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Civiliser les ensemencements

Louis-Gilles Francoeur   5 septembre 2008  Société
Dans un petit lac de ma connaissance, il y a plus de 40 ans, un pêcheur n'aimait pas ces truites qui cessaient de mordre pendant les canicules de juillet ou les vacances de la construction. Il a donc commandé une vingtaine de dorés de deux à quatre livres chez un pourvoyeur du lac des Deux-Montagnes et les a introduits dans le lac à truites, lesquelles ont engraissé rapidement les nouveaux prédateurs avant de disparaître complètement du lac pendant deux décennies.

Comme il s'agissait d'un petit lac de tête, avec peu d'apports en espèces fourrage, les dorés ont pu survivre, ce qui est rare, mais la plupart étaient rachitiques, sauf quelques très gros spécimens qui ont appris à se nourrir des petites jeunesses insouciantes qui passaient à proximité. Sur les conseils d'un regretté biologiste des Laurentides, les dorés restants ont été pêchés systématiquement puis cantonnés dans une niche écologique marginale lorsque des truites mouchetées de bonne taille ont été réintroduites dans le petit lac. En effet, plus rapides dans la capture des insectes, les mouchetées ont littéralement pillé la maigre table alimentaire des dorés, mais comme les truite ensemencées étaient de bonne taille, elles n'ont pas été mangées comme des patates frites par les dorés, comme cela aurait été le cas pour de plus petits spécimens.

La frayère de ce lac ayant été remblayée pour agrandir un terrain habité — histoire classique au Québec! — les mouchetées n'arrivaient tout de même pas à se reproduire. Et comme les eaux du lac à cet endroit sont assez peu profondes et mal oxygénées en été, faute d'alimentation en eaux de surface, les mouchetées mouraient massivement vers le milieu de l'été. Les riverains de ce petit lac se sont donc tournés vers un ensemencement de truites arc-en-ciel, une espèce de l'Ouest canadien désormais omniprésente dans les Grands Lacs et les cours d'eau de l'Est nord-américain depuis 150 ans. Ces truites étant moins exigeantes en oxygène et plus tolérantes à la chaleur que les mouchetées, elles ont fait du petit lac un excellent site de pêche, en voie de devenir une véritable école de formation, pour la relève, aux techniques halieutiques et aux exigences des écosystèmes.

Des milliers d'histoires de ce genre pourraient être racontées, illustrant à quel point les ensemencements de lacs sont nombreux, souvent utiles mais parfois nuisibles lorsque des espèces ensemencées introduisent des parasites dans un lac!

Les nouvelles directives que Québec vient de publier sur les ensemencements de lacs visent à mettre de l'ordre dans ce domaine. Mais le changement proposé ressemble à certains égards à un coup de mouchoir sur un ours, car les nouvelles règles s'appliqueront au gouvernement et à ses mandataires, obligatoirement, mais pas aux pourvoyeurs si ça ne les tente pas... En somme, une nouvelle génuflexion devant les intérêts privés, alors que c'est précisément chez certains pourvoyeurs, bien connus de la profession, qu'on observe souvent les pires excès, de véritables usines à touristes-pêcheurs, qui placent les lacs sous pression avec des ensemencements quasi hebdomadaires! Et il se trouve de ces pourvoyeurs qui, après avoir transformé de vrais lacs en étangs de pêche, demandent à Québec de leur donner des lacs appartenant à des zecs, des lacs bien protégés par des bénévoles qui ont assuré la survie de ce patrimoine public. Et n'en doutons pas, il se trouvera à Québec un complaisant pour accorder une pareille prime à l'ineptie. On dit même que ce véritable scandale serait sur le point d'être consommé. On en reparlera...

Jusqu'ici, Québec laissait les 140 pisciculteurs du Québec émettre les autorisations d'ensemencement à la condition qu'ils respectent le zonage faunique, qu'on a débuté en 1979 avec la désignation de trois grandes zones. Aujourd'hui, on compte 28 zones d'ensemencement, où les règles varient selon les exigences des écosystèmes. En règle générale, on ne permet pas l'introduction d'espèces qui ne sont pas déjà présentes dans un bassin versant. Les nouvelles directives — soit les règles que suivront les fonctionnaires dans l'octroi des permis — permettront aussi de créer des sous-bassins afin d'éviter l'introduction d'espèces étrangères dans des écosystèmes encore épargnés même dans le sud du Québec, là où l'on ensemence plus systématiquement afin de répondre à la forte demande des pêcheurs des grands centres.

Après une production record de 2200 tonnes, en 1998, l'industrie de la pisciculture produit maintenant annuellement de 1400 à 1500 tonnes de poissons, principalement des salmonidés destinés en grande majorité aux lacs, une activité d'environ 40 millions par année. Québec maintient pour sa part trois piscicultures en activité.

Désormais, Québec entend proscrire les ensemencements qui ne respecteront pas les équilibres naturels là où il s'en trouve encore, y compris en préservant notamment les lacs sans poissons, qui constituent des écosystèmes avec une faune insectivore très différente et nécessaire à d'autres espèces vivantes. Les gestionnaires de la faune entendent par ailleurs exiger des «plans de reproduction» pour tous les ensemencements de conservation, c'est-à-dire là où l'on veut rétablir ou soutenir des espèces autochtones. On exigera aussi que les géniteurs des espèces ensemencées soient suffisamment nombreux pour ne pas réduire indûment la diversité génétique de l'espèce qu'on veut protéger et que des ensemencements mal préparés pourraient au contraire fragiliser.

Mais Québec n'entend pas réduire le nombre et l'importance des ensemencements là «où l'offre est inférieure à la demande tout en assurant une relève à la pêche», c'est-à-dire dans les lacs publics et très fréquentés, là où l'on organise des festivals de pêche, etc. Enfin, les nouvelles lignes directrices privilégieront la réintroduction d'espèces autochtones, ce qui devrait réduire les ensemencement d'espèces exotiques et hybrides aux seuls cas où «l'habitat est déficient et ne peut supporter des espèces indigènes sportives».

Dans certaines régions, comme partie est de la zone 24 de la Côte-Nord, où l'on trouve les souches-mère de nos mouchetées, on interdira tout ensemencement.

L'exigence de réaliser un plan d'ensemencement s'appliquera aux réserves fauniques et aux zecs. La directive ne précise pas si ce sera le cas des associations de chasse et de pêche ou de riverains de lacs. Les plans devront correspondre au «modèle» qui sera mis au point par le secteur Faune. Mais, et c'est là la «passe» injustifiée, «un plan d'ensemencement sera également réalisé pour chaque pourvoyeur à droits exclusifs qui souhaiterait se prévaloir de cette opportunité», prévoit la directive gouvernementale. En clair, c'est comme si on disait aux agriculteurs que la confection d'un plan agro-environnemental était facultatif!

Au-delà des préceptes sur le développement durable que reprend ce document, force est de constater que Québec ne change pas grand-chose, globalement, à la situation actuelle. On fera attention dans les régions éloignées, là où il y a encore un capital biologique intéressant à préserver, mais en veillant à ne pas déranger les intérêts privés que sont les pourvoyeurs délinquants. Les bons pourvoyeurs rempliront leurs formulaires, mais pas les autres: une logique qui en dit long sur les principes de gestion au ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF)!

Au rythme où certains pourvoyeurs «scrappent» — le mot n'est pas trop fort — les lacs qu'on leur a confiés en y déversant un camion de truites arc-en-ciel par voyage d'autobus de touristes pêcheurs, c'est dans ce secteur qu'il faudrait en priorité mettre de l'ordre et pas dans les zecs et les réserves fauniques du gouvernement, où l'on applique depuis des décennies les principes de conservation. Des principes que gestionnaires de zecs et de réserves appliquent plus strictement que ce que prévoient les «plans d'affaires» — vous avez bien lu! — que prépare pour chaque région le MRNF, qui se comporte, jusque dans sa planification, comme un vulgaire vendeur de «cannes de bines». On verra sans doute d'ici quelques années ce ministère faire des ventes de feu de la faune qui n'a pas assez rapporté, comme il le fait avec des baux de villégiature pour ces lacs vierges qui ne servent à personne.

Mais doit-on se surprendre qu'un ministère à vocation économique subordonne la mission fondamentale de conservation des services fauniques d'un État à une logique de vendeurs du Temple? Il serait peut-être temps que les milieux de la faune se posent la question avant que cette faune, et pas seulement les services fauniques en région, ne devienne l'ombre d'elle-même.

Lecture: Fragiles glaciers, la disparition des archives du climat, par Mark Bowen, Éditions Buchet Chastel, Collection Écologie, 468 pages. Certes, l'auteur est un bourlingueur qui raconte avec talent ses visites des glaciers et des équipes de glaciologues sur le terrain. Mais c'est aussi un dossier fort complet sur un volet majeur des changements climatiques que propose ce livre bourré de références historiques et scientifiques de grand intérêt.






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  • Jacques_Morissette
    Abonné
    vendredi 5 septembre 2008 08h09
    Nos gouvernements font du socialisme à l'envers.
    « Je vous cite: «En somme, une nouvelle génuflexion devant les intérêts privés, alors que c'est précisément chez certains pourvoyeurs, bien connus de la profession, qu'on observe souvent les pires excès, de véritables usines à touristes-pêcheurs, qui placent les lacs sous pression avec des ensemencements quasi hebdomadaires!»

    C'est ce qui me fait penser que nos gouvernements font du socialisme à l'envers. Alors que ça devrait être la nature, l'environnement, la population, l'harmonie de la société, etc. qu'ils devraient protéger, c'est plutôt l'entreprise privée qu'on met sur l'autel des intérêts que nos gouvernements patronnent.

    Quand on en fait la remarque, on nous endort en disant que c'est pour développer notre économie. Personnellement, j'appellerais ça une économie de Myope! Je rêve encore du jour où nos politiciens vont enfin comprendre ce principe. Mais, je fais semblant d'être naïf... Nos politiciens savent très bien prendre les décisions qu'il faut, intérêts de coulisse obligent, pour bonifier leurs carrières et mettre ainsi du bon beurre sur leur propre pain.

    JM »

  • Mario Tremblay
    Abonné
    vendredi 5 septembre 2008 08h26
    Gérer la nature !
    « Je fais un parallèle entre votre article et le second volet sur le vieillissement, dans la section Idées et opinions. Les explications sont claires, la logique limpide, les propositions concordantes, on ne peut qu'être d'accord avec tout ce qui est dit.
    Le seul hic! c'est lorsque l'homme essaie de gérer la nature, ça ne fonctionne jamais.
    Je vous écris du Lac-Saint-Jean, M. Francoeur. Vous êtes sûrement au courant de la surpopulation de ouananiches que l'on a ensemencées il y a quelques années! Il y en a pour suggérer l'ensemencement de « menés » pour les nourrir aujourd'hui! »

  • Maurice Monette
    Abonné
    vendredi 5 septembre 2008 13h06
    Problème d'inversion des rôles entre l'espèce humaine et la biosphère sur laquelle cette dernière évolue...
    « Vous savez Monsieur Francoeur que cette situation avait été prédite moulte fois depuis juin 1989 soit, depuis que karol wojtyla alias jean-paul II a faite cesser la $aine (saine) ge$tion (gestion) du pécule mondial par les bonzes de l'Église Catholique.

    Oh ! À cette époque pas si lointaine, on applaudissaient qu'enfin la gestion de la bourse mondiale soit remise au humaines & humains démocratiques de la planète. Cette Église Catholique reniant le principe évolutif de la réincarnation des esprits ou âmes pour évoluer, Elle avait fait croire à l'éminence d'une apocalypse et avait répartis les argents de manière équitable pour une dernière fois. Avant, cette Église Catholique était la gestionnaire du pécule mondiale et depuis les années de l'après dernière Guerre Mondiale (1939-45), Elle répartissait régulièrement (après chaque période de 4 ans), entre tous les gouvernements démocratiques de la planète, tous les surplus du million (1,000,000$) qu'ils pouvaient y avoir dans les goussets des fidèles du globe. Ceci, afin justement d'éviter ce qui est entrain de se produire actuellement soit, l'épuisement de toutes les ressources de notre Terre. Celle-ci qui était encore d'Émeraude à cette époque pas si lointaine, devient un dépotoir à ciel ouvert pour accumuler le plus d'o$eille (argent) possible, sans égard aux épuisements des ressources infligés par une avidité commerciale débridée.

    Mais, ce scénario apocalyptique Vous a déjà été rapporté moulte fois, il me semble, dans le cadre d'Articles de plusieurs(es) de vos Collègues et ce n'est pas l'objet du vôtre en ce jour. C'était seulement pour Vous mettre en situation pour comprendre les explications sur le triste phénomène de la privati$ation (privatisation).

    Alors, comme toute la gestion de ce qui est commercialisable sur notre terre a été transférée au domaine privé, celui-ci n'ayant que la rentabilité en tête, plus aucune mesure de protection de nos patrimoines fauniques et végétaux ne sont tenus en ligne de compte. Il faut "exploiter/boire la coupe jusqu'à la lie/l'épuisement des ressources" car, c'est le nouveau "modus vivendi" d'une certaine partie de la société humaine, qui ne vit que pour le lucre/les richesses monétaires. Quitte à faire disparaître le patrimoine naturel dont la gestion nous avait été confiée, lorsque NOUS avions acceptés(es) de venir ICI-BAS pour transcender une autre période de vie incarnée NOUS permettant de grandir en Grâces et en $age$$e (Sagesse).

    Donc, que des prédateurs soient introduits par le privé dans un milieu "vierge", détruisant la ressource naturelle, avec seulement comme objectif la rentabilisation de la nature, c'est l'apanage de cette vision commerciale du biome dans lequel NOUS vivons. Cette considération commerciale de la biosphère a été la principale cause de tous les abus qui ont fait disparaître la couche d'ozone. Sur-exploitation de nos forêts, dont la respiration des feuillages produit l'ozone qui NOUS protègeait des rayons infra-rouges du soleil. La Sur-exploitation des ressources marines pour faire le plus de profits possible avant la soit-disante apocalypse annoncée, a épuisées les océans. Et, je pourrais continuer sur des lignes et des lignes pour décrire tous les abus qui ont été occasionnés par la recherche du lucre à tous prix.

    Aujourd'hui, les riche$ sont plu$ riche$ et les pauvres sont plus pauvres car, il n'y a plus de limite à la cupidité humaine depuis ce juin 1989, et le milieu naturel, notre biosphère est épuisée alors, est-ce ÇA le but ultime de nos incarnations ICI-BAS...?

    Je m'excuse d'avoir "débordé" du sujet suscité par le Thème des ensemencements d'espèces exotiques dans un biome naturel particulier mais, tout ce "cirque grotesque" n'est motivé que par "l'appât du gain" et malheureusement, nos propres gestionnaires y sont devenus(es) esclaves, au détriment de notre milieu de vie alors, c'est plutôt décourageant pour ce que NOUS réserve l'avenir...

    Merci de votre ATTENTION & l'avenir s'annonce très néfaste !

    Votre Ami, SAGE, lui,
    MAURICE MONETTE
    Biologiste #939
    Grande Rivière »

  • Michel Thibault
    Abonné
    vendredi 5 septembre 2008 13h39
    Pêche miraculeuse en plein juillet
    « Sur le territoire d'une zec à proximité de chez nous. Ce lac inspire mon livre sur base de données. En clair, il y aura nécessairement gestion humaine de la pêche dans le futur, histoire de faire à la demande des sportifs bien équipés en technologie. Je m'explique.

    Imaginez des millions de données sur vos pêches du passé et qu'il soit possible de questionner le tout et de localiser les enregistrements répondant à certains critères.

    Les données peuvent être réunies en de multiples variables et être questionnées à volonté en formant les ensembles voulus et en y appliquant les fonctions disponibles.

    Il est possible d'avoir instantanément les réponses sur les multiples fonctions, variables et ensembles de données en une fraction de seconde. Le tout peut être localisé avec grande précision. C'est comme avoir un bon guide avec soi.

    Voit-on les applications dans de nombreux domaines avec données à référence spatiale ? De quoi faire un saut technologique considérable. »

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