La parenté est arrivée
La nouvelle Loi sur la protection de la jeunesse aura un an en juillet. S'il est trop tôt pour en faire un premier bilan, force est d'admettre qu'elle a déjà modifié en profondeur le travail des intervenants des centres jeunesse. Une révolution qui vient de pair avec une explosion des demandes d'accréditation de familles d'accueil dites «spécifiques». Dans ce modèle, jusqu'alors peu exploité mais que la loi oblige maintenant à considérer, ce sont les proches qui sont appelés à prendre un enfant sous leur protection.
C'est ainsi que Kelly, 16 ans, a récemment renoué avec «une vraie vie d'ado» après avoir transité dans un foyer de groupes auquel elle ne s'était jamais habituée. Ce renouveau, elle le doit à sa cousine Marie et à son conjoint Steven, qui sont devenus famille d'accueil spécifique spécialement pour elle. «Depuis que Kelly est avec nous, on a le sentiment de former une famille plus solide, confie Marie. On soupe ensemble, on rit, on sort. Notre fille Arielle est complètement gaga de sa nouvelle grande soeur, qu'elle imite et adore.»
Au Centre jeunesse des Laurentides, Pierre Leduc, responsable des ressources de type familial, mesure quotidiennement l'impact de la nouvelle loi qui oblige les intervenants à sonder d'abord l'environnement immédiat de l'enfant avant d'envisager toute autre forme de placement. Un impératif qui interpelle à son tour beaucoup de gens. «J'ai de plus en plus d'appels de proches — y compris des professeurs — qui se disent prêts à devenir famille d'accueil spécifique pour accueillir un enfant de leur entourage qui a besoin d'un placement. Ça fait plus d'évaluations à faire pour nous, c'est évident.»
Les centres jeunesse surveillent de près cette augmentation. D'autant qu'ils s'attendent à une nouvelle secousse avec la publication imminente d'un règlement qui ouvrira la porte à une première tutelle subventionnée au Québec. Contrairement à l'adoption plénière, destinée à demeurer la règle, la tutelle ne brisera pas le lien de filiation et accordera aux tuteurs une aide financière de 9000 $ à 23 000 $ par année. «Le problème, c'est qu'on ignore encore quels impacts la tutelle aura sur les familles d'accueil. Doit-on s'attendre à plus d'évaluations? Si oui, qui les fera? Nous l'ignorons», confie Pierre Leduc.
La question est pertinente, sachant à quel point les intervenants sont déjà débordés. Les proches désireux d'obtenir une accréditation sont en effet soumis à une évaluation aussi serrée que les familles d'accueil régulières. Ce processus de sélection draconien mobilise donc beaucoup d'énergie, ce qui a eu pour conséquence de rogner encore davantage sur le temps consacré aux visites de suivi. Techniquement, la loi précise que le travailleur social a le devoir de rencontrer chaque famille aux deux mois, ce qu'il réussit encore à faire, mais non sans peine.
Ce seuil minimum est d'ailleurs souvent remis en question par les centres jeunesse, qui aimeraient pouvoir se faire plus présents encore et pas qu'en temps de crise. Récemment accrédités, Marie et Steven auraient eux-mêmes souhaité une présence plus soutenue. «Les centres jeunesse ne font pas grand-chose pour nous aider. On se sent souvent seuls dans toute cette histoire. [...] C'est encore pire au gouvernement. On n'est rien pour eux, une aiguille de plus perdue dans une botte de foin dont personne ne veut rien savoir.»
Deux poids, deux mesures
Cette frustration s'ajoute à une série d'irritants financiers et logistiques qui sont loin d'être négligeables, poursuit Steven. «Financièrement, c'est viable, mais le départ a été vraiment dur. Kelly est arrivée avec seulement quelques vêtements. Il a fallu lui fournir le trousseau, changer de maison et l'aménager selon les règles de la DPJ.» Sans oublier toutes les surprises fiscales que le jeune couple a pu découvrir par la suite: «Le gouvernement nous a versé des allocations familiales pour nous les reprendre aussitôt dépensées. C'était son erreur, mais c'est quand même à nous de payer aujourd'hui.»
Les allocations familiales continuent en effet d'être versées aux parents naturels, qui doivent payer une contribution parentale aux centres jeunesse. Les familles d'accueil n'ont pas droit non plus aux différents crédits d'impôts ou de frais de garde. Un non-sens, selon Steven. «On est quoi, nous? Une demi-famille!? C'est quoi le message qu'on veut nous lancer en nous retirant ce à quoi toutes les familles normales ont droit?»
Sa colère a beau être vive, tous ces irritants n'auront pas suffi à éteindre la flamme allumée par l'arrivée de Kelly. Le couple songe même à devenir famille d'accueil régulière afin de recevoir une nouvelle pensionnaire d'âge préscolaire. «J'ai tout vécu dans ma vie et je suis prête à accueillir une enfant blessée. Je m'attends à ce qu'elle teste nos limites, mais les tempêtes, on connaît ça», confie Marie. Plus pragmatique, Steven tempère. «On n'espère pas un ange, mais on ne veut pas d'un démon. Notre famille est forte, mais je ne veux pas qu'elle tombe, spécialement pour Kelly qui a encore beaucoup à gérer.»
La jeune fille elle-même admet que son quotidien est encore fragile, spécialement quand elle essaie d'entrer en relation avec ses parents. «J'aimerais ça être capable de leur parler calmement, mais ça dégénère tout le temps. J'ai beau les haïr, il y a aussi une partie de moi qui les aime en malade.» Marie et Steven, eux, se sont résolus à ne plus leur parler, sinon par intervenants interposés. «À toutes les fois que Kelly leur parle, elle revient démolie et ça nous enrage tellement. Mais on ne perd pas espoir. Le temps peut arranger bien des choses...»
C'est ainsi que Kelly, 16 ans, a récemment renoué avec «une vraie vie d'ado» après avoir transité dans un foyer de groupes auquel elle ne s'était jamais habituée. Ce renouveau, elle le doit à sa cousine Marie et à son conjoint Steven, qui sont devenus famille d'accueil spécifique spécialement pour elle. «Depuis que Kelly est avec nous, on a le sentiment de former une famille plus solide, confie Marie. On soupe ensemble, on rit, on sort. Notre fille Arielle est complètement gaga de sa nouvelle grande soeur, qu'elle imite et adore.»
Au Centre jeunesse des Laurentides, Pierre Leduc, responsable des ressources de type familial, mesure quotidiennement l'impact de la nouvelle loi qui oblige les intervenants à sonder d'abord l'environnement immédiat de l'enfant avant d'envisager toute autre forme de placement. Un impératif qui interpelle à son tour beaucoup de gens. «J'ai de plus en plus d'appels de proches — y compris des professeurs — qui se disent prêts à devenir famille d'accueil spécifique pour accueillir un enfant de leur entourage qui a besoin d'un placement. Ça fait plus d'évaluations à faire pour nous, c'est évident.»
Les centres jeunesse surveillent de près cette augmentation. D'autant qu'ils s'attendent à une nouvelle secousse avec la publication imminente d'un règlement qui ouvrira la porte à une première tutelle subventionnée au Québec. Contrairement à l'adoption plénière, destinée à demeurer la règle, la tutelle ne brisera pas le lien de filiation et accordera aux tuteurs une aide financière de 9000 $ à 23 000 $ par année. «Le problème, c'est qu'on ignore encore quels impacts la tutelle aura sur les familles d'accueil. Doit-on s'attendre à plus d'évaluations? Si oui, qui les fera? Nous l'ignorons», confie Pierre Leduc.
La question est pertinente, sachant à quel point les intervenants sont déjà débordés. Les proches désireux d'obtenir une accréditation sont en effet soumis à une évaluation aussi serrée que les familles d'accueil régulières. Ce processus de sélection draconien mobilise donc beaucoup d'énergie, ce qui a eu pour conséquence de rogner encore davantage sur le temps consacré aux visites de suivi. Techniquement, la loi précise que le travailleur social a le devoir de rencontrer chaque famille aux deux mois, ce qu'il réussit encore à faire, mais non sans peine.
Ce seuil minimum est d'ailleurs souvent remis en question par les centres jeunesse, qui aimeraient pouvoir se faire plus présents encore et pas qu'en temps de crise. Récemment accrédités, Marie et Steven auraient eux-mêmes souhaité une présence plus soutenue. «Les centres jeunesse ne font pas grand-chose pour nous aider. On se sent souvent seuls dans toute cette histoire. [...] C'est encore pire au gouvernement. On n'est rien pour eux, une aiguille de plus perdue dans une botte de foin dont personne ne veut rien savoir.»
Deux poids, deux mesures
Cette frustration s'ajoute à une série d'irritants financiers et logistiques qui sont loin d'être négligeables, poursuit Steven. «Financièrement, c'est viable, mais le départ a été vraiment dur. Kelly est arrivée avec seulement quelques vêtements. Il a fallu lui fournir le trousseau, changer de maison et l'aménager selon les règles de la DPJ.» Sans oublier toutes les surprises fiscales que le jeune couple a pu découvrir par la suite: «Le gouvernement nous a versé des allocations familiales pour nous les reprendre aussitôt dépensées. C'était son erreur, mais c'est quand même à nous de payer aujourd'hui.»
Les allocations familiales continuent en effet d'être versées aux parents naturels, qui doivent payer une contribution parentale aux centres jeunesse. Les familles d'accueil n'ont pas droit non plus aux différents crédits d'impôts ou de frais de garde. Un non-sens, selon Steven. «On est quoi, nous? Une demi-famille!? C'est quoi le message qu'on veut nous lancer en nous retirant ce à quoi toutes les familles normales ont droit?»
Sa colère a beau être vive, tous ces irritants n'auront pas suffi à éteindre la flamme allumée par l'arrivée de Kelly. Le couple songe même à devenir famille d'accueil régulière afin de recevoir une nouvelle pensionnaire d'âge préscolaire. «J'ai tout vécu dans ma vie et je suis prête à accueillir une enfant blessée. Je m'attends à ce qu'elle teste nos limites, mais les tempêtes, on connaît ça», confie Marie. Plus pragmatique, Steven tempère. «On n'espère pas un ange, mais on ne veut pas d'un démon. Notre famille est forte, mais je ne veux pas qu'elle tombe, spécialement pour Kelly qui a encore beaucoup à gérer.»
La jeune fille elle-même admet que son quotidien est encore fragile, spécialement quand elle essaie d'entrer en relation avec ses parents. «J'aimerais ça être capable de leur parler calmement, mais ça dégénère tout le temps. J'ai beau les haïr, il y a aussi une partie de moi qui les aime en malade.» Marie et Steven, eux, se sont résolus à ne plus leur parler, sinon par intervenants interposés. «À toutes les fois que Kelly leur parle, elle revient démolie et ça nous enrage tellement. Mais on ne perd pas espoir. Le temps peut arranger bien des choses...»
Haut de la page

