Révolution sexuelle: les effets pervers
Photo : Jacques Nadeau
Quatre décennies plus tard, que reste-t-il de la grande libération des corps et de la sexualité rêvée par les années 60? Des anciens love-in d'adolescents trop minces pour être malhonnêtes à la porno maintenant surconsommée par des obèses gavés de Viagra, l'interdiction d'interdire a-t-elle tenu ses promesses?
1968, année zéro. Le 28 mai, le Québec à peine remis de l'Expo découvre L'Osstidcho, Robert Charlebois et Yvon Deschamps. Le Théâtre du Rideau Vert lance sa saison en août avec les monumentales Belles-Soeurs de Michel Tremblay. On a les classiques qu'on mérite.
Mais 1968, c'est aussi l'année de Valérie. Ce long métrage en noir et blanc réalisé par Denis Héroux raconte la polissonne histoire d'une orpheline de 20 ans (sémillante Danielle Ouimet), éduquée par des religieuses de la campagne pour devenir à son tour institutrice. Tirée de son sommeil dogmatique par la ville, la belle blonde opte finalement pour la danse à gogo et la prostitution de luxe. La pellicule à scandale récolte un million de dollars au box-office, une fortune. Ce mirobolant succès sera éclipsé deux ans plus tard par celui de Deux femmes en or, une autre médiocre pochade concentrant au pur jus les coquines aspirations de son époque. On a les classiques qu'on peut.
Et maintenant? Comme tous les Terriens en ligne, les Québécois ont accès à des centaines de millions de sites pornographiques. L'industrie XXX jouit d'un budget annuel mondial qui dépasse les 100 milliards de dollars, près de deux fois celui de notre province. Les scènes à faire mourir de gêne la sulfureuse Valérie se téléchargent sur cellulaire. It's a porn world, baby...
Est-ce pour autant ce dont rêvaient les tenants de la révolution sexuelle des années 60? «De nouvelles prescriptions imposent aux uns et aux autres de nouvelles conformités, répond la philosophe du corps Michela Marzano, jointe à Paris. Notre société vit dans une sorte d'impératif pornographique. La pornographie, qui était censée être un symbole de la libération sexuelle, a peu à peu évolué pour devenir une nouvelle façon de dicter la conduite sexuelle, et ce, de manière aussi forte que dans l'ancien système. Paradoxalement, malgré l'explosion sexuelle, nous ne sommes donc pas aussi libres sexuellement qu'on l'espérait en 1968.»
Le corps comme métaphore
Née à Rome deux ans après le grand chambardement, Mme Marzano s'exprime en français avec un délicieux accent italien. Docteur en philosophie, elle est maintenant rattachée au Centre national de recherche scientifique (CNRS), au sein du groupe Sens, Éthique, Société, à Paris. Dans sa perspective, le corps devient un sujet total, un objet d'étude au carrefour des disciplines.
Le concept de biopouvoir, forgé dans la mouvance de la «pensée 68», s'avère incontournable. Le biopouvoir s'exerce sur la vie, celle des corps et celle des population tout entières. Le philosophe-historien Michel Foucault, grand mufti intellectuel de cette période, a montré que le contrôle des sociétés s'affirme par l'imposition plus ou moins subtile de normes en matière de sexualité, d'alimentation ou de santé.
«On ne peut pas faire l'économie des réflexions de cette période, commente Mme Marzano. D'une certaine façon, on est tous des enfants de cette décennie, et à juste titre, parce que la pensée et les moeurs ont alors basculé vers une contestation radicale et généralisée de la tradition judéo-chrétienne. On commence à contester la soumission stricte aux normes, notamment dans la sexualité, et on recherche en soi les ressources de l'épanouissement sexuel et autre.»
Seulement, la liberté totale, espérée au coin de la rue, ne s'est jamais pointée. Pire, la libération sexuelle a été récupérée et détournée par une mécanique marchande. «C'est une des grandes intrigues, poursuit la spécialiste. Comment se fait-il qu'une pensée structurée autour de la liberté individuelle soit devenue une alliée du néolibéralisme économique? Chacun devait pouvoir s'affirmer et, finalement, tous se soumettent aux lois du marché.»
La puissance de récupération du capitalisme joue son rôle. Les marchands gagnent aussi beaucoup de pesetas en vendant des t-shirts à l'effigie du Che. La révolution technologique a facilité la massification et la banalisation de la révolution sexuelle et de ses effets pervers.
La boutade du comédien Jean Yann, «Il est interdit d'interdire», devenue le slogan phare de Mai 68, résume cette grande période charnière. «Je pense que les intellectuels ont été très naïfs en désincarnant la notion de liberté, en pensant qu'elle pouvait être absolue, sans contraintes, poursuit la philosophe. Évidemment, chacun demeure ontologiquement libre. En même temps, la liberté s'exerce toujours à l'intérieur de contraintes physiques, sociales ou écologiques. La meilleure façon de protéger la liberté, c'est de prendre en compte les contraintes de la réalité.»
Surveiller et punir
Les thèses se bousculent. La juriste argentine Marcela Iacub, qui travaille elle aussi à Paris, affirme que la révolution sexuelle des années 70 n'a pas tenu toutes ses promesses dans la mesure où elle a renoncé à une partie de ses ambitions émancipatrices. Elle-même défend une position radicalement en faveur des libertés de choix individuels, même les plus marginaux, le droit à la prostitution par exemple, le mariage ou l'adoption pour les homosexuels, les méthodes de procréation artificielle, etc. Féministe, elle reproche aux vieilles militantes de trop moraliser la sexualité et d'alimenter la logique victimaire.
Faut-il encore et toujours surveiller et punir? Ne faut-il pas en effet respecter les choix individuels et surtout ne pas juger moralement les comportements de chacun? «Si vraiment les gens étaient libres, je n'aurais rien à ajouter, répond Michela Marzano, qui se réclame tout autant du féminisme. Chacun fait ce qu'il peut avec ce qu'il est. La question concerne plutôt l'absence de considération pour la souffrance individuelle au nom d'une liberté abstraite. Par exemple, dans la justification de la porno, on oublie souvent l'exploitation d'un certain nombre d'actrices. On les considère toutes comme des agents rationnels libres, ce qui ne semble pas le cas. J'en ai contre les généralisations. Parfois, le consentement est donné sous la contrainte.»
Les mutations du corps signalent aussi une immense cassure. Les rockeurs des années 60 se voulaient minces à souhait. Les rappeurs actuels se gonflent à la pompette et aux stéroïdes quand ils n'assument pas leur obésité obscène. En France, un projet de loi à l'étude propose de sanctionner l'hypermaigreur de certains mannequins. Cette semaine, la Première Chaîne de Radio-Canada proposait une discussion sur la façon de sélectionner son chirurgien esthétique.
«Dans les années 80, une norme de maigreur rigide s'est étendue, poursuit la philosophe. La question de l'anorexie a explosé. On voulait faire du corps un objet à contrôler. Voilà encore un paradoxe. En 1968, on voulait libérer le corps, lui permettre de s'exprimer. En 2008, le sport, la chirurgie esthétique et l'industrie de la beauté tentent plus que jamais de contrôler la matérialité corporelle. On revient à la question du biopouvoir.»
Et l'épidémie d'obésité ne contredit pas cette analyse, au contraire. «Dans ce cas, les normes extrêmement rigides de minceur sont rejetées pour manger sans limites. Chacun de nous se retrouve donc soumis à une double contrainte. D'une part, il s'agit de contrôler le corps et ses réactions; d'autre part, il faut consommer. Comment faire face à cette double contrainte? Comment peut-on hyperconsommer et en même temps contrôler son corps pour correspondre aux diktats des images parfaites surmédiatisées? Il y a quelque chose de schizophrène dans notre monde, qui se retrouve avec des extrêmes d'anorexie et d'obésité.»
Bref, là encore, les effets pervers de la mutation libératrice donnent le tournis, voire la nausée. «La révolution de 1968 semble inachevée. Elle n'a pas donné les effets espérés parce qu'elle croyait que la liberté totale allait entraîner l'épanouissement personnel. Il faut maintenant reposer le problème en se demandant quelles règles adopter pour permettre l'épanouissement personnel sans régresser vers un ordre moral d'avant les années 60.»
1968, année zéro. Le 28 mai, le Québec à peine remis de l'Expo découvre L'Osstidcho, Robert Charlebois et Yvon Deschamps. Le Théâtre du Rideau Vert lance sa saison en août avec les monumentales Belles-Soeurs de Michel Tremblay. On a les classiques qu'on mérite.
Mais 1968, c'est aussi l'année de Valérie. Ce long métrage en noir et blanc réalisé par Denis Héroux raconte la polissonne histoire d'une orpheline de 20 ans (sémillante Danielle Ouimet), éduquée par des religieuses de la campagne pour devenir à son tour institutrice. Tirée de son sommeil dogmatique par la ville, la belle blonde opte finalement pour la danse à gogo et la prostitution de luxe. La pellicule à scandale récolte un million de dollars au box-office, une fortune. Ce mirobolant succès sera éclipsé deux ans plus tard par celui de Deux femmes en or, une autre médiocre pochade concentrant au pur jus les coquines aspirations de son époque. On a les classiques qu'on peut.
Et maintenant? Comme tous les Terriens en ligne, les Québécois ont accès à des centaines de millions de sites pornographiques. L'industrie XXX jouit d'un budget annuel mondial qui dépasse les 100 milliards de dollars, près de deux fois celui de notre province. Les scènes à faire mourir de gêne la sulfureuse Valérie se téléchargent sur cellulaire. It's a porn world, baby...
Est-ce pour autant ce dont rêvaient les tenants de la révolution sexuelle des années 60? «De nouvelles prescriptions imposent aux uns et aux autres de nouvelles conformités, répond la philosophe du corps Michela Marzano, jointe à Paris. Notre société vit dans une sorte d'impératif pornographique. La pornographie, qui était censée être un symbole de la libération sexuelle, a peu à peu évolué pour devenir une nouvelle façon de dicter la conduite sexuelle, et ce, de manière aussi forte que dans l'ancien système. Paradoxalement, malgré l'explosion sexuelle, nous ne sommes donc pas aussi libres sexuellement qu'on l'espérait en 1968.»
Le corps comme métaphore
Née à Rome deux ans après le grand chambardement, Mme Marzano s'exprime en français avec un délicieux accent italien. Docteur en philosophie, elle est maintenant rattachée au Centre national de recherche scientifique (CNRS), au sein du groupe Sens, Éthique, Société, à Paris. Dans sa perspective, le corps devient un sujet total, un objet d'étude au carrefour des disciplines.
Le concept de biopouvoir, forgé dans la mouvance de la «pensée 68», s'avère incontournable. Le biopouvoir s'exerce sur la vie, celle des corps et celle des population tout entières. Le philosophe-historien Michel Foucault, grand mufti intellectuel de cette période, a montré que le contrôle des sociétés s'affirme par l'imposition plus ou moins subtile de normes en matière de sexualité, d'alimentation ou de santé.
«On ne peut pas faire l'économie des réflexions de cette période, commente Mme Marzano. D'une certaine façon, on est tous des enfants de cette décennie, et à juste titre, parce que la pensée et les moeurs ont alors basculé vers une contestation radicale et généralisée de la tradition judéo-chrétienne. On commence à contester la soumission stricte aux normes, notamment dans la sexualité, et on recherche en soi les ressources de l'épanouissement sexuel et autre.»
Seulement, la liberté totale, espérée au coin de la rue, ne s'est jamais pointée. Pire, la libération sexuelle a été récupérée et détournée par une mécanique marchande. «C'est une des grandes intrigues, poursuit la spécialiste. Comment se fait-il qu'une pensée structurée autour de la liberté individuelle soit devenue une alliée du néolibéralisme économique? Chacun devait pouvoir s'affirmer et, finalement, tous se soumettent aux lois du marché.»
La puissance de récupération du capitalisme joue son rôle. Les marchands gagnent aussi beaucoup de pesetas en vendant des t-shirts à l'effigie du Che. La révolution technologique a facilité la massification et la banalisation de la révolution sexuelle et de ses effets pervers.
La boutade du comédien Jean Yann, «Il est interdit d'interdire», devenue le slogan phare de Mai 68, résume cette grande période charnière. «Je pense que les intellectuels ont été très naïfs en désincarnant la notion de liberté, en pensant qu'elle pouvait être absolue, sans contraintes, poursuit la philosophe. Évidemment, chacun demeure ontologiquement libre. En même temps, la liberté s'exerce toujours à l'intérieur de contraintes physiques, sociales ou écologiques. La meilleure façon de protéger la liberté, c'est de prendre en compte les contraintes de la réalité.»
Surveiller et punir
Les thèses se bousculent. La juriste argentine Marcela Iacub, qui travaille elle aussi à Paris, affirme que la révolution sexuelle des années 70 n'a pas tenu toutes ses promesses dans la mesure où elle a renoncé à une partie de ses ambitions émancipatrices. Elle-même défend une position radicalement en faveur des libertés de choix individuels, même les plus marginaux, le droit à la prostitution par exemple, le mariage ou l'adoption pour les homosexuels, les méthodes de procréation artificielle, etc. Féministe, elle reproche aux vieilles militantes de trop moraliser la sexualité et d'alimenter la logique victimaire.
Faut-il encore et toujours surveiller et punir? Ne faut-il pas en effet respecter les choix individuels et surtout ne pas juger moralement les comportements de chacun? «Si vraiment les gens étaient libres, je n'aurais rien à ajouter, répond Michela Marzano, qui se réclame tout autant du féminisme. Chacun fait ce qu'il peut avec ce qu'il est. La question concerne plutôt l'absence de considération pour la souffrance individuelle au nom d'une liberté abstraite. Par exemple, dans la justification de la porno, on oublie souvent l'exploitation d'un certain nombre d'actrices. On les considère toutes comme des agents rationnels libres, ce qui ne semble pas le cas. J'en ai contre les généralisations. Parfois, le consentement est donné sous la contrainte.»
Les mutations du corps signalent aussi une immense cassure. Les rockeurs des années 60 se voulaient minces à souhait. Les rappeurs actuels se gonflent à la pompette et aux stéroïdes quand ils n'assument pas leur obésité obscène. En France, un projet de loi à l'étude propose de sanctionner l'hypermaigreur de certains mannequins. Cette semaine, la Première Chaîne de Radio-Canada proposait une discussion sur la façon de sélectionner son chirurgien esthétique.
«Dans les années 80, une norme de maigreur rigide s'est étendue, poursuit la philosophe. La question de l'anorexie a explosé. On voulait faire du corps un objet à contrôler. Voilà encore un paradoxe. En 1968, on voulait libérer le corps, lui permettre de s'exprimer. En 2008, le sport, la chirurgie esthétique et l'industrie de la beauté tentent plus que jamais de contrôler la matérialité corporelle. On revient à la question du biopouvoir.»
Et l'épidémie d'obésité ne contredit pas cette analyse, au contraire. «Dans ce cas, les normes extrêmement rigides de minceur sont rejetées pour manger sans limites. Chacun de nous se retrouve donc soumis à une double contrainte. D'une part, il s'agit de contrôler le corps et ses réactions; d'autre part, il faut consommer. Comment faire face à cette double contrainte? Comment peut-on hyperconsommer et en même temps contrôler son corps pour correspondre aux diktats des images parfaites surmédiatisées? Il y a quelque chose de schizophrène dans notre monde, qui se retrouve avec des extrêmes d'anorexie et d'obésité.»
Bref, là encore, les effets pervers de la mutation libératrice donnent le tournis, voire la nausée. «La révolution de 1968 semble inachevée. Elle n'a pas donné les effets espérés parce qu'elle croyait que la liberté totale allait entraîner l'épanouissement personnel. Il faut maintenant reposer le problème en se demandant quelles règles adopter pour permettre l'épanouissement personnel sans régresser vers un ordre moral d'avant les années 60.»
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