Je me souviens de Février 68
«On ne s'attaque pas au pouvoir en le discutant. On fesse dedans.» «À force de dialoguer, on finit par se faire fourrer.» «À bas les professeurs. La race est à régénérer.» «L'université est un fief de notables qui alimente une société de notables»; elle «forme des serviteurs soumis de la société industrielle antidémocratique». «À bas l'enseignement imbécile par des imbéciles.»
À la lecture de ces énoncés, Louise Harel rigole à l'autre bout du fil. «Ça me fait rire, lance-t-elle. À l'époque, on n'y allait pas avec le dos de la cuillère. Le politiquement correct n'existait pas. Ce n'était pas qu'un peu cru.»
L'époque en question est lointaine. Mais la députée péquiste d'Hochelaga-Maisonneuve tente malgré tout «de la reconstituer» au fil de cette énumération de revendications sulfureuses qui ne lui sont pourtant pas étrangères... puisqu'elle les a signées.
C'était il y a 40 ans exactement, dans le froid hivernal de février 1968. Avec neuf de ses collègues étudiants en sciences sociales à l'Université de Montréal, Mme Harel, alors étudiante en sociologie et vice-présidente de l'Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), rend alors public un manifeste corrosif désormais passé à l'histoire.
Son titre a des volutes subversives: Université ou fabrique de ronds-de-cuir. En 35 pages, il marque sans doute un point de rupture en exprimant sur papier, certainement pour la première fois, un profond malaise qui prend forme dans les jeunes esprits de l'époque depuis quelques mois. En continuant de percoler parmi toute une génération au cours des mois suivants, ce malaise mènera finalement le Québec au coeur des événements de septembre et octobre 1968, le «Mai 68» d'ici.
«À ce moment [février 1968], on commençait à nommer les choses», lance Louis Favreau, un autre signataire de ce manifeste, aujourd'hui titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités à l'Université du Québec en Outaouais (UQO), qui s'étonne de voir resurgir sa prose d'étudiant en sociologie 40 ans plus tard. «Ce manifeste est donc une des rares expressions écrites d'un mouvement qui, jusque-là, n'avait pas écrit beaucoup de choses.»
Exprimer l'écoeurement
Illustrées en page couverture d'une caricature sans équivoque signée par un dénommé Dupras — on y voit un âne enseigner des «hi-han» à d'autres ânes endormis ou dissipés —, les intentions de ce groupe d'étudiants rassemblés autour d'un certain Roméo Bouchard, alors rédacteur en chef du journal étudiant Quartier latin, sont claires: «Nous avons tenu nous aussi à parler pour dire ce que tout le monde ressent: l'écoeurement, mais aussi le désir de bâtir», écrivent-ils dans les premières pages. «Le problème est dans l'air, ça craque à l'Université. Personne ne peut prédire quelles actions collectives vont faire bouger la baraque... Une chose est certaine, c'est que tout le monde verbalise.»
La suite, fortement datée, est sans surprise. On y remet en question les cours magistraux, des «méthodes d'éducation en vogue au Moyen Âge et avant». On y questionne les effets pervers de la «société capitaliste nord-américaine» qui induit des valeurs de compétition entre individus où «le plus gros l'emporte». On montre du doigt le professeur, «ce pauvre mec» qui «se prend pour un autre» et «ne roule jamais en minoune ou en petit chevrolet [sic]», et on dénonce cette «usine» qu'est l'université, «qui doit permettre d'étoffer l'establishment et former celui de demain».
Joint par téléphone à Saint-Germain-de-Kamouraska, Roméo Bouchard, fondateur et ex-président de l'Union paysanne, commente: «Je trouve qu'on était bons. On était audacieux», dit-il. Il se souvient aussi: «On croyait à l'éducation mais aussi au fait qu'il fallait faire éclater la morale qui pesait à l'époque. Nous étions aussi au début de la société de consommation et nous avons eu le réflexe de dire que cette révolution allait tous nous abrutir. Mais finalement, elle nous est passée dessus.»
À la croisée des influences
L'homme est lucide. Il est aussi formel en ce qui a trait aux sources d'inspiration qui l'ont mené, lui et ses camarades de l'époque, à poser les bases d'une révolte avec ce manifeste: «On s'alimentait à la contre-culture américaine et à des mouvements qui venaient de Berkeley [l'Université de la Californie], dit-il. Mes grands inspirateurs à l'époque, c'était [Jerry] Rubin et [Abbie] Hoffman [qui ont orchestré la révolte étudiante américaine sur fond de guerre du Vietnam et de relents de ségrégation]. C'était aussi Herbert Marcuse [chantre de l'éclosion du désir et de l'abolition du travail aliénant, qui vivait également en Californie] et bien sûr Wilhelm Reich [l'homme derrière la théorie de l'orgasme et l'appel à la révolution sexuelle], dont je diffusais largement la pensée.»
Toutefois, à l'autre bout de la province, en Outaouais, le regard posé sur cette tranche d'histoire diffère un peu. «Berkeley, on regardait ça de loin, assure Louis Favreau. C'est surtout l'Europe qui nous inspirait. À ce moment, beaucoup de jeunes allaient étudier en France, où ils ont été en contact avec les mouvements de contestation français» et les idées révolutionnaires d'un certain Daniel Cohn-Bendit.
Un manifeste, deux points de vue. Mais le bilan n'en demeure pas moins unanime: «Il y a un côté naïf et idéaliste», dit le professeur d'université avec le recul. «Rien n'était vraiment structuré, ajoute le porte-étendard de la paysannerie québécoise et des régions. Et comme tout mouvement, nous avons été récupérés. Au final, même si nous avons fait entrer des marques de liberté dans la société, la consommation [largement dénoncée par la jeunesse de 1968] a plus fait sauter cette société que nous autres.»
Amusant mais toujours actuel
L'analyse fait sourire l'ex-président de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), Pier-André Bouchard St-Amand, tout comme le contenu de ce reliquat de contestation que Le Devoir lui a transmis pour lecture et commentaires. «Le ton est amusant, dit l'étudiant en économie à l'Université du Québec à Montréal (UQAM). On parle d'abolir et de s'approprier le moyen de production académique pour lutter contre la reproduction de la bourgeoisie. C'est très révolutionnaire. Quand on voit où les gens [qui ont signé ce manifeste] sont rendus, on constate qu'ils ont été finalement absorbés par la machine qu'ils dénonçaient»... délaissant du même coup des projets exprimés dans ce document et qui, 40 ans plus tard, pourraient toujours être pertinents, selon lui.
«La volonté des étudiants de s'approprier le milieu universitaire est toujours là, poursuit M. Bouchard St-Amand. La structure aristocratique du monde académique aussi. Quand aux universités, comme exprimé en 1968, elles pourraient certainement avoir de meilleures pratiques de gestion.» Cependant, air du temps oblige, si on devait récrire un tel document aujourd'hui, il faudrait «consacrer plus de place aux questions environnementales», poursuit-il.
Roméo Bouchard le croit aussi. Et il se dit prêt à poser encore une fois sa griffe sur un tel document 40 ans après avoir quitté sciences po. «C'est toujours par l'éducation que se régénère une société. Et quand on va avoir collectivement débandé sur la santé — en s'étant aperçu que c'est par l'environnement et par la prévention que les problèmes peuvent se régler —, eh bien, on va revenir à la base: l'éducation. Car un peuple instruit ne reste pas asservi longtemps», conclut le septuagénaire, qui prouve du même coup que chez certains révolutionnaires, quatre décennies ne suffisent visiblement pas à faire disparaître les germes d'une révolution.
À la lecture de ces énoncés, Louise Harel rigole à l'autre bout du fil. «Ça me fait rire, lance-t-elle. À l'époque, on n'y allait pas avec le dos de la cuillère. Le politiquement correct n'existait pas. Ce n'était pas qu'un peu cru.»
L'époque en question est lointaine. Mais la députée péquiste d'Hochelaga-Maisonneuve tente malgré tout «de la reconstituer» au fil de cette énumération de revendications sulfureuses qui ne lui sont pourtant pas étrangères... puisqu'elle les a signées.
C'était il y a 40 ans exactement, dans le froid hivernal de février 1968. Avec neuf de ses collègues étudiants en sciences sociales à l'Université de Montréal, Mme Harel, alors étudiante en sociologie et vice-présidente de l'Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), rend alors public un manifeste corrosif désormais passé à l'histoire.
Son titre a des volutes subversives: Université ou fabrique de ronds-de-cuir. En 35 pages, il marque sans doute un point de rupture en exprimant sur papier, certainement pour la première fois, un profond malaise qui prend forme dans les jeunes esprits de l'époque depuis quelques mois. En continuant de percoler parmi toute une génération au cours des mois suivants, ce malaise mènera finalement le Québec au coeur des événements de septembre et octobre 1968, le «Mai 68» d'ici.
«À ce moment [février 1968], on commençait à nommer les choses», lance Louis Favreau, un autre signataire de ce manifeste, aujourd'hui titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités à l'Université du Québec en Outaouais (UQO), qui s'étonne de voir resurgir sa prose d'étudiant en sociologie 40 ans plus tard. «Ce manifeste est donc une des rares expressions écrites d'un mouvement qui, jusque-là, n'avait pas écrit beaucoup de choses.»
Exprimer l'écoeurement
Illustrées en page couverture d'une caricature sans équivoque signée par un dénommé Dupras — on y voit un âne enseigner des «hi-han» à d'autres ânes endormis ou dissipés —, les intentions de ce groupe d'étudiants rassemblés autour d'un certain Roméo Bouchard, alors rédacteur en chef du journal étudiant Quartier latin, sont claires: «Nous avons tenu nous aussi à parler pour dire ce que tout le monde ressent: l'écoeurement, mais aussi le désir de bâtir», écrivent-ils dans les premières pages. «Le problème est dans l'air, ça craque à l'Université. Personne ne peut prédire quelles actions collectives vont faire bouger la baraque... Une chose est certaine, c'est que tout le monde verbalise.»
La suite, fortement datée, est sans surprise. On y remet en question les cours magistraux, des «méthodes d'éducation en vogue au Moyen Âge et avant». On y questionne les effets pervers de la «société capitaliste nord-américaine» qui induit des valeurs de compétition entre individus où «le plus gros l'emporte». On montre du doigt le professeur, «ce pauvre mec» qui «se prend pour un autre» et «ne roule jamais en minoune ou en petit chevrolet [sic]», et on dénonce cette «usine» qu'est l'université, «qui doit permettre d'étoffer l'establishment et former celui de demain».
Joint par téléphone à Saint-Germain-de-Kamouraska, Roméo Bouchard, fondateur et ex-président de l'Union paysanne, commente: «Je trouve qu'on était bons. On était audacieux», dit-il. Il se souvient aussi: «On croyait à l'éducation mais aussi au fait qu'il fallait faire éclater la morale qui pesait à l'époque. Nous étions aussi au début de la société de consommation et nous avons eu le réflexe de dire que cette révolution allait tous nous abrutir. Mais finalement, elle nous est passée dessus.»
À la croisée des influences
L'homme est lucide. Il est aussi formel en ce qui a trait aux sources d'inspiration qui l'ont mené, lui et ses camarades de l'époque, à poser les bases d'une révolte avec ce manifeste: «On s'alimentait à la contre-culture américaine et à des mouvements qui venaient de Berkeley [l'Université de la Californie], dit-il. Mes grands inspirateurs à l'époque, c'était [Jerry] Rubin et [Abbie] Hoffman [qui ont orchestré la révolte étudiante américaine sur fond de guerre du Vietnam et de relents de ségrégation]. C'était aussi Herbert Marcuse [chantre de l'éclosion du désir et de l'abolition du travail aliénant, qui vivait également en Californie] et bien sûr Wilhelm Reich [l'homme derrière la théorie de l'orgasme et l'appel à la révolution sexuelle], dont je diffusais largement la pensée.»
Toutefois, à l'autre bout de la province, en Outaouais, le regard posé sur cette tranche d'histoire diffère un peu. «Berkeley, on regardait ça de loin, assure Louis Favreau. C'est surtout l'Europe qui nous inspirait. À ce moment, beaucoup de jeunes allaient étudier en France, où ils ont été en contact avec les mouvements de contestation français» et les idées révolutionnaires d'un certain Daniel Cohn-Bendit.
Un manifeste, deux points de vue. Mais le bilan n'en demeure pas moins unanime: «Il y a un côté naïf et idéaliste», dit le professeur d'université avec le recul. «Rien n'était vraiment structuré, ajoute le porte-étendard de la paysannerie québécoise et des régions. Et comme tout mouvement, nous avons été récupérés. Au final, même si nous avons fait entrer des marques de liberté dans la société, la consommation [largement dénoncée par la jeunesse de 1968] a plus fait sauter cette société que nous autres.»
Amusant mais toujours actuel
L'analyse fait sourire l'ex-président de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), Pier-André Bouchard St-Amand, tout comme le contenu de ce reliquat de contestation que Le Devoir lui a transmis pour lecture et commentaires. «Le ton est amusant, dit l'étudiant en économie à l'Université du Québec à Montréal (UQAM). On parle d'abolir et de s'approprier le moyen de production académique pour lutter contre la reproduction de la bourgeoisie. C'est très révolutionnaire. Quand on voit où les gens [qui ont signé ce manifeste] sont rendus, on constate qu'ils ont été finalement absorbés par la machine qu'ils dénonçaient»... délaissant du même coup des projets exprimés dans ce document et qui, 40 ans plus tard, pourraient toujours être pertinents, selon lui.
«La volonté des étudiants de s'approprier le milieu universitaire est toujours là, poursuit M. Bouchard St-Amand. La structure aristocratique du monde académique aussi. Quand aux universités, comme exprimé en 1968, elles pourraient certainement avoir de meilleures pratiques de gestion.» Cependant, air du temps oblige, si on devait récrire un tel document aujourd'hui, il faudrait «consacrer plus de place aux questions environnementales», poursuit-il.
Roméo Bouchard le croit aussi. Et il se dit prêt à poser encore une fois sa griffe sur un tel document 40 ans après avoir quitté sciences po. «C'est toujours par l'éducation que se régénère une société. Et quand on va avoir collectivement débandé sur la santé — en s'étant aperçu que c'est par l'environnement et par la prévention que les problèmes peuvent se régler —, eh bien, on va revenir à la base: l'éducation. Car un peuple instruit ne reste pas asservi longtemps», conclut le septuagénaire, qui prouve du même coup que chez certains révolutionnaires, quatre décennies ne suffisent visiblement pas à faire disparaître les germes d'une révolution.
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