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Nostalgie rousseauiste?

Stéphane Baillargeon   26 juin 2008  Société
Selon le quotidien britannique The Observer, l’existence d’un groupe prétendument isolé depuis la nuit des temps dans la forêt vierge d’Amazonie était connue depuis longtemps.
Photo : Agence Reuters
Selon le quotidien britannique The Observer, l’existence d’un groupe prétendument isolé depuis la nuit des temps dans la forêt vierge d’Amazonie était connue depuis longtemps.
Des dizaines de groupes isolés existent encore en marge du village global. Survival International milite pour qu'on les laisse en paix. Comment dit-on «nostalgie rousseauiste» en yanomami?

Le cliché a fait le tour de la planète Web et semblait trop beau pour être vrai. Le mois dernier, la Fondation nationale de l'Indien (Funai) du Brésil, l'équivalent du ministère des Affaires indiennes et du Nord du Canada, appuyé par l'organisation de défense des peuples autochtones Survival International, a diffusé des photos récentes prises du ciel montrant un groupe isolé depuis la nuit des temps dans la forêt vierge d'Amazonie. Les hommes peints en rouge pointaient des arcs en direction des intrus venus de haut, de loin, d'un autre monde, le nôtre.

Les flèches retombent maintenant sur les défenseurs des Amérindiens solitaires. La semaine dernière, le quotidien britannique The Observer a carrément accusé la Funai et Survival d'avoir forcé le coup médiatique puisque l'existence du groupe «découvert» serait attestée depuis quelques décennies. D'autres médias ont relayé la critique en parlant d'un canular...

«Survival et la Funai n'ont jamais parlé de découverte: ce sont les médias eux-mêmes qui ont utilisé ce terme parce qu'ils cherchaient le scoop», corrige Magali Rubino, porte-parole de Survival International, jointe à Paris. D'ailleurs, qui peut se cacher très longtemps maintenant que Google Earth diffuse des images précises de la planète entière? «Nous avons parlé et nous parlons encore d'un groupe isolé, en pesant très bien nos mots. "Isolé" ne veut pas dire sans aucun contact avec le monde extérieur. Un peuple peut refuser le contact tout en connaissant le monde qui l'entoure. Dans ce cas, il s'agissait effectivement d'alerter l'opinion publique internationale d'une menace pesant sur un groupe isolé et déjà connu.»

L'Amnistie internationale des autochtones

Survival International, «le mouvement pour les peuples autochtones», a été fondé en 1969 par des Britanniques, sur le modèle d'Amnistie internationale. La première campagne de protection concernait les Yanomamis, alors massacrés par les chercheurs d'or au coeur de la forêt tropicale brésilienne.

L'organisme possède maintenant des bureaux dans six villes d'Europe et revendique des membres dans plus de 80 pays. Mme Rubino, formée aux relations internationales et aux droits collectifs, est une des permanentes de l'organisme en France. Le siège mondial se trouve à Londres et emploie une trentaine de personnes, souvent en mission sur le terrain.

Il n'y a pas d'antenne en Amérique du Nord. «La question se pose tout autrement aux États-Unis ou au Canada, explique Mme Rubino. Les peuples autochtones y ont la possibilité d'assurer eux-mêmes leur défense alors que Survival vient en aide aux groupes démunis qui ne connaissent pas nos codes culturels et politiques. L'objectif est de lutter pour les groupes en danger vital, d'où le nom de notre association.»

D'où vient la menace? Parfois des États eux-mêmes, bien que certains pays fassent des efforts croissants. Le Brésil reconnaît de plus en plus les droits collectifs des Indiens, sans nécessairement les faire respecter, toutefois. Le danger peut aussi découler du «développement» multiforme, des activités minières ou du simple tourisme, par exemple. «Depuis une dizaine d'années, les campagnes sont dirigées vers les gouvernements et les industries qui peuvent mettre en danger les populations. Les deux vont souvent de pair, les compagnies étant soutenues par le pouvoir politique.»

Le modèle Machu Pichu

Les peuples isolés fascinent. Les estimations des spécialistes parlent d'une centaine de groupes «non contactés», vivant en autarcie, à l'abri des bruits et de la fureur du vaste monde mondialisé. La plupart se trouvent en Papouasie et en Amazonie, des survivants de vagues génocidaires de la grande période d'exploitation du caoutchouc. Leurs ancêtres étaient forcés de travailler à la récolte ou carrément exterminés. D'où cette idée de s'éclipser, un peu comme certains Incas ont choisi de se mettre à l'écart sur le Machu Pichu après la chute postcolombienne de leur empire.

Le site survivalfrance.org présente une trentaine de cas: les Masaïs du Kenya, les Pygmées de l'Afrique centrale, les Wichis de l'Argentine, et même les Innus du Québec et du Labrador, le seul exemple des Amériques au nord de la Colombie. «Il y a une dizaine d'années, nous avons produit un rapport intitulé Un Tibet au Canada: la situation des Innus, explique la porte-parole. Nous ne travaillons pas qu'avec des groupes isolés. Notre plus grande campagne vise les Bushmen du Botswana, un groupe mobile assez bien connu qui a des contacts fréquents avec ses voisins.»

Le peuple des Sentinele demeure le plus fascinant. Les archéologues pensent que leurs ancêtres ont quitté l'Afrique il y a 60 000 ans pour s'établir sur une des îles de l'archipel Andaman, dans l'océan Indien. Protégés par un atoll, ils sont quelques centaines à survivre en repoussant systématiquement toute tentative d'approche. Après le tsunami de 2004, un hélicoptère de l'armée indienne survolant leur île a essuyé un tir de flèches. Un signe encourageant...

C'est un paradoxe de cette association: à la limite, elle défend des gens qu'elle souhaite au fond ne jamais voir. Son fondateur, Edward «Teddy» Goldsmith, frère de sir James «Jimmy» Goldsmith, homme d'affaires et homme politique franco-britannique, ancien propriétaire du magazine L'Express, ne cache d'ailleurs pas ses positions romantiques. C'est un nostalgique de l'ère pré-industrielle. Edward Goldsmith appartient à cette branche apocalyptique des écolos toujours prêts à annoncer la fin prochaine du monde et à faire sangloter l'homme blanc occidental pour promouvoir sa cause. On lui doit des livres aux titres éloquents: Can Britain Survive? ou 5000 Days to Save the Planet.

Mme Rubino se défend bien de soutenir une idéologie rousseauiste ou encore les «bons sauvages», même les derniers des derniers. «Nous sommes des militants, pas une société d'ethnologues, conclut-elle. Il n'y a aucun angélisme dans notre action, ni aucun passéisme dans notre mouvement, qui se veut très moderne. Nous ne voulons pas placer des groupes humains sous cloche et nous ne disons pas que ces peuples isolés sont finalement meilleurs que nous. Seulement, nous ne pensons pas que l'on puisse continuer à décider pour eux, à parler à leur place, à choisir quels rapports ils doivent entretenir avec le monde. Nous ne donnons pas de leçons. Nous en recevons des erreurs passées, par contre, et nous défendons le droit des peuples à décider pour eux-mêmes de leur mode de vie et de leur avenir.»






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  • Yvon Montoya
    Abonné
    jeudi 26 juin 2008 07h41
    Roussseau à la soupe populaire de la pensée journalistique moderne.
    « Depuis quand Rousseau est-il devenu idéologue? Ah, les temps modernes! Cela fait penser à ce qu'écrivait José Ortega Y Gasset sur le "vulgaire" mais ne le citons pas car on va en faire du pâté de chien encore une fois. "D'autres médias ont relayé la critique en parlant d'un canular...", d'autres deviennent spécialistes comme par enchantement de la question indienne. Avec cynisme, cela se doit puisque vous pensez le monde. Cela fait penser à Kafka: "Tout navigue sous de faux pavillons, aucun mot ne correspond à la vérité." Vous n'aimeriez pas le beau travail de J-M G Le Clézio et consorts. Moralité, ça prouve la mainmise "idéologique" des médias sur les consciences humaines et de leurs grandes capacités à utiliser n'importe quelle propagande pour assouvir leurs intérêts. Cela prouve par les miracles comme cet article où le journaliste nous pondrait une thèse sur thématique dont il ne maîtrise guère les tenants et aboutissants. Nous sommes en droit de dire "non" à cette usurpation. D'ailleurs, vous vous citez les uns et les autres comme vous l'écrivez: "D'autres médias ont relayé la critique en parlant d'un canular..." après avoir relayé le fait d'un scoop comme pour Le Devoir avant que soit révélé l'entourloupe. Affligeant mais tout à fait compréhensible au vu de notre siècle. »

  • Roland Berger
    Abonné
    jeudi 26 juin 2008 09h27
    Apprendre des peuples isolés
    « À la condition que les peuples isolés veuillent bien établir un contact soutenu avec la civilisation dite moderne, cette dernière pourrait sans doute tirer profit de ces gens, ni pires ni meilleurs que nous, sans doute, mais différents. C'est la différence qui fait progresser l'humanité. L'uniformisation, comme dans américanisation, conduit à la stagnation, à la disparition.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario »

  • karim boujrada
    Inscrit
    jeudi 26 juin 2008 11h03
    10/10 Mr Montoya
    « Bingo! En plein dans le mile mr Montoya!

    Le cynisme est le mode d'appréhension par excellence du monde post-moderne: il y a du laid derrière toute cause, toute entreprise, tout est voué à l'échec alors mieux vaut se contenter du statu-quo et surtout ne pas pousser trop loin la rhétorique contestataire, ça fait trop "gauchiste", étiquette diffamante s'il y en a.

    Rousseau idéologue? On aura tout vu. Pourquoi pas responsable du Goulag en URSS et des guerres dans les pays du Sud.

    À la soupe populaire de la pensée journalistique moderne, il faut faire attention de ne pas heurter les sensibilités de ceux et celles qui croient que vouloir vivre autre chose que le miracle de la société capitaliste, consumériste, petite-bourgeoise, désenchantée, simili-démocratique post-moderne est un affront intellectuel et un crime contre l'humanité.

    Dans ce monde eurocentrique, il y a les Blancs et le reste de l'humanité.

    Ce qui explique des formules typiques,
    presque caricaturales comme:

    "Edward Goldsmith appartient à cette branche apocalyptique des écolos toujours prêts à annoncer la fin prochaine du monde et à faire sangloter l'homme blanc occidental pour promouvoir sa cause."

    Et Mme Rubino de se défendre:

    "Il n'y a aucun angélisme dans notre action, ni aucun passéisme dans notre mouvement, qui se veut très moderne. Nous ne voulons pas placer des groupes humains sous cloche et nous ne disons pas que ces peuples isolés sont finalement meilleurs que nous." »

  • Gedeon Hurtin
    Inscrit
    jeudi 26 juin 2008 22h06
    La vie trouvera-t-elle toujours sa voie ?
    « Nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes mortelles. Mais certaines plus que d'autres. Les habitants de l'Île de Pâques, isolés, ont détruit leur île. Certaines autres tribus survivent, isolées, depuis avant l'apparition de toutes les grandes civilisations actuelles. Il faut laisser l'humanité avoir de petits laboratoires indépendants. »

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