Bouchard-Taylor - Le débat «prend une tournure inquiétante»
Photo : Jacques Nadeau
Gérard Bouchard défend seul le rapport dont il est cosignataire.
Québec — Estimant que le Rapport Bouchard-Taylor fait l'objet de «profondes déformations» sur la place publique de la part de souverainistes, Gérard Bouchard monte au créneau pour défendre, contre sa «famille politique», ce document dont il est cosignataire. Sans Charles Taylor. M. Bouchard a fait parvenir une longue lettre au Devoir et à d'autres journaux hier, où il affirme que le débat autour du rapport déposé à la mi-mai «prend une tournure inquiétante». Joint au téléphone, M. Bouchard, habituellement disert, a refusé net de nous parler, se réfugiant dans les formules «pas d'entrevue» et «pas de commentaire».
«Je m'en remets à mon texte, c'est tout», a-t-il dit sèchement, notant tout de même qu'à la lecture ce celui-ci, «on comprendra facilement» qu'il en soit le seul signataire. Il y explique en effet qu'«ici et là», on l'a personnellement «montré du doigt» en lui reprochant «d'avoir manqué à [son] devoir qui était de veiller, en [sa] qualité de coprésident, aux intérêts du groupe majoritaire dont [il est] issu». Des reproches qui n'auraient pas été faits à Charles Taylor.
M. Bouchard est furieux à l'égard de «représentants de la famille de pensée politique» à laquelle il dit appartenir «depuis plus de quarante ans», les souverainistes, qu'il vise ici explicitement. Il soutient que, par leur interprétation du rapport, ces «représentants», qu'il ne nomme pas, compromettent «le pluralisme en matière de rapports ethniques, cette grande tradition instaurée par le Parti québécois lui-même». Il s'inquiète du fait que quelques «ténors nationalistes» soient en train de «prendre l'initiative du débat pour lui imprimer une orientation néfaste, susceptible de creuser des clivages ethniques et d'instituer des tensions déplorables entre Québécois». C'est là une «rupture radicale avec l'héritage de René Lévesque», tonne le sociologue et frère de l'ancien premier ministre Lucien Bouchard.
Douze faussetés
Ne ménageant pas ses mots, Gérard Bouchard dresse une liste d'une douzaine de «faussetés couramment colportées». Il nie avec énergie par exemple le fait que le rapport «ferait reposer sur la société d'accueil toute la responsabilité de l'intégration des immigrants».
Trois interprétations qu'il qualifie de «faussetés» retiennent son attention plus particulièrement:
- que le rapport plaiderait pour un retour aux «Canadiens français» de la survivance et ramènerait les francophones québécois au rang de groupe ethnique en le plaçant sur le même pied que les autres au sein de la mosaïque canadienne;
- qu'il rejetterait comme illégitime l'affirmation du groupe culturel majoritaire en sacrifiant carrément son passé et verserait dans le «cosmopolitisme» en l'ignorant dans la représentation des rapports interculturels;
- qu'il préconiserait le retour en force du religieux dans les institutions publiques (juste au moment où l'on achève de les déconfessionnaliser), etc.
Au sujet des «Canadiens français», le rapport Bouchard-Taylor établirait clairement, dit le sociologue, que «tous les habitants du Québec sont des Québécois qui, ensemble, forment une nation spécifique». S'il a souhaité l'éviction de l'expression «Québécois de souche», c'est parce que ce vocable était «imprécis», «inapproprié» et qu'il gênait «plusieurs Québécois de toutes origines, particulièrement ceux et celles qui sont établis ici depuis quelques générations et se sentent complètement intégrés». À ses yeux chaque citoyen a le droit de «conserver une référence à ses racines et de cultiver une appartenance ou une identité particulière». D'où les locutions «Québécois d'origine juive», «Québécois d'origine italienne». «Pourquoi, suivant la même logique, serait-il condamnable de parler de Québécois d'origine canadienne-française?»
En 1999, M. Bouchard avait provoqué une polémique quand, dans un texte au Devoir, il avait suggéré de «jeter les souches au prochain feu de la Saint-Jean». Un tel geste, avait-il écrit, conduirait à une regénération: «À la longue, il pourrait naître de ces cendres (parmi quelques inévitables bleuets?) une espèce renouvelée, enrichie, comme il arrive parfois.»
Majorité
Par ailleurs, contre ceux qui soutiennent que le rapport ne tient pas compte du groupe majoritaire et critiquent l'interculturalisme, M. Bouchard se veut cinglant. Il leur reproche d'insister trop lourdement sur «l'insécurité», «l'angoisse identitaire», et le «besoin de protections supplémentaires chez le groupe majoritaire». Cette insistance «sème la peur et invite au doute de soi, au repli et à la méfiance collective».
M. Bouchard semble s'en prendre au discours du «Nous» du Parti québécois et aux projets de loi qui l'ont accompagné. L'un d'entre eux voulait inciter davantage les immigrants à apprendre le français. M. Bouchard dit voir dans ces desseins le risque d'une «hiérarchie formelle entre citoyens». «On parle de protections supplémentaires. Mais contre quoi, contre qui, sinon contre les minorités ethniques et les immigrants — en l'occurrence: la population la plus vulnérable qui soit?»
M. Bouchard vante ensuite le concept de «laïcité ouverte» chère à la commission. Il réfute l'idée selon laquelle c'est là une solution laxiste et estime que l'on doit y voir un modèle d'équilibre qui «place des normes, des repères, en même temps qu'il prévoit des freins [...] pour contrer les risques d'excès. Par exemple, il rejette explicitement le port du niqab ou de la burka chez tous les agents de l'État», illustre-t-il.
Enfin, il répète que le Québec est «venu très près d'un véritable dérapage, et la situation reste très volatile». Un contexte dans lequel les acteurs doivent se montrer modérés et prudents.
Réplique
Mis en cause implicitement dans la philippique de M. Bouchard, le sociologue de l'UQAM, Jacques Beauchemin, qui a fait partie du comité-conseil de la Commission, estime que, comme «à son habitude», M. Bouchard «transforme l'objet d'une controverse en malentendu et accuse ses critiques de mécompréhension ou de tirer une interprétation erronée de sa pensée. Autrement dit, Bouchard a peine à admettre qu'il s'agit en réalité de désaccords».
Auteur de La Dénationalisation tranquille (Boréal) et très critique de la pensée de Gérard Bouchard, Mathieu Bock-Côté s'étonne que le sociologue ait encore une fois évoqué une situation «volatile». «De quoi parle-t-il de manière si énigmatique? Évoque-t-il de possibles violences? Si tel est le cas, Gérard Bouchard est absolument déconnecté de la réalité québécoise et semble aspiré dans une vision fantasmatique d'une majorité francophone potentiellement intolérante, ce qui correspondrait par ailleurs à ses précédentes analyses lorsqu'il affirmait que la majorité francophone, justement, était carencée sur le plan démocratique dans ses rapports avec la diversité culturelle.»
«Je m'en remets à mon texte, c'est tout», a-t-il dit sèchement, notant tout de même qu'à la lecture ce celui-ci, «on comprendra facilement» qu'il en soit le seul signataire. Il y explique en effet qu'«ici et là», on l'a personnellement «montré du doigt» en lui reprochant «d'avoir manqué à [son] devoir qui était de veiller, en [sa] qualité de coprésident, aux intérêts du groupe majoritaire dont [il est] issu». Des reproches qui n'auraient pas été faits à Charles Taylor.
M. Bouchard est furieux à l'égard de «représentants de la famille de pensée politique» à laquelle il dit appartenir «depuis plus de quarante ans», les souverainistes, qu'il vise ici explicitement. Il soutient que, par leur interprétation du rapport, ces «représentants», qu'il ne nomme pas, compromettent «le pluralisme en matière de rapports ethniques, cette grande tradition instaurée par le Parti québécois lui-même». Il s'inquiète du fait que quelques «ténors nationalistes» soient en train de «prendre l'initiative du débat pour lui imprimer une orientation néfaste, susceptible de creuser des clivages ethniques et d'instituer des tensions déplorables entre Québécois». C'est là une «rupture radicale avec l'héritage de René Lévesque», tonne le sociologue et frère de l'ancien premier ministre Lucien Bouchard.
Douze faussetés
Ne ménageant pas ses mots, Gérard Bouchard dresse une liste d'une douzaine de «faussetés couramment colportées». Il nie avec énergie par exemple le fait que le rapport «ferait reposer sur la société d'accueil toute la responsabilité de l'intégration des immigrants».
Trois interprétations qu'il qualifie de «faussetés» retiennent son attention plus particulièrement:
- que le rapport plaiderait pour un retour aux «Canadiens français» de la survivance et ramènerait les francophones québécois au rang de groupe ethnique en le plaçant sur le même pied que les autres au sein de la mosaïque canadienne;
- qu'il rejetterait comme illégitime l'affirmation du groupe culturel majoritaire en sacrifiant carrément son passé et verserait dans le «cosmopolitisme» en l'ignorant dans la représentation des rapports interculturels;
- qu'il préconiserait le retour en force du religieux dans les institutions publiques (juste au moment où l'on achève de les déconfessionnaliser), etc.
Au sujet des «Canadiens français», le rapport Bouchard-Taylor établirait clairement, dit le sociologue, que «tous les habitants du Québec sont des Québécois qui, ensemble, forment une nation spécifique». S'il a souhaité l'éviction de l'expression «Québécois de souche», c'est parce que ce vocable était «imprécis», «inapproprié» et qu'il gênait «plusieurs Québécois de toutes origines, particulièrement ceux et celles qui sont établis ici depuis quelques générations et se sentent complètement intégrés». À ses yeux chaque citoyen a le droit de «conserver une référence à ses racines et de cultiver une appartenance ou une identité particulière». D'où les locutions «Québécois d'origine juive», «Québécois d'origine italienne». «Pourquoi, suivant la même logique, serait-il condamnable de parler de Québécois d'origine canadienne-française?»
En 1999, M. Bouchard avait provoqué une polémique quand, dans un texte au Devoir, il avait suggéré de «jeter les souches au prochain feu de la Saint-Jean». Un tel geste, avait-il écrit, conduirait à une regénération: «À la longue, il pourrait naître de ces cendres (parmi quelques inévitables bleuets?) une espèce renouvelée, enrichie, comme il arrive parfois.»
Majorité
Par ailleurs, contre ceux qui soutiennent que le rapport ne tient pas compte du groupe majoritaire et critiquent l'interculturalisme, M. Bouchard se veut cinglant. Il leur reproche d'insister trop lourdement sur «l'insécurité», «l'angoisse identitaire», et le «besoin de protections supplémentaires chez le groupe majoritaire». Cette insistance «sème la peur et invite au doute de soi, au repli et à la méfiance collective».
M. Bouchard semble s'en prendre au discours du «Nous» du Parti québécois et aux projets de loi qui l'ont accompagné. L'un d'entre eux voulait inciter davantage les immigrants à apprendre le français. M. Bouchard dit voir dans ces desseins le risque d'une «hiérarchie formelle entre citoyens». «On parle de protections supplémentaires. Mais contre quoi, contre qui, sinon contre les minorités ethniques et les immigrants — en l'occurrence: la population la plus vulnérable qui soit?»
M. Bouchard vante ensuite le concept de «laïcité ouverte» chère à la commission. Il réfute l'idée selon laquelle c'est là une solution laxiste et estime que l'on doit y voir un modèle d'équilibre qui «place des normes, des repères, en même temps qu'il prévoit des freins [...] pour contrer les risques d'excès. Par exemple, il rejette explicitement le port du niqab ou de la burka chez tous les agents de l'État», illustre-t-il.
Enfin, il répète que le Québec est «venu très près d'un véritable dérapage, et la situation reste très volatile». Un contexte dans lequel les acteurs doivent se montrer modérés et prudents.
Réplique
Mis en cause implicitement dans la philippique de M. Bouchard, le sociologue de l'UQAM, Jacques Beauchemin, qui a fait partie du comité-conseil de la Commission, estime que, comme «à son habitude», M. Bouchard «transforme l'objet d'une controverse en malentendu et accuse ses critiques de mécompréhension ou de tirer une interprétation erronée de sa pensée. Autrement dit, Bouchard a peine à admettre qu'il s'agit en réalité de désaccords».
Auteur de La Dénationalisation tranquille (Boréal) et très critique de la pensée de Gérard Bouchard, Mathieu Bock-Côté s'étonne que le sociologue ait encore une fois évoqué une situation «volatile». «De quoi parle-t-il de manière si énigmatique? Évoque-t-il de possibles violences? Si tel est le cas, Gérard Bouchard est absolument déconnecté de la réalité québécoise et semble aspiré dans une vision fantasmatique d'une majorité francophone potentiellement intolérante, ce qui correspondrait par ailleurs à ses précédentes analyses lorsqu'il affirmait que la majorité francophone, justement, était carencée sur le plan démocratique dans ses rapports avec la diversité culturelle.»
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