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L'avenir de la consommation de masse s'est-il joué en 1968 ?

Fabien Deglise   26 avril 2008  Société
Les symboles des révolutions culturelles de 1968, d’ici et d’ailleurs, se rappellent désormais à notre bon souvenir alors que le Québec se prépare à souligner, dans les prochaines semaines, les 40 ans qui nous séparent de ce temps que «les mo
Photo : Agence Reuters
Les symboles des révolutions culturelles de 1968, d’ici et d’ailleurs, se rappellent désormais à notre bon souvenir alors que le Québec se prépare à souligner, dans les prochaines semaines, les 40 ans qui nous séparent de ce temps que «les mo
Coccinelle chancelante, commune bucolique ouvrant sur des champs de luzerne, Westfalia équipé pour veiller tard et sac en macramé tissé à la main alors que les enfants jouent à la brunante... Les symboles des révolutions culturelles de 1968, d'ici et d'ailleurs, se rappellent désormais à notre bon souvenir alors que le Québec se prépare à souligner, dans les prochaines semaines, les 40 ans qui nous séparent de ce temps que «les moins de 20 ans...»

Images fortes ancrées dans l'imaginaire collectif, ces objets de revendication sociale portent dans leur ADN les fondements d'une époque maintes fois disséquée. Avec ses slogans: «Jouissez sans entrave», «À force de dialoguer, on finit par se faire fourrer», «À bas la société de consommation», et ses intentions claires: sauter à pieds joints sur la morale ambiante, repenser le rapport de l'homme à la société et, au final, se défaire du carcan d'une modernité naissante dont les effets pervers étaient déjà largement appréhendés.

Mais le code génétique de ces emblèmes n'est peut-être pas tout à fait complet.

Le projet qui l'accompagnait avec était certes romantique. Il aurait aussi été incontrôlable, croient désormais plusieurs penseurs de notre temps qui, pour cet anniversaire, posent une question étonnante: en exacerbant l'individualisme d'une génération qui s'inscrivait pourtant en faux contre les ténors de la surabondance et de l'accomplissement de soi par l'appropriation de biens, l'année 68 n'a-t-elle pas été finalement le théâtre d'une autre révolution qui a permis à la consommation de masse, mondialisée et opulente, de dicter sa loi partout sur la planète?

C'est en tout cas ce que croit le philosophe français Luc Ferry, auteur de La Pensée 68 (Gallimard), qui, récemment, lors d'un duel radiophonique avec Daniel Cohn-Bendit, figure de proue de Mai 68 en France, a qualifié ce bout d'histoire contemporaine de «révolution faite par le grand capital».

C'était en février dernier, sur les ondes de la radio d'État en France. «Mai 68 a été ce moment de destruction, de déconstruction des valeurs traditionnelles qui freinaient la consommation», a-t-il ajouté. Car «pour faire consommer sans entraves, eh bien, il faut casser les valeurs spirituelles, morales et traditionnelles»... ce que les acteurs de ce vaste mouvement social et culturel se sont évertués à faire.

Quatre décennies plus tard, leur victoire est d'ailleurs palpable. Dans le Wal-Mart situé pas très loin d'un bungalow. Le dimanche matin chez Home Depot. Le long des dépotoirs croulant sous les emballages jetables de toute sorte. Mais le phénomène reste encore à expliquer pour comprendre comment, finalement, «Mai 68 a été un mouvement non pas de lutte contre la société de consommation, mais la première grande libération de la société de consommation de masse», comme l'expose aujourd'hui Ferry.

Le lien n'est pas évident. Surtout lorsqu'on écoute aujourd'hui les témoins privilégiés de cette époque. «Nous étions enfermés dans une logique marchande», a expliqué il y a quelques mois au Devoir Roméo Bouchard, l'un des auteurs du manifeste Université ou fabrique de ronds-de-cuir» qui, en février 68, dans les couloirs de l'Université de Montréal, a donné les premiers signes écrits au Québec d'une révolte qui allait s'amplifier l'automne suivant. «Nous refusions la société de consommation qui réduisait l'individu à l'état de simple consommateur.»

C'est d'ailleurs pour ne pas se faire «avaler par ce système décrié», entre autres, qu'à l'époque les petites idées de retour à la terre, de culture biologique, de champs de luzerne et même de cuisine collective et d'autoproduction de vêtements finissent alors par devenir grandes.

Poussées par l'utopie de l'autosuffisance, par la recherche d'une harmonie complète entre l'humain et la terre, par une quête de liberté et par cette inextricable envie de s'émanciper de la société capitaliste qui, elle, n'avait pas trop à s'inquiéter pour son avenir.

Et pour cause, devant l'incapacité du pouvoir politique à amorcer les réformes réclamées, une «brèche» — cette brèche savamment mise en exergue par Edgar Morin, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis dans Mai 68, la brèche (Fayard) — allait s'ouvrir de Montréal à Paris en passant par Rio, San Diego, Lisbonne et même Tokyo. Pour le plus grand bonheur de tous ceux qui, selon Daniel Cohn-Bendit, «voulaient se libérer de l'autoritarisme imposé, aussi bien dans les usines-casernes que dans la société» et qui finalement se sont engouffrés dedans.

Un combat, deux visions

Or si la jeunesse de l'époque rêvait de verdure, de tabac qui fait rire, de partage, d'égalité et de gestion collective, les mouvements ouvriers, tout en partageant les grandes lignes des revendications étudiantes, avaient aussi d'autres ambitions, comme, par exemple, profiter de la révolte en cours pour accroître leur propre richesse.

Et ce, afin d'acquérir plus facilement une voiture, une télévision, une machine à laver ou, mieux, une maison à la campagne, a résumé un jour de 1995, lors d'un face-à-face organisé avec Jean Baudrillard, l'intellectuel Yoshimoto Takaaki, un des leaders des mouvements sociaux de 1968... au Japon.

D'ailleurs, l'idée n'était pas folle. Car, dans une société où la consommation domine, le consommateur, en plus de pouvoir acquérir des biens, se retrouve alors, théoriquement, «à assumer le droit de renversement du pouvoir politique», estime le penseur nippon, lecteur assidu de Deleuze et Foucault. S'ils s'abstiennent de consommer «pendant six mois, tous les pouvoirs politiques (du Parti libéral-démocrate au Parti communiste) s'effondreront sans tarder», estime-t-il.

Une autre société

L'équation peut paraître un peu alambiquée, mais elle pourrait aussi amener, malgré tout, une lecture différente des événements vieux de 40 ans qui se rappellent à nous aujourd'hui: les acteurs de 1968 avaient l'envie folle d'une autre société et rêvaient de pourfendre tous les totalitarismes.

Finalement, ils ont obtenu gain de cause... mais ne se doutaient pas que, pour cela, il leur faudrait changer d'ordinateur tous les deux ans, de cellulaire tous les six mois, et surtout qu'ils devraient monter dans un véhicule utilitaire sport pour se rendre dans un centre commercial afin d'acheter de la lessive sans phosphate, bonne pour l'environnement.

«C'est vrai que le capitalisme, au niveau mondial, voulait imposer une certaine forme d'évolution et de consommation, dit d'ailleurs Cohn-Bendit en se souvenant de son passé. Quand on dit: c'est le capitalisme qui a fait 68, c'est une banalité de base.» Une banalité, peut-être, mais qui jusqu'à aujourd'hui semblait cachée derrière une coccinelle, un Westfalia, les membres barbus et poilus d'une commune et un sac en macramé. Sans doute.

***

conso@ledevoir.ca






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  • Sylvain Racine
    Abonné
    samedi 26 avril 2008 12h27
    Mai 68: révolution factice
    « J'ai 29, donc je n'ai pas connu cette "révolution". Toutefois, après analyse de l'histoire des 40 dernières années, je conclus que mai 68 pourrait être un moment pour commémorer la montée fulgurante de la consommation de masse, de l'individualisme, de la pollution sans vergogne et surtout du symbolisme du pouvoir de l'automobile... et des constructions de centres commerciaux. Pas de quoi se vanter d'avoir vécu cette époque et d'avoir participer naïvement à ce chaos. »

  • Kevin Hébert
    Inscrit
    samedi 26 avril 2008 18h02
    Jerry Ruben le hippie converti au capitalisme
    « Pour prouver jusqu'à quel point le mouvement étudiant des années 1960 fut le fer de lance de la société hyperindividualiste et hypercapitaliste d'aujourd'hui, il faut se référer au documentaire des années 1980 réalisé par Daniel Cohn-Bendit intitulé "Nous avons tant aimé la révolution" (1986). Dans ce documentaire, "Dany le rouge" interview le grand stratège du mouvement hippie américain des années 1960 Jerry Ruben. Ayant été un des leaders du mouvement hippie les plus redoutés par Washington à l'époque, il n'a pas hésité à raser sa barbe dans les années 1970 pour revêtir un complet cravate et vanter sa carte American Express. Le discours qu'il livrait à Cohn-Bendit est estomaquant : on ne pouvait s'imaginer qu'un homme aussi radical que lui ait pu si rapidement se convertir aux valeurs du capitalisme dont il ne cesse de faire l'éloge pendant l'entrevue. Il nous livre un discours de fanatique sur les bienfaits de la réussite, de la performance et de l'argent qui passerait aujourd'hui pour caricatural. Malheureusement, c'est qui faut retenir aujourd'hui de cette soi-disant révolution, c'est que la majorité des acteurs du mouvement étudiant ne se sont nullement culpabilisés de l'absence du contenu de leur message. De la sorte, on ne doit pas s'étonner que le fameux slogan de Mai 68 "Soyons réaliste, exigeons l'impossible" soit devenu le mot d'ordre du néolibéralisme. »

  • Pierre Allard
    Inscrit
    dimanche 27 avril 2008 22h59
    Je me souviens...
    « J'ai 73 ans. J'étais a Paris en mai 68, quand nous avons été en pleine possession de nos Facultés. L'image qu'on en donne aujourd'hui part de deux prémisses fausses.

    La premiere, est que c'était un projet, alors que c'était une rupture; c'est APRES qu'on a découvert son sens à "68; on aurait pu lui en donner un autre. On y voit aujourd'hui l'origine de ce que nous sommes, aujourd'hui, alors que ce que nous sommes s'est bâti en réaction a "68.

    La deuxieme, c'est qu'on monte en épingle la "trahison" - ou l'évolution - des leaders de 68, alors que personne n'a fait les evenements de "68. Ce sont les evenements qui ont fait les personnes... et, n'étant pas des causes, mais des effets, ces leaders ont facilement été refaits par d'autres événements. Ce serait trop long de tout expliquer ça ici...

    Piere JC Allard

    pjca@iname.com »

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