Le campus à la vie, à la mort
Photo : Clément Allard
Un pavillon de l’Université Laval à Québec.
Finis le golf et le bingo! Les nouveaux retraités veulent être stimulés intellectuellement. Et pour ce faire, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir s'installer sur les campus. Répandues chez nos voisins du Sud, les maisons de retraite universitaires s'apprêtent à vivre leur première rentrée canadienne.
Québec — «Il y a 180 retraités intéressés à venir habiter sur le campus», explique Jacques Parent, de l'Association des retraités de l'Université Laval (ARUL). «On serait proches du PEPS de l'université [le centre sportif] et ceux qui font déjà du bénévolat sur le campus ne seraient pas loin.» Ils ont fait carrière à l'université comme cadres, professeurs ou employés de soutien. Ils veulent rester actifs, continuer de fréquenter la bibliothèque, côtoyer des jeunes. «Ce qui nous intéresse, c'est la proximité des étudiants. Ce ne serait pas la même chose que de se retrouver dans un ghetto de vieux.»
Et il se trouve que l'Université Laval cherche depuis quelques années à développer la zone nord-est de son territoire. Certes, la priorité doit aller aux résidences étudiantes, mais au cas où il resterait de la place... «On veut le définir de manière originale, notamment vers l'aspect santé», poursuit M. Parent. Le projet serait autofinancé et les retraités seraient locataires. Des locataires payants, souligne-t-on. «On pourrait par exemple avoir une entente avec le PEPS. Ils ont des docteurs spécialisés en médecine sportive, nous pourrions avoir des contrats avec eux.»
Recycler ses anciens étudiants
Laval n'est pas la seule université à jongler avec ces nouveaux concepts. Des projets similaires sont apparus à l'Université de Toronto ainsi qu'à UBC, près de Vancouver. Dans le deuxième cas, les travaux de construction de la première résidence universitaire pour retraités du Canada doivent d'ailleurs débuter l'été prochain.
Le phénomène est beaucoup plus répandu aux États-Unis, où pas moins de soixante campus ont vu pousser ces résidences depuis la fin des années 1990. On les appelle les UBRC, pour «University Based Retirement Communities».
Et ce ne serait qu'un début. Le professeur Andrew Carle, de l'université George Mason, un expert dans le domaine, prévoit que d'ici 20 ans 10 % des 6000 collèges et universités auront leur résidence pour retraités. Parce que la population vieillit mais aussi parce que «la génération qui vieillit actuellement est la plus éduquée de l'histoire. Elle ne veut pas vivre dans des lieux réservés aux personnes âgées. Et elle veut être stimulée intellectuellement. Additionnez ces facteurs, et ça vous donne une université», fait valoir M. Carle.
«La population vieillit et, pendant ce temps, les inscriptions dans les collèges diminuent. Les universités vont se retrouver avec des surplus d'espace. Mieux vaut recycler ses anciens clients que compter sur le fait que des petits génies pourront s'inscrire à l'université dès l'âge de cinq ans!», poursuit cet ancien gestionnaire de maisons de retraite.
«Il y a quinze ans, quand j'ai commencé à travailler dans le domaine, on construisait des résidences dans les montagnes, près des terrains de golf, loin des villes. Mais les gens qui prennent leur retraite aujourd'hui veulent autre chose, poursuit le professeur. Vous savez, pour la première fois en cinquante ans, il y a désormais plus de clubs de golf qui ferment aux États-Unis que de clubs qui ouvrent.»
Des projets coûteux et risqués
L'intérêt des retraités pour les universités n'est toutefois pas nouveau. Et ce, même chez nous. À Québec, l'Université du troisième âge a été créée il y a plus de 20 ans. Or ces initiatives se limitaient jusqu'à présent aux programmes d'études alors qu'on a désormais affaire à d'imposants projets immobiliers.
À Laval, le recteur Denis Brière ne semble pas prêt pour l'instant à accueillir un tel projet sur le campus. Il propose plutôt que la résidence s'insère dans la future NeuroCité, un complexe universitaire et industriel dédié à la recherche sur le cerveau qui doit être construit à l'autre bout de la ville, dans le secteur d'Estimauville.
Les résistances sont également manifestes à l'Université de Toronto. «Notre projet est en suspens. La dernière réunion avec la direction de l'université remonte à plus d'un an», se désole le directeur de l'Association des libraires et universitaires retraités Douglas Creelman. Le groupe souhaitait notamment développer des liens avec le département de gériatrie pour que les étudiants viennent faire des stages à la résidence. Là aussi on comptait faire des partenariats avec les professionnels de la santé du campus pour donner aux retraités un meilleur accès aux soins de santé. «Mais il y a beaucoup de gens qui convoitent les terrains du centre-ville. On se retrouve en concurrence avec de nombreux projets.»
Au-delà des terrains, nombre de questions se posent. Quel rôle légal et financier l'université doit-elle jouer dans ces projets? Qui doit prendre en charge la gestion de ces centres? Jusqu'à quel âge les retraités peuvent-ils rester dans ces résidences? Doit-on réserver l'accès aux résidences à des universitaires?
Car les risques et périls sont énormes. Andrew Carle est souvent découragé par ce qu'il observe aux États-Unis: faillites, poursuites, etc. Ce qui l'a poussé à établir une liste de critères de réussite qu'il présente dans des conférences un peu partout au pays. D'abord, au lieu d'être propriétaire des résidences, l'université devrait se contenter de louer les terrains à des entreprises spécialisées dans le domaine.
«Ce ne sont pas des résidences comme les autres. Les membres vieillissent, deviennent malades et, au bout d'un certain temps, les besoins augmentent.» Bref, la résidence idéale devrait être composée majoritairement de personnes assez autonomes pour profiter des services de l'université. Néanmoins, on devrait pouvoir offrir tous les soins possibles à la minorité qui est malade. Aux États-Unis, la plupart des centres sont gérés par des compagnies privées et, dans la plupart des cas, les places sont très onéreuses. Les riches philanthropes et les Prix Nobel sont évidement les bienvenus.
La future résidence de l'Université de la Colombie-Britannique non plus ne sera pas accessible à toutes les bourses. «Étant donné le niveau de service offert, on parle de l'équivalent d'un établissement de quatre ou cinq étoiles», explique Thelma Cook, une ancienne professeure d'anthropologie âgée aujourd'hui de 71 ans. L'espace ne manque pas à l'UBC, où on est en train de construire une ville de 25 000 habitants autour de l'université. Là, la résidence a été confiée à un gestionnaire privé, Leisure Care, et elle sera ouverte à tous les retraités «avec une préférence pour un minimum de 25 % d'anciens de l'université». Et pour rassurer tout ce beau monde, des infirmiers seront disponibles sur place 24 heures sur 24 et l'hôpital universitaire est tout près. Mme Cook et son mari sont emballés. «Ça va être très vivant comme endroit. Il y aura au rez-de-chaussée un centre commercial, probablement une librairie, un pub et un coiffeur. Ça va être un quartier totalement nouveau!»
Les retraités de l'Université Laval regardent ce qui se passe à l'UBC avec envie, concède M. Parent, mais ils prennent leur mal en patience. «Vous savez, on est des retraités et on n'est pas pressés!»
Québec — «Il y a 180 retraités intéressés à venir habiter sur le campus», explique Jacques Parent, de l'Association des retraités de l'Université Laval (ARUL). «On serait proches du PEPS de l'université [le centre sportif] et ceux qui font déjà du bénévolat sur le campus ne seraient pas loin.» Ils ont fait carrière à l'université comme cadres, professeurs ou employés de soutien. Ils veulent rester actifs, continuer de fréquenter la bibliothèque, côtoyer des jeunes. «Ce qui nous intéresse, c'est la proximité des étudiants. Ce ne serait pas la même chose que de se retrouver dans un ghetto de vieux.»
Et il se trouve que l'Université Laval cherche depuis quelques années à développer la zone nord-est de son territoire. Certes, la priorité doit aller aux résidences étudiantes, mais au cas où il resterait de la place... «On veut le définir de manière originale, notamment vers l'aspect santé», poursuit M. Parent. Le projet serait autofinancé et les retraités seraient locataires. Des locataires payants, souligne-t-on. «On pourrait par exemple avoir une entente avec le PEPS. Ils ont des docteurs spécialisés en médecine sportive, nous pourrions avoir des contrats avec eux.»
Recycler ses anciens étudiants
Laval n'est pas la seule université à jongler avec ces nouveaux concepts. Des projets similaires sont apparus à l'Université de Toronto ainsi qu'à UBC, près de Vancouver. Dans le deuxième cas, les travaux de construction de la première résidence universitaire pour retraités du Canada doivent d'ailleurs débuter l'été prochain.
Le phénomène est beaucoup plus répandu aux États-Unis, où pas moins de soixante campus ont vu pousser ces résidences depuis la fin des années 1990. On les appelle les UBRC, pour «University Based Retirement Communities».
Et ce ne serait qu'un début. Le professeur Andrew Carle, de l'université George Mason, un expert dans le domaine, prévoit que d'ici 20 ans 10 % des 6000 collèges et universités auront leur résidence pour retraités. Parce que la population vieillit mais aussi parce que «la génération qui vieillit actuellement est la plus éduquée de l'histoire. Elle ne veut pas vivre dans des lieux réservés aux personnes âgées. Et elle veut être stimulée intellectuellement. Additionnez ces facteurs, et ça vous donne une université», fait valoir M. Carle.
«La population vieillit et, pendant ce temps, les inscriptions dans les collèges diminuent. Les universités vont se retrouver avec des surplus d'espace. Mieux vaut recycler ses anciens clients que compter sur le fait que des petits génies pourront s'inscrire à l'université dès l'âge de cinq ans!», poursuit cet ancien gestionnaire de maisons de retraite.
«Il y a quinze ans, quand j'ai commencé à travailler dans le domaine, on construisait des résidences dans les montagnes, près des terrains de golf, loin des villes. Mais les gens qui prennent leur retraite aujourd'hui veulent autre chose, poursuit le professeur. Vous savez, pour la première fois en cinquante ans, il y a désormais plus de clubs de golf qui ferment aux États-Unis que de clubs qui ouvrent.»
Des projets coûteux et risqués
L'intérêt des retraités pour les universités n'est toutefois pas nouveau. Et ce, même chez nous. À Québec, l'Université du troisième âge a été créée il y a plus de 20 ans. Or ces initiatives se limitaient jusqu'à présent aux programmes d'études alors qu'on a désormais affaire à d'imposants projets immobiliers.
À Laval, le recteur Denis Brière ne semble pas prêt pour l'instant à accueillir un tel projet sur le campus. Il propose plutôt que la résidence s'insère dans la future NeuroCité, un complexe universitaire et industriel dédié à la recherche sur le cerveau qui doit être construit à l'autre bout de la ville, dans le secteur d'Estimauville.
Les résistances sont également manifestes à l'Université de Toronto. «Notre projet est en suspens. La dernière réunion avec la direction de l'université remonte à plus d'un an», se désole le directeur de l'Association des libraires et universitaires retraités Douglas Creelman. Le groupe souhaitait notamment développer des liens avec le département de gériatrie pour que les étudiants viennent faire des stages à la résidence. Là aussi on comptait faire des partenariats avec les professionnels de la santé du campus pour donner aux retraités un meilleur accès aux soins de santé. «Mais il y a beaucoup de gens qui convoitent les terrains du centre-ville. On se retrouve en concurrence avec de nombreux projets.»
Au-delà des terrains, nombre de questions se posent. Quel rôle légal et financier l'université doit-elle jouer dans ces projets? Qui doit prendre en charge la gestion de ces centres? Jusqu'à quel âge les retraités peuvent-ils rester dans ces résidences? Doit-on réserver l'accès aux résidences à des universitaires?
Car les risques et périls sont énormes. Andrew Carle est souvent découragé par ce qu'il observe aux États-Unis: faillites, poursuites, etc. Ce qui l'a poussé à établir une liste de critères de réussite qu'il présente dans des conférences un peu partout au pays. D'abord, au lieu d'être propriétaire des résidences, l'université devrait se contenter de louer les terrains à des entreprises spécialisées dans le domaine.
«Ce ne sont pas des résidences comme les autres. Les membres vieillissent, deviennent malades et, au bout d'un certain temps, les besoins augmentent.» Bref, la résidence idéale devrait être composée majoritairement de personnes assez autonomes pour profiter des services de l'université. Néanmoins, on devrait pouvoir offrir tous les soins possibles à la minorité qui est malade. Aux États-Unis, la plupart des centres sont gérés par des compagnies privées et, dans la plupart des cas, les places sont très onéreuses. Les riches philanthropes et les Prix Nobel sont évidement les bienvenus.
La future résidence de l'Université de la Colombie-Britannique non plus ne sera pas accessible à toutes les bourses. «Étant donné le niveau de service offert, on parle de l'équivalent d'un établissement de quatre ou cinq étoiles», explique Thelma Cook, une ancienne professeure d'anthropologie âgée aujourd'hui de 71 ans. L'espace ne manque pas à l'UBC, où on est en train de construire une ville de 25 000 habitants autour de l'université. Là, la résidence a été confiée à un gestionnaire privé, Leisure Care, et elle sera ouverte à tous les retraités «avec une préférence pour un minimum de 25 % d'anciens de l'université». Et pour rassurer tout ce beau monde, des infirmiers seront disponibles sur place 24 heures sur 24 et l'hôpital universitaire est tout près. Mme Cook et son mari sont emballés. «Ça va être très vivant comme endroit. Il y aura au rez-de-chaussée un centre commercial, probablement une librairie, un pub et un coiffeur. Ça va être un quartier totalement nouveau!»
Les retraités de l'Université Laval regardent ce qui se passe à l'UBC avec envie, concède M. Parent, mais ils prennent leur mal en patience. «Vous savez, on est des retraités et on n'est pas pressés!»
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