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Le Devoir de Philo - Pascal chez les cigales

Le Devoir   13 septembre 2008  Société
Toutes les deux semaines depuis février 2006, Le Devoir demande à un professeur de philosophie, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées et d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur. Nous reprenons notre série bimensuelle aujourd'hui, dans laquelle — nouveauté! — s'inséreront quelques «Devoirs d'histoire».

Patricia Nourry

Professeure de philosophie au cégep de Trois-Rivières

Tout est joyeux et pimpant: les fossettes du guichetier à l'entrée du site, les parasols jaunes sur les terrasses, les curieux qui se pressent autour des amuseurs publics, et jusqu'aux mouettes qui se font des politesses en dodelinant de la tête. De mai à septembre, les Montréalais ont l'humeur à la foire... Plus d'une centaine de festivals et d'événements du genre, la plupart se tenant durant la belle saison, animent la métropole et attirent, bon an mal an, des millions de visiteurs.

Les retombées économiques sont faramineuses, bien entendu. Mais, au-delà des profits chiffrés, quels bénéfices tirons-nous de ces événements? Satisfont-ils certains besoins fondamentaux, comme le croit Alain Simard? Selon le président-fondateur du Festival international de jazz de Montréal, des FrancoFolies et du Festival Montréal en lumière, ils permettraient aux citoyens de cultiver un sentiment d'appartenance, d'aller à la rencontre de l'autre et de partager des valeurs communes: «Il semble donc que les festivals aient repris le rôle social de l'ancienne "place publique" [...] comme lieu de rencontres et d'échanges avec les "autres". [...] Des foules de toutes origines se rassemblent quotidiennement pour communier par la musique et participer à une sorte de messe en plein air officiée par une multitude d'artistes venus de tous les continents.»

Que les cafardeux se le tiennent pour dit: la conversion à la fête rend meilleur... C'est bien cela? Et si l'on posait la question au philosophe Blaise Pascal (1623-1662)? Mieux, si cet «effrayant génie» (selon le mot de Chateaubriand) revenait parmi nous, au beau milieu de l'une de ces «messes en plein air», que penserait-il de pareilles manifestations?



Faire diversion

À lire les pages consacrées au divertissement dans Les Pensées, Pascal ne réprouverait pas l'attitude de ces «fidèles», mais il chercherait à comprendre ce qu'elle peut nous apprendre sur nous-mêmes. Se divertir, expliquerait-il, c'est détourner notre attention de quelque chose de pénible, c'est se vouer entièrement à une occupation pour déserter des lieux intérieurs... Le divertissement répond en effet à une urgence: celle d'éclipser l'insupportable malheur de notre condition pour pouvoir traverser les jours. Mais allons donc!, objectera-t-on à Pascal, de quel malheur s'agit-il encore pour nous? Ne bénéficions-nous pas au Québec de conditions de vie enviables, d'une charte des droits et libertés, d'un système d'éducation et de soins de santé accessibles (pour peu qu'on soit patient... )? Quelle est donc cette menace qui pèse sur nous?

Ce qui nous menace?, gronderait Pascal. La maladie, l'ignorance, l'injustice, l'impuissance, la dépendance, la mort, chacune d'entre elles

inextricablement liée à notre condition. Tôt ou tard, la fatalité frappera, et cette conscience des maux à venir est elle-même déjà douloureuse. Et quand même l'insouciance nous rendrait insensibles à ces misères, il resterait un mal insidieux, tapi au creux de nos vies confortables de Nord-Américains, un mal qui est à l'âme ce que les tissus adipeux sont à nos tours de taille: l'ennui.

Blaise Pascal disait de lui qu'il avait des «racines naturelles» dans le fond du coeur et qu'il remplissait «l'esprit de son venin», de sorte que, plutôt que de rester tranquilles, les hommes préféraient «sortir et mendier le tumulte». On ne saurait mieux prendre le pouls de notre époque, où nous glorifions le travail et exultons pour les loisirs; la course est effrénée, le désir de la fuite, impérieux.

L'ennui nous incitera donc à la dispersion, mais c'est l'ignorance qui achèvera de nous égarer... Comment, à ce propos, ne pas reconnaître en Pascal un prophète de la condition de l'homme d'aujourd'hui? Aucun philosophe ne l'a montré avec autant d'acharnement: les vies humaines sont résolument entées par des «pourquoi» et nous trébuchons à chaque tentative de «parce que». C'est d'autant plus vrai pour nous qui avons voulu, depuis l'avènement de la modernité, nous affranchir des «fausses idoles» et de tous les diktats, non sans substituer à ces vieux mirages de nouvelles idéologies (qui n'auront pas passé le test de l'histoire).

Stigmatisés par la faillite des utopies politiques d'hier et la crise des grandes institutions religieuses, nous voilà maintenant indigents, étrangers à nous-mêmes et vaguement désabusés. Qu'allons-nous faire de cette liberté sans précédent que nous nous sommes donnée, comment l'exercer dans un monde silencieux et sans Dieu, un monde revenu de toutes les illusions? Sans balises ni repères, qu'est-ce qui légitimera nos choix dans l'infini des possibles? Faute de certitude, remarquait déjà Pascal, nous nous en remettons, pour régler nos conduites, aux modes, aux opinions, à l'amour-propre ou à la force, pis-aller qui valent mieux que rien du tout.

Le temps festif

Errant au gré des modes et des opinions, n'avons-nous plus rien qui puisse encore nous griser et nous rassembler? N'y a-t-il plus aucune échappatoire? Peut-être de faire de l'échappatoire un mode de vie: la consommation à tous crins, le travail pathologique, les spectacles... Qu'importent les moyens pris pour exciter notre désir, la fin est ultimement la même, dirait Pascal: nous délasser de nous-mêmes. La soirée passée sur la place publique à «célébrer la grand-messe de la musique» est alors efficace; le tumulte dans lequel on plonge — musique à tue-tête (l'expression plairait au philosophe), raz-de-marée humain, «fièvre» collective — parvient à noyer le mal de vivre.

Est-ce qu'alors, comme le croit M. Simard, chanter et danser ensemble permet d'aller véritablement à la rencontre des autres? Cette atmosphère de totale liberté, cette image d'allégresse et d'ouverture dégagée par la ville des festivals reflète-t-elle des valeurs profondément vécues? Pascal: «On s'est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n'est que feindre et une fausse image de la charité... »

C'est que l'imagination est complice du désir dans le divertissement; pourvoyeuse d'illusions, elle déforme les idées que nous nous faisons des choses que nous voulons, pour les modeler sur notre désir. Et son efficience est telle qu'elle parvient à nous faire oublier, momentanément du moins, que l'infini habite le désir et qu'il reviendra nous hanter, en même temps que l'insatisfaction.

Qui n'a jamais connu, par exemple, de ces «lendemains de veille» un peu brutaux, qui nous laissent semblables à des naufragés au seuil d'une réalité affadie? La douce folie nous a quittés, et avec elle l'élan de sympathie qui nous unissait aux autres fêtards... Il ne faut pas s'y méprendre, la fête demeure un temps hors de la durée ordinaire et les comportements qu'elle fait naître sont aussi extraordinaires. Jadis, le calendrier sacré réactualisait périodiquement des temps primordiaux durant lesquels les hommes communiaient avec les grandes puissances qui régissaient le monde. La fête servait alors à renouveler l'alliance entre la communauté et les dieux qui l'accompagnaient, du reste, dans les détails de son quotidien.

De nos jours, le festivalier qui rejoint l'attroupement traverse aussi un miroir, sauf que ce qu'il cherche maintenant, ce n'est pas tant à communier à une réalité plus haute qui le guiderait dans son quotidien qu'à passer du «bon temps» pour oublier l'autre temps.

Du pour et du contre...

Faut-il pour autant mépriser ce penchant pour les divertissements? Certains philosophes, les «demi-habiles», ne s'en privent pas. Ils portent des jugements lapidaires sur nos contradictions, exhortant à des comportements plus raisonnables, comme si les raisons pouvaient infléchir les coeurs... Ils oublient le tragique de la condition humaine, la force des habitudes qui conditionnent nos comportements, notre inconstance, bref, la part d'irrationalité qui mène aussi nos vies. Si l'on offrait au festivalier de rester chez lui pour écouter une retransmission du spectacle donné par son artiste préféré, il refuserait.

Pour en être, il préfère patienter à la billetterie, se frayer péniblement un chemin dans la foule avec l'espoir d'approcher la scène, supporter une promiscuité désagréable lorsqu'il fait 30 °C, s'exposer aux intempéries, etc. Conduite insensée? Mais non, Pascal dirait que «le peuple a des opinions très saines» et qu'il faut des divertissements. Enlisés dans le temps et emportés par sa coulée, nous avons besoin de gommer nos misères pour les supporter et établir sur cette quiétude relative un certain ordre social.

Pour vivre, il faut un peu oublier la mort; pour aimer, il faut un peu oublier le spectre de la rupture; pour écrire, il faut un peu oublier l'ineffable; et pour oublier, il faut se divertir de penser. Même en politique, dirait le philosophe de Port-Royal, le divertissement profite: cette agitation contrôlée permet de mieux châtrer le peuple (pour son propre bien). Montréal, ville des festivals...

Montréal, c'est près de deux millions d'habitants, plus de 80 communautés culturelles, sur un territoire d'environ 500 km2: y promouvoir les divertissements et y organiser les plaisirs s'avère un pari fort utile pour faire oublier certaines récriminations et canaliser les énergies... Mais n'y a-t-il pas un saut quantique entre ces avantages et le bonheur qu'on espère trouver?

Car les divertissements sont aussi éphémères que la satisfaction qu'ils procurent. De plus, ils sont extérieurs et ne dépendent pas de nous, ce qui provoque souvent d'amères déceptions. Sans compter qu'ils nous conduisent à nous méprendre sur la nature même du bonheur et sur les façons de l'atteindre... Toute conduite humaine verse dans le divertissement lorsqu'elle est tournée vers un avenir souhaité, modelée par l'imagination et déracinée de la réalité. Ce faisant, le présent nous échappe et ainsi «[...] nous ne vivons jamais mais nous espérons de vivre et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais».

C'est là le plus grand danger du divertissement: à force de poursuivre des chimères pour tenter d'échapper à notre difficulté d'être, ce que nous négligeons, ce sont nous-mêmes et notre vie. Mieux vaudrait chercher un sens à nos maux, mais cela suppose un rapport à soi et au temps que nos sociétés n'encouragent guère. L'immédiateté, cette portion de temps qui serait coupée de ce qui la précède et de ce qui la suit et dont on jouirait sans entrave (sans conscience de la durée dans laquelle elle s'inscrit), voilà ce qui prévaut de nos jours.

Or la présence à soi et au monde exige le concours de la mémoire, qui donne à l'existence sa profondeur et aux individus (et aux sociétés) leur identité. Se souvenir des infinis qui nous précèdent, songer à ceux qui nous suivront, nous entourent et nous habitent, cela rappelle à l'homme sa portée et sa vocation. Le divertissement, en pervertissant notre rapport au temps, constitue donc une formidable aliénation qui nous éloigne de notre véritable humanité. Rien de moins.

Rabat-joie, le Pascal? Assurément, et c'est tant mieux! Ses propos détonnent dans une société complaisante comme la nôtre, où l'on se gratifie de petits plaisirs «parce qu'on le mérite bien» et où, quand cela ne suffit plus, l'on se console en changeant «le mal de place». Rien de bien méchant, apparemment. Pourtant, en allant notre vie d'esquives en compromissions, ne nous détournons-nous pas des exigences plus hautes qui pourraient nous permettre de nous accomplir? Au pays de Pascal, cigales et fourmis seront également mystifiées car ni les chants, ni le travail n'ont jamais pu berner la mort...

***

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Écrivez à Antoine Robitaille à arobitaille@ledevoir.com.






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  • Bernard Charier
    Abonné
    samedi 13 septembre 2008 11h52
    La fuite en avant
    « Je suis comblé par ce sujet qui rejoint certaines de mes préoccupations dans un texte clair qui montre que la philo peut s'exprimer sans recourir à un dialecte spécialisé.
    Bernard Charier »

  • Jasette
    Abonné
    samedi 13 septembre 2008 11h54
    Le divertissement, entre autres, occasion de rencontre fortuite et de détente parfois bien méritée.
    « Texte intéressant! Tout peut dépendre au fond de ce que chacun cherche dans le divertissement. Aussi, c'est moins le divertissement que la façon pour chacun de le choisir et de le vivre qui peut rendre celui-ci intéressant ou abêtissant et inutile.

    JM »

  • Pierre Faubert
    Inscrit
    samedi 13 septembre 2008 15h22
    Y a-t-il un au-delà du plaisir?
    « Très intéressant texte de Patricia Nourry qui, implicitement, semble se référer à des textes fondateurs comme l'allégorie de la caverne de Platon, la critique de la raison pure de Kant et, pourquoi pas, des textes sur la réification de St Thomas d'Aquin.

    Ne sommes-nous pas toujours à la merci de nos perceptions subjectives qui se prétendent parfois "objectives"? Ne se trouve t-il pas là le clivage entre l'illusion et le réel: c'est-à-dire entre le subjectif et l'objectif?

    Les divers festivals que mentionne Mme Nourry, ne sont pas un mal en soi. Les ayant fréquenté souvent depuis plusieurs années, je remarque que chacun vit SON festival dans sa bulle: seul, en couple et parfois en petit groupe, mais pas dans une communion collective.

    Le festival n'est pas un rassemblement au nom d'une offrande commune qui y puiserait une force transcendante quelconque. Chacun consomme SON festival dans une ambiance qui donne l'illusion d'une « fête » collective. Nous y sommes tous des anonymes et une fois que les lumières s'éteignent, la foule se disperse ou part, comme un troupeau, à la recherche d'un autre rassemblement procurant son « buz » personnel.

    Ça fait penser aux petits enfants de 3 à 5 ans qui jouent côte à côte. À les observer, on voit bien qu'ils ne jouent pas ensemble, mais en parallèle sans être vraiment conscients de l'autre à côté. Les échanges interpersonnels sont inexistants.

    Jusqu'à un certain point, nous sommes, comme des enfants, accrochés aux mamelles de nos divas divines. Pensons à Volupté, la fille née de l'amour de la déesse Psyché et du dieu Éros et surtout à Artémis d'Éphèse avec ses nombreux seins prêts à nourrir le monde entier de son lait du plaisir confondu au bonheur si profondément désiré et qu'aucune chose matérielle ne peut combler.

    Notre désir du plaisir à tout prix s'inscrit dans notre inconscient collectif et devient un droit qui s'impose à nos jugements et à nos décisions éthiques qui ont des conséquences personnelles et collectives graves.

    Notre responsabilité, personnelle et collective, se limite-t-elle à cette dictature vorace et insatiable de l'assouvissement immédiat du désir du plaisir?

    Y a-il un au-delà du plaisir?

    Y aurait-il des lueurs de réponses dans le silence?

    Pierre E. Faubert, psychologue »

  • Guy Fafard
    Inscrit
    samedi 13 septembre 2008 19h56
    Le chant des syrènes
    « Le chant des syrènes nous vient de l'antiquité.

    "Qui s'y laisse prendre périt", nous dit Homère. »

  • Marc Lavallée
    Inscrite
    dimanche 14 septembre 2008 10h05
    Un pari pascalien
    « Pascal, en bon chrétien, approuverait le Quartier des spectacles pour célébrer la grand messe de la consommation. Qui sait, peut-être que Ceuline nous attendra tous au paradis; autant être en bon terme avec le bouncer, surtout si c'est René... »

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