Totalement, fièrement et délicieusement Newfie - L'autre fête nationale
Pour les enfants, les noms de Terre-Neuve et de Labrador évoquent, bien avant une province, de magnifiques races de chiens. La Ville de Saint John’s a confié la garde de son port à deux de leurs représentants sculptés dans le bronze — ici, le la
En visite à Terre-Neuve depuis hier, Stephen Harper rencontrera des électeurs mais pas son homologue provincial, l'également conservateur Danny Williams. Depuis un an, ce dernier invite la population à voter pour n'importe qui sauf pour un tory fédéral afin d'infléchir les règles de partage des revenus du pétrole décidées par Ottawa. Ses concitoyens rigolent du mot d'ordre mais le prennent au sérieux, comme beaucoup d'autres enjeux totalement, fièrement et délicieusement newfies.
Il y a une semaine, jour pour jour, les Terre-Neuviens ne s'inquiétaient pas des guerres entre Saint John's et Ottawa, pas plus que de la capacité des Chinois à arrêter la pluie pour l'ouverture des Jeux. Leur préoccupation était tout autre. «Faut-il maintenir la tenue de la Royal St. John's Regatta, et le congé férié qui l'accompagne le premier mercredi d'août ou, en cas de mauvaise météo extrême, le prochain jour de beau temps?», débattaient-ils en grand nombre sur le site Internet du quotidien The Telegram. «Il faut cesser la stupide et archaïque tradition qui prévoit l'arrêt de toute activité économique en plein milieu de la semaine», pouvait-on y lire. «Il faut la préserver parce qu'elle est typiquement terre-neuvienne», répliquait-on avec force. Pour un grand nombre de Terre-Neuviens, ces régates sont un indice, parmi d'autres, de la présence d'une autre société distincte au Canada.
Le jeudi 7 août, le comité organisateur de la plus ancienne compétition sportive en Amérique du Nord annonçait, peu après 6h du matin, que l'événement était reporté jusqu'à nouvel ordre en raison des forts risques de brouillard, de pluie et de vents violents.
Du même coup, le plus gros party de l'année sur l'île, sa gigantesque collecte de fonds de charité et l'arrêt quasi total des activités économiques et commerciales de la capitale venaient, pour une deuxième journée d'affilée, d'être compromis par les humeurs du ciel. L'événement a finalement eu lieu le 8 du 8 de 2008, sous un soleil presque radieux. Et la controverse s'est arrêtée. Plusieurs dizaines de coéquipiers amateurs et professionnels ont ramé sur les eaux du lac Quidi Vidi entre 9h et 19h30, encouragés par une minorité de mordus d'aviron mais peinant dans l'indifférence totale de la majorité des 50 000 personnes déambulant sur ses rives.
C'est qu'il y avait plus important et plus amusant à faire. Comme gagner un toutou dans l'un des dizaines de stands tenus par des organismes communautaires. Ou manger un biscuit et boire un café dans l'abri de repos érigé par le syndicat provincial des infirmières à l'intention des aînés. Ou hésiter pour le lunch entre les croquettes de morue, les hot dogs et les currys également générateurs de revenus pour les associations de bénévoles de Saint John's et des villages côtiers. Ou écouter de la musique traditionnelle, du rock ou du country. Et, à la condition de s'éloigner d'au moins un kilomètre de l'entrée des célébrations, siroter une bière à l'unique stand prévu à cet effet. La tradition veut aussi que l'alcool coule à flots sur la ville seulement après la fin des courses. À flots, en abondance et jusqu'aux petites heures et plus encore.
Quelques changements
En 1996, j'ai vécu mon premier party post-régates, invitée par des gens qui connaissaient des gens qui connaissaient des gens qui tenaient une soirée porte ouverte. Le bar? Un canot rempli à ras bord de bouteilles de bière couchées dans la glace et alimenté sans interruption de nouvelles bouteilles jusqu'au lever du soleil. Et, sans interruption également, de la musique récente entrecoupée d'airs traditionnels terre-neuviens entonnés à l'unisson par les fêtards accompagnés de musiciens amateurs. What a party!
J'ignore si le canot de ces hôtes généreux était encore rempli d'alcool la semaine dernière. Je sais par contre que la programmation sportive, culturelle, ludique et philanthropique de la Royal Regatta est demeurée essentiellement la même après toutes ces années en dépit des réels changements du paysage terre-neuvien qui, par ailleurs, sont perceptibles aux abords du lac.
Sur ses pentes escarpées qui prolongent Signal Hill, des condos de luxe et un sentier aménagé ont remplacé celui, tracé par les marcheurs, qui reliait, à mon premier séjour en 1975, le coeur de la capitale et le minuscule village de pêcheurs de Quidi Vidi. À l'entrée du lac où s'élève un énorme supermarché propriété de Loblaws mais qui porte le nom de Dominion — comme ceux qui nous faisaient bien manger avec Juliette Huot —, on vend des artichauts, de la citronnelle et des aubergines. Il n'y a pas si longtemps encore, il fallait aller chez les granos de Duckworth Street pour trouver autre chose que des patates, des carottes et des navets. Les vieilles maisons de bois multicolores du coeur de Saint John's arborent de la peinture fraîche et les planchers de plusieurs d'entre elles ont été redressés.
Il y a encore des bateaux dans le port en eaux intérieures de Saint John's, mais peu servent à la pêche. Ils transportent plutôt des denrées, des matériaux et du pétrole. Au centre-ville, les conducteurs s'arrêtent encore pour céder le passage aux marcheurs, avec ou sans bandes piétonnières, mais les autos récentes ont pris le pas sur les minounes. De nouveaux restaurants branchés ont ouvert leurs portes et certaines tables proposent une «nouvelle cuisine terre-neuvienne», apprêtant autrement le caribou, la morue et les baies sauvages. On peut aussi manger thaïlandais, africain, indien, français et autres cuisines exotiques à Saint John's. Il y a 30 ans, les fish and chips dominaient le menu de la plupart des restaurants.
Xavier Georges, un ex-Montréalais aujourd'hui coordonnateur du Réseau culturel francophone de Terre-Neuve-et-Labrador, créé il y a un an, a vu ces indices de l'essor certain de l'économie s'accélérer dans la capitale depuis son arrivée sur l'île, il y a six ans. «L'évolution est très rapide et les gens s'efforcent de l'intégrer. Une nouvelle génération de jeunes scolarisés pousse et, contrairement à la précédente, elle n'est pas traumatisée par les impacts terribles du moratoire sur la pêche», constate-t-il en précisant que les changements sont beaucoup plus lents, sinon inexistants, dans plusieurs petits villages côtiers. «Même à Saint John's, où le déploiement des réseaux de télécommunications sans fil avance énormément, la haute vitesse n'est pas encore tout à fait dans les moeurs chez bien des adultes», ajoute-t-il. À la blague, certains d'entre eux disent qu'Internet, contrairement au micro-ondes, ne les aide pas à faire cuire leur souper.
Au dire de Marie-Louise Comtois, une autre membre du Réseau culturel, les plus intéressantes retombées de l'essor économique récent de la province sont les réfections des écoles qui tombaient littéralement en ruine, la réparation des routes ainsi que l'introduction ou l'amélioration des programmes sociaux à la faveur des redevances versées au gouvernement provincial par les pétrolières. «Pour la première fois l'an dernier, les livres scolaires ont été fournis gratuitement aux enfants. À mon arrivée, j'ai appris avec stupéfaction que les familles les plus pauvres du Canada devaient payer pour les acheter», illustre cette Québécoise d'origine qui vit à Saint John's depuis 11 ans.
Pour l'instant, les ressources naturelles, bien qu'ayant dopé le PIB de 76 % entre 2002 et 2003, n'ont pas généré des emplois en qualité et en nombre suffisants pour enrayer l'exode massif des Terre-Neuviens vers les autres provinces, l'Alberta au premier chef. Le taux de chômage atteignait 13,3 % en juillet, en hausse de 0,2 % sur celui de juin.
Selon Statistique Canada, quelque 3500 insulaires partent chaque année et, si la tendance se maintient, ses démographes prévoient que la province aura moins de citoyens en 2031 qu'aujourd'hui. «Les Terre-Neuviens n'aspirent pas à devenir riches. Ils espèrent surtout que les progrès économiques parviendront à créer de bons emplois pour qu'eux et leurs enfants puissent continuer à demeurer ici», observe Xavier Georges.
Pour l'instant, ces vents de modernité et d'une certaine prospérité n'ont pas fait taire les airs d'accordéon, les chants de marin et la popularité des artistes locaux auprès des Townies, ainsi que sont désignés les habitants de Saint John's, et les Baymen, c'est-à-dire tous les autres. «Encore aujourd'hui, dans tous les partys de l'île, même ceux des jeunes, il y a toujours quelqu'un qui sort une guitare, un violon ou un accordéon et qui entonne des airs traditionnels ou des chansons originales terre-neuviennes. Ils n'écoutent évidemment pas que ça, mais ils y reviennent toujours», note M. Georges.
Comme plusieurs des insulaires temporairement basés en Alberta ou en Ontario reviennent à Saint John's en août pour les régates et comme bon nombre d'entre eux rêvent de revenir pour de bon, comme les saumons remontant leur rivière natale pour y frayer avant de finir leurs jours.
Il y a une semaine, jour pour jour, les Terre-Neuviens ne s'inquiétaient pas des guerres entre Saint John's et Ottawa, pas plus que de la capacité des Chinois à arrêter la pluie pour l'ouverture des Jeux. Leur préoccupation était tout autre. «Faut-il maintenir la tenue de la Royal St. John's Regatta, et le congé férié qui l'accompagne le premier mercredi d'août ou, en cas de mauvaise météo extrême, le prochain jour de beau temps?», débattaient-ils en grand nombre sur le site Internet du quotidien The Telegram. «Il faut cesser la stupide et archaïque tradition qui prévoit l'arrêt de toute activité économique en plein milieu de la semaine», pouvait-on y lire. «Il faut la préserver parce qu'elle est typiquement terre-neuvienne», répliquait-on avec force. Pour un grand nombre de Terre-Neuviens, ces régates sont un indice, parmi d'autres, de la présence d'une autre société distincte au Canada.
Le jeudi 7 août, le comité organisateur de la plus ancienne compétition sportive en Amérique du Nord annonçait, peu après 6h du matin, que l'événement était reporté jusqu'à nouvel ordre en raison des forts risques de brouillard, de pluie et de vents violents.
Du même coup, le plus gros party de l'année sur l'île, sa gigantesque collecte de fonds de charité et l'arrêt quasi total des activités économiques et commerciales de la capitale venaient, pour une deuxième journée d'affilée, d'être compromis par les humeurs du ciel. L'événement a finalement eu lieu le 8 du 8 de 2008, sous un soleil presque radieux. Et la controverse s'est arrêtée. Plusieurs dizaines de coéquipiers amateurs et professionnels ont ramé sur les eaux du lac Quidi Vidi entre 9h et 19h30, encouragés par une minorité de mordus d'aviron mais peinant dans l'indifférence totale de la majorité des 50 000 personnes déambulant sur ses rives.
C'est qu'il y avait plus important et plus amusant à faire. Comme gagner un toutou dans l'un des dizaines de stands tenus par des organismes communautaires. Ou manger un biscuit et boire un café dans l'abri de repos érigé par le syndicat provincial des infirmières à l'intention des aînés. Ou hésiter pour le lunch entre les croquettes de morue, les hot dogs et les currys également générateurs de revenus pour les associations de bénévoles de Saint John's et des villages côtiers. Ou écouter de la musique traditionnelle, du rock ou du country. Et, à la condition de s'éloigner d'au moins un kilomètre de l'entrée des célébrations, siroter une bière à l'unique stand prévu à cet effet. La tradition veut aussi que l'alcool coule à flots sur la ville seulement après la fin des courses. À flots, en abondance et jusqu'aux petites heures et plus encore.
Quelques changements
En 1996, j'ai vécu mon premier party post-régates, invitée par des gens qui connaissaient des gens qui connaissaient des gens qui tenaient une soirée porte ouverte. Le bar? Un canot rempli à ras bord de bouteilles de bière couchées dans la glace et alimenté sans interruption de nouvelles bouteilles jusqu'au lever du soleil. Et, sans interruption également, de la musique récente entrecoupée d'airs traditionnels terre-neuviens entonnés à l'unisson par les fêtards accompagnés de musiciens amateurs. What a party!
J'ignore si le canot de ces hôtes généreux était encore rempli d'alcool la semaine dernière. Je sais par contre que la programmation sportive, culturelle, ludique et philanthropique de la Royal Regatta est demeurée essentiellement la même après toutes ces années en dépit des réels changements du paysage terre-neuvien qui, par ailleurs, sont perceptibles aux abords du lac.
Sur ses pentes escarpées qui prolongent Signal Hill, des condos de luxe et un sentier aménagé ont remplacé celui, tracé par les marcheurs, qui reliait, à mon premier séjour en 1975, le coeur de la capitale et le minuscule village de pêcheurs de Quidi Vidi. À l'entrée du lac où s'élève un énorme supermarché propriété de Loblaws mais qui porte le nom de Dominion — comme ceux qui nous faisaient bien manger avec Juliette Huot —, on vend des artichauts, de la citronnelle et des aubergines. Il n'y a pas si longtemps encore, il fallait aller chez les granos de Duckworth Street pour trouver autre chose que des patates, des carottes et des navets. Les vieilles maisons de bois multicolores du coeur de Saint John's arborent de la peinture fraîche et les planchers de plusieurs d'entre elles ont été redressés.
Il y a encore des bateaux dans le port en eaux intérieures de Saint John's, mais peu servent à la pêche. Ils transportent plutôt des denrées, des matériaux et du pétrole. Au centre-ville, les conducteurs s'arrêtent encore pour céder le passage aux marcheurs, avec ou sans bandes piétonnières, mais les autos récentes ont pris le pas sur les minounes. De nouveaux restaurants branchés ont ouvert leurs portes et certaines tables proposent une «nouvelle cuisine terre-neuvienne», apprêtant autrement le caribou, la morue et les baies sauvages. On peut aussi manger thaïlandais, africain, indien, français et autres cuisines exotiques à Saint John's. Il y a 30 ans, les fish and chips dominaient le menu de la plupart des restaurants.
Xavier Georges, un ex-Montréalais aujourd'hui coordonnateur du Réseau culturel francophone de Terre-Neuve-et-Labrador, créé il y a un an, a vu ces indices de l'essor certain de l'économie s'accélérer dans la capitale depuis son arrivée sur l'île, il y a six ans. «L'évolution est très rapide et les gens s'efforcent de l'intégrer. Une nouvelle génération de jeunes scolarisés pousse et, contrairement à la précédente, elle n'est pas traumatisée par les impacts terribles du moratoire sur la pêche», constate-t-il en précisant que les changements sont beaucoup plus lents, sinon inexistants, dans plusieurs petits villages côtiers. «Même à Saint John's, où le déploiement des réseaux de télécommunications sans fil avance énormément, la haute vitesse n'est pas encore tout à fait dans les moeurs chez bien des adultes», ajoute-t-il. À la blague, certains d'entre eux disent qu'Internet, contrairement au micro-ondes, ne les aide pas à faire cuire leur souper.
Au dire de Marie-Louise Comtois, une autre membre du Réseau culturel, les plus intéressantes retombées de l'essor économique récent de la province sont les réfections des écoles qui tombaient littéralement en ruine, la réparation des routes ainsi que l'introduction ou l'amélioration des programmes sociaux à la faveur des redevances versées au gouvernement provincial par les pétrolières. «Pour la première fois l'an dernier, les livres scolaires ont été fournis gratuitement aux enfants. À mon arrivée, j'ai appris avec stupéfaction que les familles les plus pauvres du Canada devaient payer pour les acheter», illustre cette Québécoise d'origine qui vit à Saint John's depuis 11 ans.
Pour l'instant, les ressources naturelles, bien qu'ayant dopé le PIB de 76 % entre 2002 et 2003, n'ont pas généré des emplois en qualité et en nombre suffisants pour enrayer l'exode massif des Terre-Neuviens vers les autres provinces, l'Alberta au premier chef. Le taux de chômage atteignait 13,3 % en juillet, en hausse de 0,2 % sur celui de juin.
Selon Statistique Canada, quelque 3500 insulaires partent chaque année et, si la tendance se maintient, ses démographes prévoient que la province aura moins de citoyens en 2031 qu'aujourd'hui. «Les Terre-Neuviens n'aspirent pas à devenir riches. Ils espèrent surtout que les progrès économiques parviendront à créer de bons emplois pour qu'eux et leurs enfants puissent continuer à demeurer ici», observe Xavier Georges.
Pour l'instant, ces vents de modernité et d'une certaine prospérité n'ont pas fait taire les airs d'accordéon, les chants de marin et la popularité des artistes locaux auprès des Townies, ainsi que sont désignés les habitants de Saint John's, et les Baymen, c'est-à-dire tous les autres. «Encore aujourd'hui, dans tous les partys de l'île, même ceux des jeunes, il y a toujours quelqu'un qui sort une guitare, un violon ou un accordéon et qui entonne des airs traditionnels ou des chansons originales terre-neuviennes. Ils n'écoutent évidemment pas que ça, mais ils y reviennent toujours», note M. Georges.
Comme plusieurs des insulaires temporairement basés en Alberta ou en Ontario reviennent à Saint John's en août pour les régates et comme bon nombre d'entre eux rêvent de revenir pour de bon, comme les saumons remontant leur rivière natale pour y frayer avant de finir leurs jours.
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