Vie et mort de la tablette
Un placard en France, c'est une tablette au Québec. Au Brésil, la remise à bois mort s'appelle la salle des chrysanthèmes. Un joli mot pour une pénible chose: la mise au rancart délibérée de certains employés dans une sorte d'apartheid spatio-temporel, en périphérie de l'entreprise.
«La placardisation n'est pas nouvelle, mais elle semble en nette augmentation, dans le secteur privé comme public», juge Dominique Lhuilier, rare spécialiste de cet étrange sujet tabou. Elle en a traité longuement hier matin devant une centaine de participants de la seconde journée de la 6e Conférence internationale sur le harcèlement psychologique/moral au travail. La rencontre se termine aujourd'hui à l'UQAM.
Dominique Lhuilier a tenté d'obtenir des données chiffrées sur ces «exclus de l'intérieur». Peine perdue. Elle a alors réalisé une enquête qualitative auprès d'une centaine de «chômeurs du dedans» qui a donné Placardisés: des exclus dans l'entreprise (Le Seuil), en 2002, ouvrage pionnier sur le sujet.
Le cliché veut que l'ostracisé occupe une tablette dorée (surtout s'il est cadre) ou s'avère «ingérable» (alcoolique ou dépressif, par exemple). «En fait, les situations de placardisés sont beaucoup plus diverses», dit la professeure Lhuilier, qui occupe la chaire de psychologie au Conservatoire national des arts et métiers, à Paris. «Quels sont les points communs entre un journaliste interdit d'antenne, une secrétaire de mairie sans ordinateur, un évêque sans diocèse, un policier devenu balayeur du poste, une psychologue oubliée dans un bâtiment désaffecté de l'hôpital, un préfet qui attend une affectation, une enseignante interdite de salle de classe, un comptable chargé de la photocopieuse? Dans tous les cas, la mise au placard constitue un détournement dans le volume ou le contenu de l'activité.»
Au fond, l'observatrice se retrouve avec deux catégories: d'un côté, les inutiles jugés trop vieux, malades, usés, inaptes ou surnuméraires; d'un autre côté, les nuisibles décrits comme syndicalistes, contestataires, résistants ou détenteurs de lourds secrets (sur le dopage ou la comptabilité, par exemple). «Dans un monde qui valorise de plus en plus l'efficience, la performance, la responsabilité, l'initiative, tout placardisé apparaît comme l'envers de la socialisation: il est improductif, impuissant et incapable, résume la spécialiste. Condamné comme sans valeur d'usage, il expérimente la néantisation sociale. Désafilié, il devient seul et isolé. Son estime de soi s'en trouve fragilisée jusqu'à la honte. Le placardisé est débranché. Il n'est personne, ni chômeur, ni travailleur.»
Quel rapport avec le harcèlement, le thème du colloque? Dans certains cas, la mise au placard est une forme de harcèlement, a répondu Dominique Lhuilier. Dans certains autres cas, «si on entend le harcèlement comme une persécution, alors on est très loin du harcèlement et plus près de la néantisation».
Reprenons l'exemple de Jacques, urbaniste d'une petite ville française qui, pour son plus grand malheur, avait comme ami un rival politique du maire. Les rapports avec le grand patron de la ville se sont dégradés au point où Jacques a été affecté à la gestion d'un dépôt d'ordures. Il devait demeurer en poste au milieu d'un terrain vague, dans un immeuble sans chauffage ni toilettes. Il a porté plainte, a eu gain de cause au bout de quatre ans et a finalement été relégué à un bureau sans équipement...
«Il faut relier la montée des processus d'exclusion au sein même du monde du travail et la transformation du travail, a expliqué Mme Lhuilier. On note d'abord la dégradation du travail productif au profit de transactions financières. La main-d'oeuvre tend à être considérée comme un coût modulable en fonction des besoins conjoncturels des entreprises. Le maître mot, c'est la flexibilité, un axe majeur de la stratégie organisationnelle.»
Cette flexibilité se traduit par le recours massif à la sous-traitance et la rationalisation des effectifs comme des mécaniques du travail. Dans ce contexte cruel et implacable, l'entreprise écarte les employés indésirables comme des kleenex, à la porte ou dans le placard.
L'accroissement des contraintes du monde du travail s'accompagne aussi d'une fragilisation des individus, un état bien visible dans la montée de l'isolement du travailleur. «La figure du salarié moderne est celle d'un intérimaire permanent.»
Cette «déconstruction du monde du travail» nécessite tout de même une motivation perpétuelle des travailleurs. «La peur du chômage n'explique pas tout, dit Mme Lhuilier, sans cité Marx et sa fameuse idée de l'armée de réserve du capital. La collaboration est obtenue par l'adhésion. Le salarié doit s'investir et s'engager pour la productivité. L'intériorisation des prescriptions est très efficace, mais les formes classiques de contrainte demeurent. En ces temps de compétition, on assiste à un durcissement des relations de travail, on assiste à ce qu'on pourrait appeler la résurgence des petits chefs. On assiste aussi à la croissance des déviances manageriales en tous genres, la mise au placard ou le harcèlement.»
Un petit burn-out avec ça? La salle enténébrée, sonnée par ces analyses critiques, n'a pas manqué de souligner le pessimisme du point de vue développé par la psychologue du travail, très sociologue à vrai dire. «L'effet déprimant de ce tableau est sans doute lié à ma place de clinicienne du travail, a alors conclu Dominique Lhuilier. Je rencontre rarement des gens qui viennent me dire: je m'éclate au boulot. Ou bien on a affaire à des fragilités personnelles, ou bien on considère que l'évolution du monde du travail multiplie ces effets négatifs sur la santé et le bien-être des travailleurs. Il y a une dégradation des modalités.»
Elle a finalement confié que les employés tablettés, placardisés ou isolés dans la salle des chrysanthèmes peuvent eux-mêmes activer des formes de résistance aux usures prématurées. Certains se trouvent une nouvelle vocation. D'autres se réalisent en dehors du travail, ce qui n'est pas une vilaine idée au bout du compte. «La situation n'est pas verrouillée. Ce qui est fondamental, c'est qu'on a à faire à des processus dialectiques. Des forces contraires s'opposent... »
«La placardisation n'est pas nouvelle, mais elle semble en nette augmentation, dans le secteur privé comme public», juge Dominique Lhuilier, rare spécialiste de cet étrange sujet tabou. Elle en a traité longuement hier matin devant une centaine de participants de la seconde journée de la 6e Conférence internationale sur le harcèlement psychologique/moral au travail. La rencontre se termine aujourd'hui à l'UQAM.
Dominique Lhuilier a tenté d'obtenir des données chiffrées sur ces «exclus de l'intérieur». Peine perdue. Elle a alors réalisé une enquête qualitative auprès d'une centaine de «chômeurs du dedans» qui a donné Placardisés: des exclus dans l'entreprise (Le Seuil), en 2002, ouvrage pionnier sur le sujet.
Le cliché veut que l'ostracisé occupe une tablette dorée (surtout s'il est cadre) ou s'avère «ingérable» (alcoolique ou dépressif, par exemple). «En fait, les situations de placardisés sont beaucoup plus diverses», dit la professeure Lhuilier, qui occupe la chaire de psychologie au Conservatoire national des arts et métiers, à Paris. «Quels sont les points communs entre un journaliste interdit d'antenne, une secrétaire de mairie sans ordinateur, un évêque sans diocèse, un policier devenu balayeur du poste, une psychologue oubliée dans un bâtiment désaffecté de l'hôpital, un préfet qui attend une affectation, une enseignante interdite de salle de classe, un comptable chargé de la photocopieuse? Dans tous les cas, la mise au placard constitue un détournement dans le volume ou le contenu de l'activité.»
Au fond, l'observatrice se retrouve avec deux catégories: d'un côté, les inutiles jugés trop vieux, malades, usés, inaptes ou surnuméraires; d'un autre côté, les nuisibles décrits comme syndicalistes, contestataires, résistants ou détenteurs de lourds secrets (sur le dopage ou la comptabilité, par exemple). «Dans un monde qui valorise de plus en plus l'efficience, la performance, la responsabilité, l'initiative, tout placardisé apparaît comme l'envers de la socialisation: il est improductif, impuissant et incapable, résume la spécialiste. Condamné comme sans valeur d'usage, il expérimente la néantisation sociale. Désafilié, il devient seul et isolé. Son estime de soi s'en trouve fragilisée jusqu'à la honte. Le placardisé est débranché. Il n'est personne, ni chômeur, ni travailleur.»
Quel rapport avec le harcèlement, le thème du colloque? Dans certains cas, la mise au placard est une forme de harcèlement, a répondu Dominique Lhuilier. Dans certains autres cas, «si on entend le harcèlement comme une persécution, alors on est très loin du harcèlement et plus près de la néantisation».
Reprenons l'exemple de Jacques, urbaniste d'une petite ville française qui, pour son plus grand malheur, avait comme ami un rival politique du maire. Les rapports avec le grand patron de la ville se sont dégradés au point où Jacques a été affecté à la gestion d'un dépôt d'ordures. Il devait demeurer en poste au milieu d'un terrain vague, dans un immeuble sans chauffage ni toilettes. Il a porté plainte, a eu gain de cause au bout de quatre ans et a finalement été relégué à un bureau sans équipement...
«Il faut relier la montée des processus d'exclusion au sein même du monde du travail et la transformation du travail, a expliqué Mme Lhuilier. On note d'abord la dégradation du travail productif au profit de transactions financières. La main-d'oeuvre tend à être considérée comme un coût modulable en fonction des besoins conjoncturels des entreprises. Le maître mot, c'est la flexibilité, un axe majeur de la stratégie organisationnelle.»
Cette flexibilité se traduit par le recours massif à la sous-traitance et la rationalisation des effectifs comme des mécaniques du travail. Dans ce contexte cruel et implacable, l'entreprise écarte les employés indésirables comme des kleenex, à la porte ou dans le placard.
L'accroissement des contraintes du monde du travail s'accompagne aussi d'une fragilisation des individus, un état bien visible dans la montée de l'isolement du travailleur. «La figure du salarié moderne est celle d'un intérimaire permanent.»
Cette «déconstruction du monde du travail» nécessite tout de même une motivation perpétuelle des travailleurs. «La peur du chômage n'explique pas tout, dit Mme Lhuilier, sans cité Marx et sa fameuse idée de l'armée de réserve du capital. La collaboration est obtenue par l'adhésion. Le salarié doit s'investir et s'engager pour la productivité. L'intériorisation des prescriptions est très efficace, mais les formes classiques de contrainte demeurent. En ces temps de compétition, on assiste à un durcissement des relations de travail, on assiste à ce qu'on pourrait appeler la résurgence des petits chefs. On assiste aussi à la croissance des déviances manageriales en tous genres, la mise au placard ou le harcèlement.»
Un petit burn-out avec ça? La salle enténébrée, sonnée par ces analyses critiques, n'a pas manqué de souligner le pessimisme du point de vue développé par la psychologue du travail, très sociologue à vrai dire. «L'effet déprimant de ce tableau est sans doute lié à ma place de clinicienne du travail, a alors conclu Dominique Lhuilier. Je rencontre rarement des gens qui viennent me dire: je m'éclate au boulot. Ou bien on a affaire à des fragilités personnelles, ou bien on considère que l'évolution du monde du travail multiplie ces effets négatifs sur la santé et le bien-être des travailleurs. Il y a une dégradation des modalités.»
Elle a finalement confié que les employés tablettés, placardisés ou isolés dans la salle des chrysanthèmes peuvent eux-mêmes activer des formes de résistance aux usures prématurées. Certains se trouvent une nouvelle vocation. D'autres se réalisent en dehors du travail, ce qui n'est pas une vilaine idée au bout du compte. «La situation n'est pas verrouillée. Ce qui est fondamental, c'est qu'on a à faire à des processus dialectiques. Des forces contraires s'opposent... »
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