Capone, ou le paradoxe de la rue
Photo : Pascal Ratthé
Capone dans son repaire du bord du fleuve: la plus belle vue de la ville.
Des milliers d'itinérants évoluent dans les rues de Montréal. Ils font partie du décor et le passant ne prend pas le temps de se demander comment ils vivent ni ce qu'ils pensent. Et pourtant, ils n'en pensent pas moins. Incursion dans l'univers de Capone, un itinérant à l'esprit aiguisé, qui réfléchit sur ce qui l'entoure, s'implique dans son milieu et se rebelle.
Capone jouit de la plus belle vue à Montréal. De sa résidence, il peut observer les mouvements du bateau-mouche sur le fleuve, les départs de rafting de Saute-Mouton, les feux d'artifice les soirs d'été et la végétation de l'île Sainte-Hélène.
Itinérant depuis une dizaine d'années, Capone a passé la majeure partie de ses nuits dans son repaire situé sur une dalle de béton qui coiffe les rails d'aiguillage du Canadien Pacifique. «Je peux voir l'heure à deux endroits, sur le quai de l'horloge et sur l'usine de Molson!», lance-t-il en faisant le tour du propriétaire. En se retournant, il a une vue imprenable sur la croix du Mont-Royal. L'hiver, il érige un bunker avec des panneaux de bois ou dort dans une cache en béton, à l'abri des bourrasques.
Cette belle époque tire cependant à sa fin. La construction de condos de luxe dans sa cour arrière progresse rapidement, avalant le terrain vague qui abritait des lièvres et autres canards. «J'ai vu les plans, ils vont faire une belle terrasse avec plein de parasols, plein de chaises, plein de bourgeois et pas d'itinérants.»
Son plan B est déjà en branle: il a aménagé huit autres squats, à l'abri du regard des piétons pressés et, surtout, des policiers inquisiteurs. «Je m'installe de plus en plus en hauteur. Les policiers ont moins tendance à lever les yeux», explique-t-il en pointant la rambarde de métal d'un panneau publicitaire.
Autour de ses squats, il laisse traîner des seringues décapuchonnées («neuves», précise-t-il) pour éloigner les curieux. Les seringues, voilà ce qui l'occupe une bonne partie de la journée: il en donne des propres et ramasse celles souillées. Non, il ne se pique pas; son truc, c'est plutôt le freebase, qu'il inhale environ une fois par mois, quand son chèque d'aide sociale est déposé dans son compte bancaire. Mais les toxicomanes, les gens de la rue, c'est son réseau social.
«Les fonctionnaires du communautaire»
Résolument en révolte contre les policiers, à qui il résiste lorsqu'il est interpellé pour «mauvais usage du mobilier urbain» (il a perdu le compte des contraventions), Capone éprouve aussi du ressentiment à l'égard des organismes communautaires.
À une certaine époque, il courait les réunions, siégeant tantôt à la table de concertation du quartier, tantôt à celle de la direction de la santé publique sur les drogues injectables. En 2005, il a même fait partie d'une délégation québécoise à un congrès sur le VIH qui se tenait à Vancouver. Il y a quelques années, il a aussi fait voir l'arrondissement Ville-Marie sous un autre jour au tout nouveau maire, Benoît Labonté. «C'était avant qu'il change de parti politique. Depuis, c'est la politique de tolérance zéro, il y a beaucoup plus de répression», observe-t-il.
Cette participation au dialogue entre le monde ordinaire et celui de la rue l'a cependant déçu. Il s'est senti exclu de plusieurs organismes pour itinérants ou toxicomanes. «On me tasse parce que je ne serais pas gérable. Mais quand je me gère tout seul, ça va bien!»
Dans sa mémoire, nombreux sont les projets qui n'ont jamais démarré, qui ont été abandonnés parce qu'ils sortaient du cadre habituel ou dont l'homme aux longs cheveux noirs a été écarté. «Par et pour les gens de la rue... Les organismes font la promotion de ce principe, mais ne l'appliquent pas», affirme avec amertume Capone.
À la troisième personne, il résume le scénario qu'il a vu jouer plusieurs fois... «On dit à une personne qui a été trahie presque toute sa vie: "Avec nous, ça va être différent, on va te laisser de la place." Elle s'implique, elle donne de son énergie, elle pense qu'elle va s'en sortir et être utile. Quand les efforts sont faits, le groupe trouve quelqu'un "qualifié" pour faire la job», explique Capone, avec tristesse.
La confiance, du moins la sienne, s'érode. «Les personnes de la rue ne s'ouvrent pas aux intervenants comme elles le font avec quelqu'un de la rue. Elles se disent que l'intervenant, à la fin de sa journée, il retourne chez lui, dans son confort. Alors que la personne de la rue, après une intervention, reste dans sa souffrance.»
Ses propos sont durs envers ces «fonctionnaires syndiqués» qu'il juge «infantilisants». À titre de conférencier lors d'un congrès regroupant des intervenants en toxicomanie, il a d'ailleurs lancé un message dérangeant: «Votre mandat, c'est de travailler pour perdre votre job. [...] Mais ils ne veulent pas que le monde s'en sortent, ils veulent garder leur job.» Un doute l'assaille néanmoins au détour de la conversation: il craint de jeter le discrédit sur ces organismes au demeurant indispensables.
La soif d'aider
Derrière cette amertume se cache un désir de venir lui aussi en aide à ses pairs. Il aimerait aller voir «les gens isolés dans les ruelles pour voir s'ils sont corrects; encercler au marqueur un abcès sur leur peau pour qu'ils aillent à l'hôpital quand la rougeur dépasse la marque».
À sa façon, Capone rend service. Le matin, entre quatre heures et sept heures, il enfourche son vélo pour ramasser les seringues dans les cours d'école. À d'autres moments, ils distribue des seringues neuves et des condoms, ramassés dans des organismes communautaires. Il lui arrive aussi à l'occasion de glisser à l'oreille d'une personne en manque le numéro d'un fournisseur de drogue.
«Je sais que la personne va la faire quand même, sa dope... Aussi bien qu'elle ne se fasse pas avoir avec du mauvais stock. Pourquoi pas faire faire un peu d'argent à mon chum en même temps?», laisse-t-il tomber avec un clin d'oeil. Là s'arrête cependant son flirt avec l'illégalité. L'homme a son éthique: «Je ne fais pas de vols, pas d'introduction par effraction, je n'agresse personne, je ne taxe pas et je ne vends pas de dope; les policiers le savent.»
Quand il croise un petit nouveau, fraîchement débarqué au terminus Berri, il lui arrive de le prendre sous son aile, lui apprenant notamment qu'il y a 116 endroits où on peut s'alimenter à peu de frais à Montréal. «Dans la rue, ce n'est pas tout le monde qui est organisé. La plupart se font organiser», affirme-t-il avec la sagesse de celui qui a passé plus de 10 ans dans la rue.
Et la rue?
Las, il envisage maintenant de se retirer de ce monde parallèle. Il rêve de reprendre ses cartes de serrurier en bâtiment et attend avec impatience l'ouverture d'un concours. Visiblement fatigué, il avoue consommer plus régulièrement et ralentir la collecte de seringues. «Si j'avais la reconnaissance du milieu, je continuerais. Mais je ne l'ai pas.»
Renoncera-t-il à la rue? «Non, un appart, je n'en veux pas. Ça me rend vulnérable. Mon adresse va être connue. Je ne veux pas qu'on m'impose des conditions.»
Son expérience en maison de chambres, il y a quelques années, n'a pas été concluante. «J'avais permis à des filles [des prostituées] de venir se reposer chez moi. Quand je me réveillais, elles recevaient des clients, il y avait du monde en crise. J'ai perdu ma chambre. Maintenant, quand une fille est fatiguée, je l'installe dans un de mes squats. Au pire, je perds mon squat», explique l'ancien camionneur, plongé dans la rue après un burnout et des problèmes conjugaux avec une blonde danseuse qui «poffait pour 1200 $ par mois».
Qu'à cela ne tienne, il s'organise, dort dans ses squats ou chez des amis quand il fait trop froid. Ses ablutions, il les fait dans un des multiples organismes d'aide aux sans-abri. Quand il veut être plus tranquille, il se glisse discrètement dans un hôpital, enfile un sarrau et va se doucher dans l'aire de repos des médecins. Ni vu ni connu. Capone est invisible.
Capone jouit de la plus belle vue à Montréal. De sa résidence, il peut observer les mouvements du bateau-mouche sur le fleuve, les départs de rafting de Saute-Mouton, les feux d'artifice les soirs d'été et la végétation de l'île Sainte-Hélène.
Itinérant depuis une dizaine d'années, Capone a passé la majeure partie de ses nuits dans son repaire situé sur une dalle de béton qui coiffe les rails d'aiguillage du Canadien Pacifique. «Je peux voir l'heure à deux endroits, sur le quai de l'horloge et sur l'usine de Molson!», lance-t-il en faisant le tour du propriétaire. En se retournant, il a une vue imprenable sur la croix du Mont-Royal. L'hiver, il érige un bunker avec des panneaux de bois ou dort dans une cache en béton, à l'abri des bourrasques.
Cette belle époque tire cependant à sa fin. La construction de condos de luxe dans sa cour arrière progresse rapidement, avalant le terrain vague qui abritait des lièvres et autres canards. «J'ai vu les plans, ils vont faire une belle terrasse avec plein de parasols, plein de chaises, plein de bourgeois et pas d'itinérants.»
Son plan B est déjà en branle: il a aménagé huit autres squats, à l'abri du regard des piétons pressés et, surtout, des policiers inquisiteurs. «Je m'installe de plus en plus en hauteur. Les policiers ont moins tendance à lever les yeux», explique-t-il en pointant la rambarde de métal d'un panneau publicitaire.
Autour de ses squats, il laisse traîner des seringues décapuchonnées («neuves», précise-t-il) pour éloigner les curieux. Les seringues, voilà ce qui l'occupe une bonne partie de la journée: il en donne des propres et ramasse celles souillées. Non, il ne se pique pas; son truc, c'est plutôt le freebase, qu'il inhale environ une fois par mois, quand son chèque d'aide sociale est déposé dans son compte bancaire. Mais les toxicomanes, les gens de la rue, c'est son réseau social.
«Les fonctionnaires du communautaire»
Résolument en révolte contre les policiers, à qui il résiste lorsqu'il est interpellé pour «mauvais usage du mobilier urbain» (il a perdu le compte des contraventions), Capone éprouve aussi du ressentiment à l'égard des organismes communautaires.
À une certaine époque, il courait les réunions, siégeant tantôt à la table de concertation du quartier, tantôt à celle de la direction de la santé publique sur les drogues injectables. En 2005, il a même fait partie d'une délégation québécoise à un congrès sur le VIH qui se tenait à Vancouver. Il y a quelques années, il a aussi fait voir l'arrondissement Ville-Marie sous un autre jour au tout nouveau maire, Benoît Labonté. «C'était avant qu'il change de parti politique. Depuis, c'est la politique de tolérance zéro, il y a beaucoup plus de répression», observe-t-il.
Cette participation au dialogue entre le monde ordinaire et celui de la rue l'a cependant déçu. Il s'est senti exclu de plusieurs organismes pour itinérants ou toxicomanes. «On me tasse parce que je ne serais pas gérable. Mais quand je me gère tout seul, ça va bien!»
Dans sa mémoire, nombreux sont les projets qui n'ont jamais démarré, qui ont été abandonnés parce qu'ils sortaient du cadre habituel ou dont l'homme aux longs cheveux noirs a été écarté. «Par et pour les gens de la rue... Les organismes font la promotion de ce principe, mais ne l'appliquent pas», affirme avec amertume Capone.
À la troisième personne, il résume le scénario qu'il a vu jouer plusieurs fois... «On dit à une personne qui a été trahie presque toute sa vie: "Avec nous, ça va être différent, on va te laisser de la place." Elle s'implique, elle donne de son énergie, elle pense qu'elle va s'en sortir et être utile. Quand les efforts sont faits, le groupe trouve quelqu'un "qualifié" pour faire la job», explique Capone, avec tristesse.
La confiance, du moins la sienne, s'érode. «Les personnes de la rue ne s'ouvrent pas aux intervenants comme elles le font avec quelqu'un de la rue. Elles se disent que l'intervenant, à la fin de sa journée, il retourne chez lui, dans son confort. Alors que la personne de la rue, après une intervention, reste dans sa souffrance.»
Ses propos sont durs envers ces «fonctionnaires syndiqués» qu'il juge «infantilisants». À titre de conférencier lors d'un congrès regroupant des intervenants en toxicomanie, il a d'ailleurs lancé un message dérangeant: «Votre mandat, c'est de travailler pour perdre votre job. [...] Mais ils ne veulent pas que le monde s'en sortent, ils veulent garder leur job.» Un doute l'assaille néanmoins au détour de la conversation: il craint de jeter le discrédit sur ces organismes au demeurant indispensables.
La soif d'aider
Derrière cette amertume se cache un désir de venir lui aussi en aide à ses pairs. Il aimerait aller voir «les gens isolés dans les ruelles pour voir s'ils sont corrects; encercler au marqueur un abcès sur leur peau pour qu'ils aillent à l'hôpital quand la rougeur dépasse la marque».
À sa façon, Capone rend service. Le matin, entre quatre heures et sept heures, il enfourche son vélo pour ramasser les seringues dans les cours d'école. À d'autres moments, ils distribue des seringues neuves et des condoms, ramassés dans des organismes communautaires. Il lui arrive aussi à l'occasion de glisser à l'oreille d'une personne en manque le numéro d'un fournisseur de drogue.
«Je sais que la personne va la faire quand même, sa dope... Aussi bien qu'elle ne se fasse pas avoir avec du mauvais stock. Pourquoi pas faire faire un peu d'argent à mon chum en même temps?», laisse-t-il tomber avec un clin d'oeil. Là s'arrête cependant son flirt avec l'illégalité. L'homme a son éthique: «Je ne fais pas de vols, pas d'introduction par effraction, je n'agresse personne, je ne taxe pas et je ne vends pas de dope; les policiers le savent.»
Quand il croise un petit nouveau, fraîchement débarqué au terminus Berri, il lui arrive de le prendre sous son aile, lui apprenant notamment qu'il y a 116 endroits où on peut s'alimenter à peu de frais à Montréal. «Dans la rue, ce n'est pas tout le monde qui est organisé. La plupart se font organiser», affirme-t-il avec la sagesse de celui qui a passé plus de 10 ans dans la rue.
Et la rue?
Las, il envisage maintenant de se retirer de ce monde parallèle. Il rêve de reprendre ses cartes de serrurier en bâtiment et attend avec impatience l'ouverture d'un concours. Visiblement fatigué, il avoue consommer plus régulièrement et ralentir la collecte de seringues. «Si j'avais la reconnaissance du milieu, je continuerais. Mais je ne l'ai pas.»
Renoncera-t-il à la rue? «Non, un appart, je n'en veux pas. Ça me rend vulnérable. Mon adresse va être connue. Je ne veux pas qu'on m'impose des conditions.»
Son expérience en maison de chambres, il y a quelques années, n'a pas été concluante. «J'avais permis à des filles [des prostituées] de venir se reposer chez moi. Quand je me réveillais, elles recevaient des clients, il y avait du monde en crise. J'ai perdu ma chambre. Maintenant, quand une fille est fatiguée, je l'installe dans un de mes squats. Au pire, je perds mon squat», explique l'ancien camionneur, plongé dans la rue après un burnout et des problèmes conjugaux avec une blonde danseuse qui «poffait pour 1200 $ par mois».
Qu'à cela ne tienne, il s'organise, dort dans ses squats ou chez des amis quand il fait trop froid. Ses ablutions, il les fait dans un des multiples organismes d'aide aux sans-abri. Quand il veut être plus tranquille, il se glisse discrètement dans un hôpital, enfile un sarrau et va se doucher dans l'aire de repos des médecins. Ni vu ni connu. Capone est invisible.
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