes Noirs n'inspirent pas l'admiration, mais la méfiance, la peur et la crainte. Comment l'image du gentil petit Noir a-t-elle pu se transformer en celle d'un nègre menaçant?», s'est demandé Ronald Boisrond en parcourant les quartiers de Montréal-Nord et de Saint-Michel au cours des deux dernières années.
Dans les années 80, la prison de Bordeaux ne comptait aucun détenu de race noire. Aujourd'hui, les Noirs forment 40 % des effectifs de cette prison, bien qu'ils ne représentent que 1 % de la population québécoise.
Pourquoi? Les raisons se résument à la pauvreté et à la discrimination, mais elles empruntent des chemins tortueux. Au-delà du racisme primaire, il y a cette subtile ségrégation qui fait en sorte qu'un jeune Noir est plus fréquemment signalé à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), pas parce qu'il a un «comportement déviant», mais parce que sa boîte à lunch n'est pas assez garnie ou parce que ses vêtements ne sont pas adéquats. Certains parents démissionnent trop vite quand la DPJ intervient, note le psychologue-criminaliste Emerson Douyou, qui dénonce le «racisme systémique» des institutions.
La pauvreté, la petite délinquance et la méfiance du regard de l'autre entraînent les jeunes dans un engrenage dont ils ont peine à se libérer. Ronald Boirond s'est d'ailleurs intéressé à Kasheem, arrêté alors qu'il s'apprêtait à lancer son album de rap qui lui aurait permis de donner à sa petite fille un avenir meilleur. Des échanges avec un agent double, qui lui avait passé une commande de drogue, l'ont conduit derrière les barreaux. D'un coup, ses rêves se sont brisés. Le cinéaste aurait voulu assister à sa réintégration dans la société, mais quelques mois après sa sortie de prison, Kasheem a passé un test qui a révélé la présence de cannabis dans son sang. Il est aujourd'hui de nouveau derrière les barreaux. Retour à la case départ.
«Notre 11-Septembre à nous»
Ronald Boisrond a terminé le tournage de son film en juin dernier. Le 9 août, Fredy Villanueva tombait sous les balles d'un policier dans le parc Henri-Bourassa. On connaît la suite: le lendemain, une émeute a éclaté dans le secteur de la rue Pascal, dans Montréal-Nord. Des voitures ont flambé, et les images d'un quartier en feu ont fait le tour du monde.
«Ç'a été un petit peu notre 11-Septembre à nous; une perte d'innocence collective, a raconté hier M. Boisrond, en marge de la projection de presse de son film. Tout à coup, on réalisait qu'il y avait toute cette tension sous la marmite. Il y a eu un événement et ça a pété.» Mais il n'a pas eu envie de retoucher son film, non seulement parce que ses ressources financières ne le lui permettaient pas, mais aussi parce qu'il avait le sentiment d'avoir fini son travail. «Et ces images-là [de l'émeute], on les a vues en boucle», dit-il.
La tension, il l'a sentie sur le terrain. Il croit d'ailleurs que la présence envahissante des policiers dans Montréal-Nord au cours des derniers mois et le profilage racial ont contribué à faire sauter la marmite. L'approche plus communautaire des forces policières dans Saint-Michel lui font dire qu'une émeute aurait été peu probable dans ce quartier.
Bien qu'il n'existe aucune solution miracle, M. Boisrond croit que l'État devrait se préoccuper en priorité de la discrimination et de l'exclusion: «Il y a en aura toujours, des croches. Les prisons et la police sont là pour ça. Mais pour ceux qui veulent et peuvent, il faut qu'on leur facilite la tâche. Pas en quémandant des jobs ou des subventions, mais en leur offrant cette ouverture.»
D'autres émeutes sont-elles possibles dans Montréal-Nord? Ronald Boisrond en doute, car «les gens sont pacifiques à Montréal», mais sait-on jamais.
La Couleur du temps, un documentaire de 45 minutes, sera diffusé le dimanche 12 octobre à 21h dans le cadre de l'émission Docu-D sur les ondes de Canal D.
Lorsque sa famille est arrivée au Québec, dans les années 70, il n'y avait pas de Noirs au Québec, relate Ronald Boisrond, d'origine haïtienne. Un jour, une dame lui avait donné des bonbons, attendrie par ce «beau petit Noir» si unique. Plus de trois décennies plus tard, les temps ont bien changé. «Les jeunes Noirs n'inspirent pas l'admiration, mais la méfiance, la peur et la crainte. Comment l'image du gentil petit Noir a-t-elle pu se transformer en celle d'un nègre menaçant?», s'est demandé Ronald Boisrond en parcourant les quartiers de Montréal-Nord et de Saint-Michel au cours des deux dernières années.
Dans les années 80, la prison de Bordeaux ne comptait aucun détenu de race noire. Aujourd'hui, les Noirs forment 40 % des effectifs de cette prison, bien qu'ils ne représentent que 1 % de la population québécoise.
Pourquoi? Les raisons se résument à la pauvreté et à la discrimination, mais elles empruntent des chemins tortueux. Au-delà du racisme primaire, il y a cette subtile ségrégation qui fait en sorte qu'un jeune Noir est plus fréquemment signalé à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), pas parce qu'il a un «comportement déviant», mais parce que sa boîte à lunch n'est pas assez garnie ou parce que ses vêtements ne sont pas adéquats. Certains parents démissionnent trop vite quand la DPJ intervient, note le psychologue-criminaliste Emerson Douyou, qui dénonce le «racisme systémique» des institutions.
La pauvreté, la petite délinquance et la méfiance du regard de l'autre entraînent les jeunes dans un engrenage dont ils ont peine à se libérer. Ronald Boirond s'est d'ailleurs intéressé à Kasheem, arrêté alors qu'il s'apprêtait à lancer son album de rap qui lui aurait permis de donner à sa petite fille un avenir meilleur. Des échanges avec un agent double, qui lui avait passé une commande de drogue, l'ont conduit derrière les barreaux. D'un coup, ses rêves se sont brisés. Le cinéaste aurait voulu assister à sa réintégration dans la société, mais quelques mois après sa sortie de prison, Kasheem a passé un test qui a révélé la présence de cannabis dans son sang. Il est aujourd'hui de nouveau derrière les barreaux. Retour à la case départ.
«Notre 11-Septembre à nous»
Ronald Boisrond a terminé le tournage de son film en juin dernier. Le 9 août, Fredy Villanueva tombait sous les balles d'un policier dans le parc Henri-Bourassa. On connaît la suite: le lendemain, une émeute a éclaté dans le secteur de la rue Pascal, dans Montréal-Nord. Des voitures ont flambé, et les images d'un quartier en feu ont fait le tour du monde.
«Ç'a été un petit peu notre 11-Septembre à nous; une perte d'innocence collective, a raconté hier M. Boisrond, en marge de la projection de presse de son film. Tout à coup, on réalisait qu'il y avait toute cette tension sous la marmite. Il y a eu un événement et ça a pété.» Mais il n'a pas eu envie de retoucher son film, non seulement parce que ses ressources financières ne le lui permettaient pas, mais aussi parce qu'il avait le sentiment d'avoir fini son travail. «Et ces images-là [de l'émeute], on les a vues en boucle», dit-il.
La tension, il l'a sentie sur le terrain. Il croit d'ailleurs que la présence envahissante des policiers dans Montréal-Nord au cours des derniers mois et le profilage racial ont contribué à faire sauter la marmite. L'approche plus communautaire des forces policières dans Saint-Michel lui font dire qu'une émeute aurait été peu probable dans ce quartier.
Bien qu'il n'existe aucune solution miracle, M. Boisrond croit que l'État devrait se préoccuper en priorité de la discrimination et de l'exclusion: «Il y a en aura toujours, des croches. Les prisons et la police sont là pour ça. Mais pour ceux qui veulent et peuvent, il faut qu'on leur facilite la tâche. Pas en quémandant des jobs ou des subventions, mais en leur offrant cette ouverture.»
D'autres émeutes sont-elles possibles dans Montréal-Nord? Ronald Boisrond en doute, car «les gens sont pacifiques à Montréal», mais sait-on jamais.
La Couleur du temps, un documentaire de 45 minutes, sera diffusé le dimanche 12 octobre à 21h dans le cadre de l'émission Docu-D sur les ondes de Canal D.
Haut de la page

