Êtes-vous un «turbo- consommateur»?

En 2005, les Canadiens ont déboursé plus de 25 milliards de dollars pour les «produits et services culturels»! Contre 30 milliards pour leurs cotisations au REER.
Photo: Jacques Nadeau En 2005, les Canadiens ont déboursé plus de 25 milliards de dollars pour les «produits et services culturels»! Contre 30 milliards pour leurs cotisations au REER.

Changer l'ordinateur tous les trois ans. Succomber à l'écran et au lecteur de disques haute définition. Emmagasiner des milliers de livres et des centaines de CD. À partir de quand beaucoup devient-il trop?

Prenons quelqu'un au hasard qui ne désire pas tant que ça conserver l'anonymat. Moi, mettons. Eh bien, chez moi il y a: deux ordinateurs, dont un occupé à temps plein par ma teenager sous perfusion de MSN, YouTube et autres myspace.com; un nouvel écran de télé haute définition (mais pas encore de lecteur de disques Blu-ray); une console PS2, un GameCube et leurs jeux pour mon pré-ado, tout aussi scotché aux écrans; deux iPod et une chaîne haute-fidélité pour les recevoir; quelques dizaines de DVD, environ 500 CD et à peu près 3000 livres.

Ça fait beaucoup. Mes lointains aïeux cultivés du XXe siècle se contentaient de quoi? Une poignée de classiques triés sur le volet, un piano, un poste radio, un grammophone, quelques kilos de 78 tours. Chez moi, maintenant, l'ordinateur portable peut cracher 10 jours pleins de musique numérisée en tous genres, dont 27 heures de Bach et 33 minutes de Slipknot. En lisant vite, il faudrait une bonne année sans relâche pour venir à bout de ma bibliothèque.

Cette boulimie de turbo-consommateur de culture se soigne-t-elle, docteur? Et puis d'abord, est-ce si exceptionnel? Tous mes amis, toutes mes connaissances, ou presque — et je fréquente peu de journalistes inondés de service de presse —, accumulent du matériel culturel jusqu'à plus faim.

L'enquête sur les dépenses des ménages publiée cette semaine par Statistique Canada révèle que plus des trois quarts des foyers possèdent maintenant un ordinateur, avec un taux de pénétration de 97 % pour les familles ayant le plus haut revenu. Les ménages ont consacré 38 % de plus en 2006 à l'acquisition de nouveau matériel audio et 16 % de plus au matériel vidéo.

En 2005, les Québécois dépensaient 706 $ par année pour les achats culturels. La moyenne canadienne gonfle à 821 $. Ce n'est pas une fortune? Soyons sérieux.

Au grand total, les familles du pays ont déboursé plus de 25 milliards de dollars il y a trois ans pour les «produits et services culturels»! Plus de 25 milliards! Par comparaison, les cotisations au Régime enregistré d'épargne-retraite (REER) ne totalisaient alors «que» cinq milliards de plus.

Tout ça pour quoi? Le «matériel et les services de divertissement au foyer» représentent plus de la moitié (13 milliards) du gros lot parce que, effectivement, les rapports culturels passent maintenant par les écrans de divertissement, l'ordinateur ou la télé, mais aussi par les consoles vidéo, l'abonnement au câble ou les appareils de cinéma maison.

Les puristes voudront distinguer l'art de la culture, mais ils n'auront pas raison. Dans la liste d'épicerie, le «matériel de lecture» (les livres par exemple) suit avec près de cinq milliards, puis les «oeuvres et événements artistiques» (2,7 milliards), y compris les billets de spectacles et les billets de cinéma (1,3 milliard). Les dépenses des consommateurs représentent plus du triple des dépenses des gouvernements pour la culture.

Répétons donc la troublante question: la surconsommation culturelle existe-t-elle? L'esprit de l'achat massif, voire compulsif, s'infiltre-t-il jusque dans les arts et la culture? Est-ce possible, par exemple, d'acheter trop de livres ou de disques?

Est-ce seulement possible d'oser la question? Notre société de masse croule sous la consommation de masse, «rote dans sa mangeoire», comme le dit une image forte de Léo Ferré, mais le sujet de la variante culturelle des excès peut sembler grossier, tabou, idiot même.

«La surconsommation est un bon sujet à débattre socialement, en public, mais une fois qu'on en parle personnellement avec les gens qui nous entourent et que l'on se pose la question entre nous, c'est là que ça devient tabou», observe la professeure Marie J. Lachance, directrice des programmes des sciences de la consommation à l'Université Laval (UL). «Tabou, selon moi, dans le sens où on ne peut décrier la consommation aujourd'hui sous peine de passer pour un "gratteux" ou un 'adepte' de la simplicité volontaire. Quant au cas des objets culturels, c'est peut-être un simple prolongement de la surconsommation dans le cocon avec écran, cinéma maison, CD, livres, etc.»

Qu'est-ce que la surconsommation, alors? «On peut et on doit commercer et consommer, on s'entend», répond Benoit Duguay, professeur à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM, auteur de Consommation et luxe. La voie de l'excès et de l'illusion (Liber). «Il faut tout de même s'interroger sur l'accumulation démesurée des biens, sur les écarts par rapport à la normalité. Chacun peut définir son ordinaire. Mais qui a besoin de 3000 livres chez lui?»

Heu... personne. Benoit Duguay revient sur la question de l'image de soi, sujet de son premier livre (Liber, 2005). «La notion du plaisir demeure fondamentale. La pub de L'Oréal dit: "Je le vaux bien." Elle résume le problème. Chacun veut maintenant se faire plaisir. Pour certains, le luxe culturel est source de plaisir, par la quantité et l'accumulation. Les livres, pour revenir sur ce sujet, peuvent être empruntés à la bibliothèque. Si un érudit en accumule des milliers, c'est donc aussi pour se distinguer par snobisme.»

Merci bien... La professeure de l'UL introduit une distinction avec l'achat compulsif, son principal sujet d'étude. Ce dernier comble un manque sur le plan affectif, un vide, quoi, tandis que la surconsommation remplit bien au-delà des besoins de base. «Surconsommer, c'est consommer en grande quantité des choses inutiles dont la production dilapide des ressources et dont le rejet, après s'en être fatigué, alimente les dépotoirs», propose Mme Lachance.

Au XIXe siècle, dès le début de Das Kapital, Karl Marx prophétisait que la richesse des sociétés capitalistes s'annonçait comme «une immense accumulation de marchandises». La question technique ne peut pas non plus être évitée. La culture maintenant liée à l'informatique semble particulièrement affectée par l'obsolescence planifiée. Cette mort programmée des choses, tant décriée par les écolos et les marxistes, fait par exemple en sorte que la moyenne de vie d'un ordinateur dépasse maintenant à peine les trois ans.

«Les téléviseurs subissent aussi une importante et constante révolution, note le professeur Duguay. Les écrans plats de plus en plus grands, la haute définition et les chaînes stéréo sophistiquées ont transformé la télé en cinéma maison. Le terme seul fait peur. Chacun va bientôt avoir un cinéma dans son affreuse maison-château?»

Quand même. Si la surconsommation culturelle s'avère un prolongement de la surconsommation généralisée, ne jouit-elle pas d'une sorte d'aura particulière? «J'oserais dire que oui, répond la professeure Lachance. Entre quelqu'un qui surconsomme des vêtements, par exemple, et un autre des livres, on trouvera peut-être que l'un est plus superficiel que l'autre. Toutefois, ce n'est pas aussi simple: si quelqu'un surconsomme les deux? Et ça dépend aussi de qui juge la situation: un intellectuel ou... ?»

La poutre et la paille, encore une fois. Dans Le Devoir récemment, un marin québécois qui participera cet été à une régate vers Saint-Malo osait une sortie contre notre société de l'avoir. «Les gens ont la liberté de consommer, disait-il. Quand t'es dans l'engrenage de la consommation, tu ne crées rien.» Il y opposait son propre «rêve» en voie de construction sous la forme d'un beau voilier d'un demi-million de dollars, mais «bon pour une seule course». À elles seules, les voiles éphémères, ultralégères et ultrafragiles, coûteront 100 000 $.

«De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins», rêve une célèbre formule communiste qui pourrait devenir le nouveau mot d'ordre de l'hypercapitalisme... Benoit Duguay n'est pas marxiste. Il ne jette pas la pierre au marché. ll ne prêche pas pour la simplicité volontaire. Il ne s'en prend finalement qu'aux excès.

«La machine s'emballe et ne semble pas prête de s'arrêter, dit-il. Nous sommes entrés dans l'ère de l'hyperconsommation, y compris de la culture. [...] Dans ce système, il y a ceux qui vendent et ceux qui achètent. Il faut les analyser en tandem et comprendre que la consommation responsable doit aller de pair avec la production responsable. Il faut aussi savoir sortir du cercle infernal, par exemple par le don et le partage. On peut donner son argent au lieu d'acheter un CD. Et le conseil vaut aussi pour plein d'autres achats... »
17 commentaires
  • Lorien Routhier - Abonné 28 février 2008 01 h 45

    Avoir et bonheur

    Je reprend quelques idées de ce texte dans mes propres mots.

    Mon colocataire et ami adore les objets, tout particulièrement les gadgets d'ordinateur. Le genre d'objet dont il se passait très bien avant d'en connaître l'existence, mais qui devient capital à l'exécution de telle ou telle tâche une fois découvert.

    Qu'on ne se trompe pas, nous étudions/travaillons tous deux dans le domaine de l'art digital, nous sommes des "power users" et des "geeks" en état avancé de digitalisation. Nous avons donc en effet un certain besoin de ce que l'incessant renouveau de l'informatique peut amener. Les logiciels évoluent, nos machines doivent évoluer aussi.

    Cependant, on en vient à se demander si ce nouveau splitter 10/100/1000 coûtant dans les alentours de 50$ vas à ce point changer nos vies en mieux. Certes, il sera x fois plus rapide que celui que nous avons actuellement, permettant de sauver quelques secondes sur un transfert de plusieurs gigaoctets à travers notre réseau local, mais finalement, ces secondes en valent-elles la peine? Non, évidemment. Pas quand on est étudiant, et dans l'impossibilité temporelle d'accepter un contrat supplémentaire.

    Il y a une forme de joie et d'exhaltation à acquérir du puissant et du neuf, mais c'est une quête sans fin que d'entretenir le lustre de quelque chose qui se dégrade continuellement. Être à la fine pointe est une chose, l'être sans-arrêt en est une toute autre. La soif de posséder apporte finalement plus de stress et de frustration que de bonheur à long terme.

    Je fais le parallèle entre le désir d'être entouré des meilleurs outils et le désir d'avoir tout vu, tout lu, tout entendu. La quête du divertissement semble aussi infinie que celle de la constante mise-à-niveau. On se divertit à ne plus savoir quoi faire, et encore on veut davantage. "Vous méritez la pause barre de chocolat" dit une annonce, "Je, Profitez, Économisez, Moi Moi Moi" disent les banques. On finit par réellement croire que nous avons enfin mérité une pause dans le tourbillon de la vie, et que l'acte d'acquérir permettra à notre pauvre âme esseulée de reprendre son souffle.

    Foutaises. Plus on se fait gorger de ces mentalités de victimes, plus on s'enfonce. Et comme on ne se sent jamais vraiment plus diverti et libre que la veille, on fait confiance à la prochaine génération d'acquisitions. Dit comme ça, ça à l'air débile? C'est probablement parce que ça l'est.

    J'approuve l'idée de "sortir du cercle infernal" émise en conclusion par Benoit Duguay. Ce n'est pas tant d'aller vivre tout nu dans le fond du bois, ce genre d'idée ne mène à rien. Nous sommes des êtes sociaux qui avons besoin de bébelles pour survivre. Seulement, avant de se lancer tête baissée dans la consommation effrénée comme des poules sans tête, ça ne fait pas de mal de se relever et de considérer pourquoi on le fait.

  • Jasmin Francis - Inscrit 28 février 2008 02 h 07

    Article intéressant.

    Bonjour,
    Personellement, je suis aussi quelqu'un qui consomme beaucoup de produits culturels tout en étant sensible à la surconsommation et à l'environnement. Il existe de nombreuses façons de consommer de manière responsable et surtout lorsque l'on parle de produits culturels, puisque ceux-ci sont facilement "dématérialisable", empruntable et échangable.

    Ainsi, à la place d'acheter des CDs, l'on peut acheter de la musique en ligne sur Bluetracks par exemple (sans DDR). L'on peu aussi acheter ses jeux vidéo en ligne (PC) avec STEAM notamment. Alors que pour les jeux consoles ils est facile d'en acheter usagés et de les échanger par la suite (chez EBgames).

    Sinon, l'on peu biensûr louer ses livres et aller lire ses magazines à la bibliothèque. Tandis que pour les journeaux, l'abonnement en ligne est toujours possible.

    Finalement pour ce qui est de l'achat de matériels électroniques. Il est possible d'acheter ses consoles de jeux vidéos usagés, de même que ses ordinateurs, télés ect... En autant que l'on ne désirer pas être à la fine pointe de la technologie. Mais évidemment le plus important et de recycler tout ces déchets électroniques à la fin de leur vie utile...

    Voilà

  • Daniel Beaudry - Abonné 28 février 2008 05 h 07

    Le problème, c'est l'écologie et le vide de sens

    La consommation est à la fois le résultat et la source de notre richesse. Le problème est que la terre en paie le prix et si la terre en paie le prix, ce n'est pas soutenable à long terme. La consommation ne soulage pas bien le vide de sens qui nous fait souffrir.
    Daniel Beaudry

  • Yvon - Inscrit 28 février 2008 08 h 30

    NON.

    Votre article est injuste et « amalgamatiquement » incorrect. Vous dites que les livres sont du « matériel de lecture » mais vous ne définissez pas le mot de matériel dans ce sens. Vous dites « Est-ce possible, par exemple, d'acheter trop de livres ou de disques? Mais vous ne définissez pas le « trop ». Vous dites « Mais qui a besoin de 3000 livres chez lui?» mais vous ne dites rien sur ce « besoin ». Vous citez un bonhomme qui manifestement ne connaît rien au travail intellectuel et qui dit que « Si un érudit en accumule des milliers, c'est donc aussi pour se distinguer par snobisme.» sans explique ce que le mot « érudit » veut dire et vous, avant, vous dites : « Les livres, pour revenir sur ce sujet, peuvent être empruntés à la bibliothèque. »
    Je ne sais pas si vous avez vu la bibliothèque d'André Breton rue Fontaine à Paris? Je ne sais pas si vous êtes allé à la bibliothèque du quartier pour emprunter le fameux « Zibaldone » de Leopardi ou « Le dit de Genji » de Murasaki Shikibu ou une étude écrite par Hannah Arendt ou plus contemporain tout les écrits de Peter Sloterdijk ou « Le change Heidegger » de Catherine Malabou ou « Les concepts Fondamentaux de la métaphysique » de Heidegger ou « L'art des opposés » de Charles de Bovelles? Même si je ne suis pas Sans Noblesse (Snob) tout comme vous, il semble que c'est difficile de trouver de tels ouvrages dans une bibliothèque de quartier et ne me dites pas d'aller dans la bibliothèque de l'Université car là aussi, il risque d'y avoir des difficultés. J'ai plus de livres que vous et plus de disques aussi. C'est une vie consacrée à l'étude. Ce n'est pas un estomac qui digère et qui rejette le superflu. J'aime le mot du poète Jacques Audiberti lorsqu'il nous dit « intellecTRUELLE » car ça, c'est juste. Je ne me sens pas concerné par votre article même si plusieurs diront que c'est snob, prétentieux ou frimeurs. On a besoin d'une caisse à outil. Certes, on consomme des produits dits culturels mais moi je ne consomme pas, je fais comme les moines copistes tant aimés par Umberto Eco ou Borges, toucher un livre, c'est toucher une vie, une présence. C'est être accompagné. Je ne suis pas un consommateur si je suis en harmonie avec Urabe Kenkô dans ses « Heures oisives » lorsqu'il dit : « Solitaire sous la lampe, c'est une joie incomparable de feuilleter des livres et de se faire des amis avec les hommes d'un passé que je n'ai point connu. » À méditer comme la table de silence » de George Steiner. Ou peut-être êtes-vous vraiment un consommateur et que vous ne pouvez pas réaliser ce que tout ceci, sans mépris, signifie? Il ya un combat à mener contre la consommation mais il ne faut pas tomber dans e piège du tout se vaut. Un érudit ne doit pas être comparé à un consommateur parce que le consommateur continuera à consommer mais l'érudit risque fort d'être tué par vos propos puisque vous lui refusez sa liberté, celle d'être libre avec ses actes comme ses intentions. Demandez à Alberto Manguel qui écrivit une « Histoire de la lecture » ou à Pascal Quignard s'ils sont des consommateurs?

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 28 février 2008 08 h 51

    Pitoyable l'être humain

    Je reprends ici mot à mot ce que j'envoyais ce matin au Devoir comme réaction à l'article sur Sarkosy le survolté. On a beau s'être hissé jusqu'aux plus hautes sphères politiques, on reste un être humain. C'est alors qu'exposé davantage aux regards, un homme peut se révéler pitoyable. J'ai de la compassion pour ceux qui ne savent pas arrêter la machine à penser tout comme la tendance à s'agiter. Ils ne sont cependant ni pires ni meilleurs que la moyenne de l'humanité : des êtres de passage, des lucioles qui flamboient l'espace d'un instant, s'avançant inéluctablement vers la tombe pour y trouver le repos éternel.