L'entrevue - Sus à la morale ambiante
Les crises écologiques se succèdent, les questionnements sur l'avenir de la planète aussi. Mais l'humain ne semble toujours pas en mesure d'affronter correctement ces nouvelles réalités. Les raisons de cette incompétence sont nombreuses, mais l'une d'elles semble déranger particulièrement le philosophe français Bruno Latour: l'invasion d'une position morale dans les débats publics sur les questions écologiques et autres, qui, selon lui, paralyse les discussions politiques et du même coup notre capacité à appréhender le monde qui nous entoure.
«Aujourd'hui, on moralise au lieu de politiser les questions importantes qui se présentent à nous», lance à l'autre bout du fil Bruno Latour, directeur scientifique à l'Institut d'études politiques de Paris, figure montante de la philosophie politique en Europe. «Or le travail de représentation politique est bourré de compromis que la position morale, et en fait moraliste, interdit. On se retrouve donc devant le risque de perdre l'habitude de parler politique, mais aussi de perdre le sens commun que doit créer le caractère de la discussion politique.»
L'homme est de passage cette semaine à Montréal pour rendre hommage au fondateur du département de communication de l'Université de Montréal, James Taylor. Dans la foulée, l'établissement doit également lui décerner un doctorat honoris causa. Pour l'ensemble de son oeuvre. Une oeuvre riche où les réflexions sur le moralisme de notre époque, et ses effets pervers, s'inscrivent finalement dans un combat — cérébral, s'entend — beaucoup plus vaste, dont l'objectif est ambitieux: moderniser la modernisation.
«Les crises écologiques et les controverses qui les accompagnent nous invitent aujourd'hui à penser autrement», résume Bruno Latour, qui, depuis des années, cherche justement à mettre de la cohérence autour de cet «autrement» en appelant à «des modifications de l'intellect qui dépassent de très loin les pâles utopies de nos éminents prédécesseurs», écrivait-il récemment dans les pages du quotidien français Le Monde.
Ce défi, qui a activé dans les dernières années la plume du sociologue allemand Ulrich Beck, est de taille. Il force aussi, selon Latour, à s'interroger à propos des bases de la «modernité à l'ancienne» qui, depuis le XVIIIe siècle, repose sur la séparation du rationnel et de l'irrationnel, de la raison et de la foi, mais aussi de la nature et de la culture. Le hic, trois siècles plus tard, c'est que le cadre ne serait désormais plus valable, car «les humains détachés de leurs conditions naturelles d'existence, ça n'a finalement jamais eu beaucoup de sens», dit-il.
Un parlement pour les choses
Alors? Dans sa quête d'une constitution pour une autre «politique de la nature» (La Découverte), pour reprendre le titre d'un de ses bouquins, Latour avance désormais avec un projet qui pourrait bien, croit-il, dénouer cette grande crise paradigmatique: la création d'un «parlement des choses», seconde chambre du Sénat dont la fonction serait de représenter non pas les humains mais plutôt les non-humains: plantes, animaux, écosystèmes. Et ce, par l'entremise de scientifiques ou de naturalistes, plus aptes que les politiques ou les moralistes à maîtriser les modes de représentation de ces choses.
«Les systèmes politiques actuels représentent plus ou moins bien les humains et leurs intérêts, dit-il. Mais ils ne représentent pas du tout les non-humains.» Et c'est peut-être là un des freins majeurs pour la suite des choses...
Toutefois, il est encore possible d'espérer. C'est que les bases de ce parlement, qui vise paradoxalement à humaniser la société en renouant avec les non-humains, semblent avoir déjà été posées... par le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC), qui, l'an dernier, s'est vu décerner le prix Nobel de la paix, conjointement avec Al Gore, l'ancien vice-président américain.
«C'est un peu ça, dit Bruno Latour. Il s'agit d'un forum hybride où les représentations des humains et du climat sont mêlées. C'est aussi une organisation complexe, politique, diplomatique, légale, qui peut laisser croire que le parlement des choses existe déjà, finalement. Ces organisations hybrides nous apprennent beaucoup sur la philosophie politique. Et, comme bien des nouvelles choses, on les voit d'abord comme des hybrides avant de les considérer comme de nouvelles choses.»
Apprivoiser la controverse
Pièces importantes d'une autre modernisation, ces forums auraient d'ailleurs l'avantage non négligeable de lier le débat public et les controverses scientifiques de manière à les rendre plus intelligibles. Chose que notre époque arriverait difficilement à faire, pour le moment. «Beaucoup de débats portent sur ce type de controverses, poursuit Latour, mais le débat public n'est pas équipé pour y faire face. Collectivement, nous sommes mal armés pour aborder des questions liées à nos incertitudes.»
Les vives discussions qui s'animent régulièrement en Europe autour de la notion de précaution, érigée en principe du même nom, tendraient d'ailleurs à la confirmer. Mais elles seraient aussi, en fait, le signe qu'un «changement d'époque» est en cours, croit le philosophe, qui s'est récemment porté à la défense de ce principe «mal compris», selon lui, que les Européens ont fait entrer dans leur Constitution.
«C'est la marque d'un changement complet dans l'effort même de modernisation», dit-il, mais aussi le symptôme d'une rupture dans la façon que nous avons de concevoir l'action. «Moderniser à l'ancienne, c'est laisser derrière nous les conséquences de nos actions. On fonce en ignorant, on internalise les profits et externalise les pertes. Mais, lorsqu'on ajoute les conséquences inattendues à l'intérieur de nos prévisions [ce que dicte le principe de précaution, selon lui], on place cet inattendu, cette incertitude, dans l'action, ce qui, forcément, en modifie le sens. Cela ne veut pas dire qu'il faille faire n'importe quoi. Mais cela force à être en alerte plutôt qu'en état de prudence.»
Hautement démocratique, estime Latour, le principe de précaution serait donc un de ces équipements incontournables de la modernisation modernisée qui ne permettrait plus de «se décharger de nos responsabilités sur d'autres, humains ou non-humains». Mais il reconnaît aussi que l'assemblage de toutes ces idées, dans notre temps, demeure au final «pas mal compliqué, car personne ne sait vraiment ce que c'est d'être sur une planète qui pourrait nous manquer».
«Aujourd'hui, on moralise au lieu de politiser les questions importantes qui se présentent à nous», lance à l'autre bout du fil Bruno Latour, directeur scientifique à l'Institut d'études politiques de Paris, figure montante de la philosophie politique en Europe. «Or le travail de représentation politique est bourré de compromis que la position morale, et en fait moraliste, interdit. On se retrouve donc devant le risque de perdre l'habitude de parler politique, mais aussi de perdre le sens commun que doit créer le caractère de la discussion politique.»
L'homme est de passage cette semaine à Montréal pour rendre hommage au fondateur du département de communication de l'Université de Montréal, James Taylor. Dans la foulée, l'établissement doit également lui décerner un doctorat honoris causa. Pour l'ensemble de son oeuvre. Une oeuvre riche où les réflexions sur le moralisme de notre époque, et ses effets pervers, s'inscrivent finalement dans un combat — cérébral, s'entend — beaucoup plus vaste, dont l'objectif est ambitieux: moderniser la modernisation.
«Les crises écologiques et les controverses qui les accompagnent nous invitent aujourd'hui à penser autrement», résume Bruno Latour, qui, depuis des années, cherche justement à mettre de la cohérence autour de cet «autrement» en appelant à «des modifications de l'intellect qui dépassent de très loin les pâles utopies de nos éminents prédécesseurs», écrivait-il récemment dans les pages du quotidien français Le Monde.
Ce défi, qui a activé dans les dernières années la plume du sociologue allemand Ulrich Beck, est de taille. Il force aussi, selon Latour, à s'interroger à propos des bases de la «modernité à l'ancienne» qui, depuis le XVIIIe siècle, repose sur la séparation du rationnel et de l'irrationnel, de la raison et de la foi, mais aussi de la nature et de la culture. Le hic, trois siècles plus tard, c'est que le cadre ne serait désormais plus valable, car «les humains détachés de leurs conditions naturelles d'existence, ça n'a finalement jamais eu beaucoup de sens», dit-il.
Un parlement pour les choses
Alors? Dans sa quête d'une constitution pour une autre «politique de la nature» (La Découverte), pour reprendre le titre d'un de ses bouquins, Latour avance désormais avec un projet qui pourrait bien, croit-il, dénouer cette grande crise paradigmatique: la création d'un «parlement des choses», seconde chambre du Sénat dont la fonction serait de représenter non pas les humains mais plutôt les non-humains: plantes, animaux, écosystèmes. Et ce, par l'entremise de scientifiques ou de naturalistes, plus aptes que les politiques ou les moralistes à maîtriser les modes de représentation de ces choses.
«Les systèmes politiques actuels représentent plus ou moins bien les humains et leurs intérêts, dit-il. Mais ils ne représentent pas du tout les non-humains.» Et c'est peut-être là un des freins majeurs pour la suite des choses...
Toutefois, il est encore possible d'espérer. C'est que les bases de ce parlement, qui vise paradoxalement à humaniser la société en renouant avec les non-humains, semblent avoir déjà été posées... par le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC), qui, l'an dernier, s'est vu décerner le prix Nobel de la paix, conjointement avec Al Gore, l'ancien vice-président américain.
«C'est un peu ça, dit Bruno Latour. Il s'agit d'un forum hybride où les représentations des humains et du climat sont mêlées. C'est aussi une organisation complexe, politique, diplomatique, légale, qui peut laisser croire que le parlement des choses existe déjà, finalement. Ces organisations hybrides nous apprennent beaucoup sur la philosophie politique. Et, comme bien des nouvelles choses, on les voit d'abord comme des hybrides avant de les considérer comme de nouvelles choses.»
Apprivoiser la controverse
Pièces importantes d'une autre modernisation, ces forums auraient d'ailleurs l'avantage non négligeable de lier le débat public et les controverses scientifiques de manière à les rendre plus intelligibles. Chose que notre époque arriverait difficilement à faire, pour le moment. «Beaucoup de débats portent sur ce type de controverses, poursuit Latour, mais le débat public n'est pas équipé pour y faire face. Collectivement, nous sommes mal armés pour aborder des questions liées à nos incertitudes.»
Les vives discussions qui s'animent régulièrement en Europe autour de la notion de précaution, érigée en principe du même nom, tendraient d'ailleurs à la confirmer. Mais elles seraient aussi, en fait, le signe qu'un «changement d'époque» est en cours, croit le philosophe, qui s'est récemment porté à la défense de ce principe «mal compris», selon lui, que les Européens ont fait entrer dans leur Constitution.
«C'est la marque d'un changement complet dans l'effort même de modernisation», dit-il, mais aussi le symptôme d'une rupture dans la façon que nous avons de concevoir l'action. «Moderniser à l'ancienne, c'est laisser derrière nous les conséquences de nos actions. On fonce en ignorant, on internalise les profits et externalise les pertes. Mais, lorsqu'on ajoute les conséquences inattendues à l'intérieur de nos prévisions [ce que dicte le principe de précaution, selon lui], on place cet inattendu, cette incertitude, dans l'action, ce qui, forcément, en modifie le sens. Cela ne veut pas dire qu'il faille faire n'importe quoi. Mais cela force à être en alerte plutôt qu'en état de prudence.»
Hautement démocratique, estime Latour, le principe de précaution serait donc un de ces équipements incontournables de la modernisation modernisée qui ne permettrait plus de «se décharger de nos responsabilités sur d'autres, humains ou non-humains». Mais il reconnaît aussi que l'assemblage de toutes ces idées, dans notre temps, demeure au final «pas mal compliqué, car personne ne sait vraiment ce que c'est d'être sur une planète qui pourrait nous manquer».
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