Encyclopédies en mutation
Photo : Agence France-Presse
Une draperie affichant l’encyclopédie allemande Brockhaus, au Salon du livre de Francfort, en 2007. Quelques mois plus tard, la maison, née à Leipzig en 1808, annonçait la mise en ligne gratuite de 300 000 articles et disait ne plus pouvoir garanti
Larousse.fr vient de lancer un concurrent direct à l'encyclopédie gratuite en ligne wikipedia.org. Ce monde se transforme radicalement, et les plus faibles comme les moins audacieux disparaissent déjà dans les poubelles des ordinateurs en réseau...
Larousse contre-attaque. Après des années d'offensives dévastatrices du méga-buffet encyclopédique Wikipédia, la vieille et noble maison française vient de lancer sa propre riposte sous la forme d'une version en ligne de son encyclopédie traditionnelle, avec en prime une importante section dite contributive.
Le principe en est tout simple. Larousse.fr met en ligne 150 000 articles rédigés et corrigés par des experts au fil des décennies, une masse agrémentée de 10 000 photos, dessins et vidéos, multimédia oblige. Un espace parallèle, distinct du premier, permet aux usagers de contribuer à leur tour à la production de connaissances et aux débats, un peu comme sur wikipedia.org. Et tant pis pour l'impression de soumission...
«C'est une réponse d'éditeur davantage qu'une soumission!, rétorque Line Karoubi, directrice adjointe des dictionnaires et encyclopédies chez Larousse, interviewée hier par courriel. La preuve en est que notre modèle ne reprend pas le leur. L'engouement, le goût des internautes d'aujourd'hui pour la consultation d'informations sur Internet et la profusion de celles-ci rendaient naturelle notre présence sur Internet. L'éditeur de contenus encyclopédiques par excellence, c'est Larousse, de longue date...»
Dans les faits, le modèle semble davantage s'inspirer du projet de Google baptisé Knol, autre encyclopédie collaborative qui devrait être lancée au cours de 2008. Là aussi, l'objectif fait se côtoyer les experts et les internautes, tandis que la démocratique et antihiérarchique Wikipédia demeure «un projet librement réutilisable que chacun peut améliorer», selon sa formule promotionnelle. Et tintin pour les pros...
Ce modèle collaboratif a été repoussé jusqu'ici par les autres bonzes de cet univers intellectuel hautement respectable, Britannica et Encyclopedia Universalis notamment. Wikipédia, lancée le 15 janvier 2001, est critiquée pour ses erreurs, ses manques et ses errances idéologiques. Un exemple: la notice en anglais du philosophe John Locke demeure moins longue que celle du personnage du même nom de la télésérie Lost.
N'empêche, c'est la Wiki maintenant qui donne le la dans ce secteur multicentenaire. L'entreprise américaine sans but lucratif Wikimedia refuse toujours les publicités et n'accepte que les dons pour survivre. Elle compte près de 400 000 collaborateurs qui ont rédigé ensemble 10 millions d'articles en 250 langues, dont 657 500 en français. Les concurrentes stagnent à moins de 50 millions de mots, au mieux, tandis que sa version anglophone passera bientôt le cap du milliard. Ceci a fortement ébranlé cela, comme le kleenex a tué le mouchoir de tissu.
Le site Larousse.fr ne propose pas de publicités pour l'instant, mais pourrait y arriver. Dès le lancement, hier, l'achalandage rendait la connexion très difficile, preuve de l'intérêt de la démarche. Des contributeurs avaient déjà versé plusieurs articles et corrections à l'immense dossier virtuel.
Un naufrage et des sauvetages
Ce monde bascule et coule, en partie. La vente des 32 volumes de la Britannica, fondée au XVIIIe siècle, a atteint un sommet en 1990, vers la fin du moyen âge des réseaux, puis a chuté de 10 % par année au cours des six années suivantes. Dès 1996, la compagnie congédiait ses mille derniers vendeurs itinérants (ils étaient 2000 en 1970), notamment à cause de la concurrence implacable exercée par Encarta, l'encyclopédie en ligne de Microsoft. Maintenant, la vente des versions papier ne représente plus que 10 % du chiffre d'affaires de la maison britannique.
En février, l'éditeur de l'encyclopédie allemande Brockhaus annonçait que les 300 000 articles du monument de la pensée allemande patiemment poli au cours des deux derniers siècles seront placés en ligne gratuitement. La maison espère tirer dorénavant ses profits de la vente de publicité. Elle a du même coup annoncé qu'elle ne pouvait promettre la publication d'une nouvelle version papier, ce qui constituerait une première interruption depuis la première édition de 1808 à Leipzig.
La française Quid disparaît aussi des rayons. La brique qui offre «tout sur tout», selon sa célèbre devise, défend une version en ligne depuis 1999 et devra dorénavant s'en contenter. De toute manière, l'ouvrage de référence sert de moins en moins, en raison des moteurs de recherche qui ont aussi réponse à plus que tout.
«Nous achetons encore une version papier et une version numérique des grandes encyclopédies, explique My Loan Duong, bibliothécaire responsable de la bibliothèque de bibliothéconomie et de sciences de l'information de l'Université de Montréal. Mais Wikipedia est très utilisée, et à moyen terme, on peut penser que les éditions sur papier ne seront plus disponibles.»
Elle-même les préfère encore dans certaines circonstances, mais reconnaît qu'elles coûtent cher et prennent beaucoup d'espace. «Rien qu'ici, nous avons 300 000 documents en dépôt qui demandent de l'espace. C'est devenu un problème criant pour les universités francophones. Il faudra numériser davantage.»
Un terrain fertile
L'échappée virtuelle ne garantit même pas la survie. L'éditeur danois Gyldendal a abandonné au début de l'année son service d'abonnement en ligne pour son encyclopédie, déjà morte sur volume en 2006. Un plan de relance misant sur la mise en ligne gratuite se fait attendre.
«Les mutations sont nombreuses, c'est vrai, mais le terrain encyclopédique est toujours très fertile, commente alors la directrice de chez Larousse. Si les grandes collections multivolumes n'attirent plus guère les acheteurs, la volonté de savoir est bien vivante! Qu'elle emprunte les chemins du papier, du DVD-rom ou du web. De ce fait, je ne crois pas que le secteur encyclopédique soit menacé, il sera exploré de manière différente, c'est tout.»
Il est faux de croire qu'il n'y ait point de salut hors du papier. L'encyclopédie québécoise L'Agora n'existe que sur la grande toile. The Encyclopedia of Life vient de commencer sa vie utile sur le net et vise le catalogage de toutes les formes de vie sur Terre. Les savants se disent ravis de pouvoir compter sur la collaboration de milliers de zoologues amateurs à travers le monde. Il y a des projets semblables d'encyclopédie libre et communautaire sur le droit et la science politique (jurispedia), le libéralisme (wikibéral) et l'anarchie (anarchopedia). The Stanford Encyclopedia of Philosophy se développe magnifiquement sur le web depuis 13 ans. La somme compte déjà mille notices et un million de mots peaufinés par cent savants.
Même la mère de toutes les encyclopédies bénéficie de la mise en ligne libre et universelle. Le programme Analyse et traitement informatique de la langue française de l'université de Chicago (http://portail.atilf.fr) propose les 17 volumes de textes et les 11 de planches, soit 20 millions de mots au total, du monument de la pensée érigé au XVIIIe siècle par les philosophes Diderot et d'Alembert.
Et puis après? La vieille encyclopédie annonce-t-elle l'avenir de l'édition? D'autres secteurs de l'édition seront-ils bientôt touchés à leur tour? Les bons vieux dictionnaires peut-être, ou les manuels scolaires, pourquoi pas?
«Difficile d'avoir une boule de cristal à l'heure où une nouveauté technologique chasse l'autre perpétuellement!, conclut Line Karoubi, de Larousse. Regardez l'e-book, dont on disait qu'il n'avait pas convaincu. Il est en train de reprendre des couleurs! Nous avons toujours chez Larousse une volonté de transmettre des connaissances au plus grand nombre, Internet permet cette incroyable diffusion, et plus les supports sont nombreux, plus la stimulation sera grande de les faire vivre tous...»
Larousse contre-attaque. Après des années d'offensives dévastatrices du méga-buffet encyclopédique Wikipédia, la vieille et noble maison française vient de lancer sa propre riposte sous la forme d'une version en ligne de son encyclopédie traditionnelle, avec en prime une importante section dite contributive.
Le principe en est tout simple. Larousse.fr met en ligne 150 000 articles rédigés et corrigés par des experts au fil des décennies, une masse agrémentée de 10 000 photos, dessins et vidéos, multimédia oblige. Un espace parallèle, distinct du premier, permet aux usagers de contribuer à leur tour à la production de connaissances et aux débats, un peu comme sur wikipedia.org. Et tant pis pour l'impression de soumission...
«C'est une réponse d'éditeur davantage qu'une soumission!, rétorque Line Karoubi, directrice adjointe des dictionnaires et encyclopédies chez Larousse, interviewée hier par courriel. La preuve en est que notre modèle ne reprend pas le leur. L'engouement, le goût des internautes d'aujourd'hui pour la consultation d'informations sur Internet et la profusion de celles-ci rendaient naturelle notre présence sur Internet. L'éditeur de contenus encyclopédiques par excellence, c'est Larousse, de longue date...»
Dans les faits, le modèle semble davantage s'inspirer du projet de Google baptisé Knol, autre encyclopédie collaborative qui devrait être lancée au cours de 2008. Là aussi, l'objectif fait se côtoyer les experts et les internautes, tandis que la démocratique et antihiérarchique Wikipédia demeure «un projet librement réutilisable que chacun peut améliorer», selon sa formule promotionnelle. Et tintin pour les pros...
Ce modèle collaboratif a été repoussé jusqu'ici par les autres bonzes de cet univers intellectuel hautement respectable, Britannica et Encyclopedia Universalis notamment. Wikipédia, lancée le 15 janvier 2001, est critiquée pour ses erreurs, ses manques et ses errances idéologiques. Un exemple: la notice en anglais du philosophe John Locke demeure moins longue que celle du personnage du même nom de la télésérie Lost.
N'empêche, c'est la Wiki maintenant qui donne le la dans ce secteur multicentenaire. L'entreprise américaine sans but lucratif Wikimedia refuse toujours les publicités et n'accepte que les dons pour survivre. Elle compte près de 400 000 collaborateurs qui ont rédigé ensemble 10 millions d'articles en 250 langues, dont 657 500 en français. Les concurrentes stagnent à moins de 50 millions de mots, au mieux, tandis que sa version anglophone passera bientôt le cap du milliard. Ceci a fortement ébranlé cela, comme le kleenex a tué le mouchoir de tissu.
Le site Larousse.fr ne propose pas de publicités pour l'instant, mais pourrait y arriver. Dès le lancement, hier, l'achalandage rendait la connexion très difficile, preuve de l'intérêt de la démarche. Des contributeurs avaient déjà versé plusieurs articles et corrections à l'immense dossier virtuel.
Un naufrage et des sauvetages
Ce monde bascule et coule, en partie. La vente des 32 volumes de la Britannica, fondée au XVIIIe siècle, a atteint un sommet en 1990, vers la fin du moyen âge des réseaux, puis a chuté de 10 % par année au cours des six années suivantes. Dès 1996, la compagnie congédiait ses mille derniers vendeurs itinérants (ils étaient 2000 en 1970), notamment à cause de la concurrence implacable exercée par Encarta, l'encyclopédie en ligne de Microsoft. Maintenant, la vente des versions papier ne représente plus que 10 % du chiffre d'affaires de la maison britannique.
En février, l'éditeur de l'encyclopédie allemande Brockhaus annonçait que les 300 000 articles du monument de la pensée allemande patiemment poli au cours des deux derniers siècles seront placés en ligne gratuitement. La maison espère tirer dorénavant ses profits de la vente de publicité. Elle a du même coup annoncé qu'elle ne pouvait promettre la publication d'une nouvelle version papier, ce qui constituerait une première interruption depuis la première édition de 1808 à Leipzig.
La française Quid disparaît aussi des rayons. La brique qui offre «tout sur tout», selon sa célèbre devise, défend une version en ligne depuis 1999 et devra dorénavant s'en contenter. De toute manière, l'ouvrage de référence sert de moins en moins, en raison des moteurs de recherche qui ont aussi réponse à plus que tout.
«Nous achetons encore une version papier et une version numérique des grandes encyclopédies, explique My Loan Duong, bibliothécaire responsable de la bibliothèque de bibliothéconomie et de sciences de l'information de l'Université de Montréal. Mais Wikipedia est très utilisée, et à moyen terme, on peut penser que les éditions sur papier ne seront plus disponibles.»
Elle-même les préfère encore dans certaines circonstances, mais reconnaît qu'elles coûtent cher et prennent beaucoup d'espace. «Rien qu'ici, nous avons 300 000 documents en dépôt qui demandent de l'espace. C'est devenu un problème criant pour les universités francophones. Il faudra numériser davantage.»
Un terrain fertile
L'échappée virtuelle ne garantit même pas la survie. L'éditeur danois Gyldendal a abandonné au début de l'année son service d'abonnement en ligne pour son encyclopédie, déjà morte sur volume en 2006. Un plan de relance misant sur la mise en ligne gratuite se fait attendre.
«Les mutations sont nombreuses, c'est vrai, mais le terrain encyclopédique est toujours très fertile, commente alors la directrice de chez Larousse. Si les grandes collections multivolumes n'attirent plus guère les acheteurs, la volonté de savoir est bien vivante! Qu'elle emprunte les chemins du papier, du DVD-rom ou du web. De ce fait, je ne crois pas que le secteur encyclopédique soit menacé, il sera exploré de manière différente, c'est tout.»
Il est faux de croire qu'il n'y ait point de salut hors du papier. L'encyclopédie québécoise L'Agora n'existe que sur la grande toile. The Encyclopedia of Life vient de commencer sa vie utile sur le net et vise le catalogage de toutes les formes de vie sur Terre. Les savants se disent ravis de pouvoir compter sur la collaboration de milliers de zoologues amateurs à travers le monde. Il y a des projets semblables d'encyclopédie libre et communautaire sur le droit et la science politique (jurispedia), le libéralisme (wikibéral) et l'anarchie (anarchopedia). The Stanford Encyclopedia of Philosophy se développe magnifiquement sur le web depuis 13 ans. La somme compte déjà mille notices et un million de mots peaufinés par cent savants.
Même la mère de toutes les encyclopédies bénéficie de la mise en ligne libre et universelle. Le programme Analyse et traitement informatique de la langue française de l'université de Chicago (http://portail.atilf.fr) propose les 17 volumes de textes et les 11 de planches, soit 20 millions de mots au total, du monument de la pensée érigé au XVIIIe siècle par les philosophes Diderot et d'Alembert.
Et puis après? La vieille encyclopédie annonce-t-elle l'avenir de l'édition? D'autres secteurs de l'édition seront-ils bientôt touchés à leur tour? Les bons vieux dictionnaires peut-être, ou les manuels scolaires, pourquoi pas?
«Difficile d'avoir une boule de cristal à l'heure où une nouveauté technologique chasse l'autre perpétuellement!, conclut Line Karoubi, de Larousse. Regardez l'e-book, dont on disait qu'il n'avait pas convaincu. Il est en train de reprendre des couleurs! Nous avons toujours chez Larousse une volonté de transmettre des connaissances au plus grand nombre, Internet permet cette incroyable diffusion, et plus les supports sont nombreux, plus la stimulation sera grande de les faire vivre tous...»
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